Chonique Eco————————————————————- L’Amérique et ses parapluies : quel choix entre le prix du pétrole et le prix du sang ?
Par Anouar el Andaloussi
La guerre du golfe a révélé la complexité des relations dans la région entre les différents protagonistes directs ou indirects au conflit. Le Golfe est un espace qui ne peut s’épanouir que dans la paix. Un espace désertique, sans sources d’eau douce, sans agriculture productive et des conditions climatiques des plus défavorables.
Les Etats arabes du Golfe sont des Etats de création récente, de surcroit de petite taille, et surtout très vulnérables par un surdimensionnent de leurs richesses par rapport à leur démographie et à leur histoire sociale et institutionnelle. Les 6 pays du golfe arabo-persique sont dotés de ressources en hydrocarbures considérables et des capitaux financiers colossaux, mais d’une population très petite (excepté l’AS) et des organisations étatiques féodales, fonctionnant selon des logiques tribales et claniques. Ce qui tient comme Etat central n’a d’existence que par le contrôle des puits de pétrole et de gaz et par une centralisation des ressources financières qui permet de faire une redistribution et ainsi obtenir les allégeances et les fidélités. Ces « Etats » n’ont pu tenir depuis 1971 (pour la majorité) vis-à-vis des populations autochtones et surtout de l’extérieur que par le parapluie d’une puissance extérieure, d’abord britannique et ensuite américaine.
Le parapluie américain s’est exprimé par les pétrodollars et les investissements massifs des Etats du Golfe dans l’économie américaine. Une autre facture leur a été imposée par les « Accords d’Abraham » qui les obligent à signer une « normalisation » avec Israël. Ce coût exorbitant supporté par ces Etats ne les a pas protégés des missiles et des drones iraniens. Au contraire,la présence des bases américaines sur leurs territoires les a exposés davantage. La fermeture du détroit d’Ormuz pour les tankers des USA et de leurs alliés dans la région a aggravé leur situation.
Une baisse des exportations des hydrocarbures et des activités portuaires et logistiques pour certains Etats, avec un risque de pénurie de produits alimentaires et surtout de l’eau si l’Iran attaquerait les centrales de dessalement d’eau de mer, dont la dépendance est supérieure à 70%. Dubaï, l’émirat de toutes les extravagances commence à s’émancipé des ressources des hydrocarbures grâce à une diversification de son économie vers l’immobilier, les services technologiques et financiers et le tourisme de luxe. Il a vu sa population passer de 800.000 habitants à plus de 4 millions en l’espace de 20 ans.
Il est le plus ciblé par les missiles et autres drones iraniens. Sans sécurité, sa survie est remise en cause. Les capitaux commencent à sortir pour d’autres lieux plus sûrs comme Singapour ou la Malaisie. Et même la population expatriée, très largement majoritaire,se préparent à quitter l’Emirat.
Au plan économique, la guerre du Golfe touchera en premier lieu les Etats du Golfe, les USA et par extension toute l’économie mondiale si l’on considère l’importance de l’énergie dans cette dernière. Par ailleurs, l’augmentation des prix de pétrole et du gaz affectera la compétitivité des économies importatrices de ces matières. Certains pays exportateurs de pétrole vont tirer quelques revenus supplémentaires sans gloire. Par contre, la Russie est le plus grand bénéficiaire de cette guerre ; elle va écouler son pétrole et son gaz pendant au moins un mois, la durée de suspension de l’embargo par les USA. L’économiste, J. Stiglitz « affirme que les USA restent les plus exposés au risque de stagflation, comme lors des chocs pétroliers des années 70, estimant que les politiques de D. Trump avaient considérablement affaibli l’économie américaine avant même le déclenchement de la guerre. » (Déclaration de Stiglitz à l’AFP, 16 mars 2026).
La hausse des prix du pétrole affecte surtout Trump, lui qui a fait de la baisse du prix des carburants dans son pays l’un de ses arguments électoraux. Aujourd’hui, à mi-mandat, cette hausse ne fait pas ses affaires. Le déstockage de 400 Millions de Barils par l’AIE n’a pas impacté, jusqu’à maintenant,cette tendance haussière des prix sur les marchés ; les acheteurs anticipent les effets à moyen et long terme que l’AIE ne peut réguler totalement.
La poursuite de la guerre n’est pas dans l’intérêt de Trump, non seulement par son coût financier pour les USA, près d’un milliard de dollars par jour, maisaussi par l’augmentation du prix à la pompe et surtout par le prix du sang (soldats américains morts au combat). En effet, s’il doit soutenir son mandant (Israël) et ses mandataires (ses alliés pétroliers) par des actions militaires, il doit engager plus de moyens et plus de soldats et au final plus de dépenses et plus de morts au combat ; ce qui est insupportable pour les américains, qui considèrent cette guerre comme étrangère à leurs intérêts.
La Chine et l’Inde vont s’approvisionner auprès de la Russie, l’Europe auprès des USA en gaz de schiste, le pétrole vénézuélien, sous contrôle américain, viendrait faire l’appoint.
Trump admirera la courbe croissante du prix du pétrole et celle du nombre de morts. Les Etats du Golfe auront payé une prestation (parapluie) qui n’a pas été fournie. Trump en homme d’affaires pragmatique et averti et surtout partisan de la pratique transactionnelle peut aller vers une solution de bon sens : larguer son protégé historique et son donneur d’ordre, Israël, et ses protégés d’intérêt du Golfe, devenus encombrants, même s’ils demeurent bons payeurs. L’après-guerre mettra face à face l’Iran et Israël dont l’enjeu sera le contrôle des Etats du Golfe. La Turquie affiche, aujourd’hui, une certaine neutralité, alors que son soutien discret à Israël est admis par tous. Dans l’après-guerre elle sortira de sa discrétion pour se positionner comme acteur de la nouvelle géopolitique du Moyen-Orient. En effet, un affrontement triangulaire Iran-Turquie-Israël pour le contrôle de la région n’est pas exclu.
Il pleuvra encore sur la péninsule, les Emirats chercheront désespérément un nouveau parapluie pour assurer leur pérennité, même au prix fort. La richesse, comme la misère, a une philosophie.
« Misère de la philosophie » écrivait K. Marx en 1847, en réponse à la « Philosophie de la misère » de P.J. Proudhon.
ANOUAR EL ANDALOUSSI
