Chronique Eco– Le pétrole et son prix : une histoire non encore écrite
Jamais dans l’histoire moderne, une matière première n’a eu le prestige du pétrole. Depuis sa découverte il y a maintenant plus d’un siècle, le monde a vibré aux technologies de son extraction, à ses usages et surtout à son prix. Les volumes des investissements dans le secteur des pétroles sont gigantesques, le système financier a été fortement influencé par les flux provenant des transactions sur cette matière première. Des banques ont été créées par et pour le pétrole et d’autres ont disparues par le fait du pétrole. Des Etats sont nés grâce au pétrole (états du golfe arabique) et d’autres ont connu des coups d’Etat à cause du pétrole (Iran, Venezuela…).
L’énergie a toujours été le moteur des grandes transformations dans les économies et les sociétés ; le pétrole est une énergie singulière. Elle est transportable d’un point à un autre sans grande difficulté, contrairement au charbon pour son poids, l’électricité qui exige un réseau câblé ou le gaz qui suppose aussi des conditions spécifiques pour son transport. Le pétrole est la dernière arrivée des énergies fossiles et certainement la plus répandue aujourd’hui dans le monde. Le pétrole est à la fois une énergie primaire (à partir de laquelle on peut produire une énergie secondaire, par ex. l’électricité) et une énergie finale (carburant ou combustible).
Après la vapeur (charbon) qui a impulsé la manufacture et le chemin de fer et l’électricité qui a révolutionné l’industrie, le pétrole est la matière qui a révolutionné particulièrement les transports et le mode de vie des populations.
Le pétrole va-t-il durer aussi longtemps que le charbon ? Rien n’est moins sûr.
Les prix du pétrole est une autre histoire.
Samedi dernier, l’association « Club Energy » a organisé une conférence sur le sujet. L’ancien ministre de l’énergie et ancien PDG de Sonatrach, M. Boucenna, a animé cette conférence. D’emblée, on rappelle que le pétrole n’est pas une marchandise comme les autres, son marché est mondialisé depuis toujours, sa structure est oligopolistique et la géopolitique est un facteur de forte influence. Ainsi caractérisé, ce marché n’est pas concurrentiel et la loi de l’offre et de la demande ne joue pas comme dans un marché ordinaire. Mais au-delà de ces caractéristiques apparentes, le marché du pétrole intègre des dimensions comme celle de la faible substitution du pétrole par un autre produit énergétique. Le secteur du pétrole est stratégique pour tout le monde, producteurs et consommateurs ; la recherche de revenus pour les uns et la recherche de la sécurité énergétique pour les autres. Au plan purement industriel, la filière pétrolière est fortement concentrée (ou du moins sous le contrôle d’une compagnie) tant verticalement qu’horizontalement ; ce qui suggère que la gestion de la chaine de valeurs par les compagnies est stratégique. Le pétrole a un seul prix sur toute la planète. Ce qui distingue les revenus des compagnies pétrolières, ce sont les marges. Plus la mage est grande plus les revenus (profits) sont importants. Le contrôle et la maitrise de l’amont pétrolier est le facteur clé de succès dans l’industrie pétrolière. Les Compagnies ne se font jamais une concurrence directe ; elle n’a pas de sens.
On a tendance à négliger ou à minorer l’importance du dollar dans le marché du pétrole et la détermination du prix. Le dollar, par la puissance de l’Amérique au triple plans : premier producteur, premier consommateur et principal protecteur des routes du pétrole, est devenu une composante consubstantielle du prix du pétrole. Les prix sont fixés à New York où la Bourse de N.Y transige plus de 65% des transactions, bien entendu en dollar. On commence à facturer en d’autres monnaies (le Yuan ou le Rouble) entre certains pays, particulièrement entre la Russie et certains pays du Sud comme la Chine ou l’Inde…
Partant de ces considérations sur le marché du pétrole, les revenus seront fortement dépendants de la maitrise des coûts de production. Le coût marginal de production sera déterminant dans la marge. Des pays à grandes réserves et surtout à grandes capacités de production peuvent influencer significativement les prix et les revenus, car ils peuvent réaliser d’énormes économies d’échelle et leur coût marginal sera assez bas. Les petits ou moyens producteurs dégageraient moins de revenus s’ils ne font pas le ré engineering de leurs coûts de production. Combattre les surcoûts est une priorité. Sonatrach est dans ce cas de figure.
Selon le conférencier, la demande en pétrole est en croissance, les autres sources d’énergie (fossile ou renouvelables) viennent se superposer plutôt que de se substituer au pétrole. La nouvelle inconnue sur le marché pétrolier est l’arrivée massive du schiste. Il va réguler le marché en apportant une offre additionnelle, mais en intégrant aussi des coûts additionnels. Le prix d’équilibre sera ainsi affecté par le volume et par des coûts plus élevés : le prix du pétrole aura un prix planché, celui égal au coût de production du schiste. L’Amérique continue à dominer le marché sur tous les plans et ne peut maintenir cette domination que par le gaz de schiste.
Le pétrole conventionnel, moins coûteux, résistera mieux à l’offre additionnelle ; mais dans quelle proportion et jusqu’à quand ? Quid des pays qui rejettent le gaz de schiste.
ANOUAR EL ANDALOUSSI
