A LA UNE

CHRONIQUE ECO/ Les investissements émiratis en Afrique : opportunité d’affaires ou prédation d’un nouveau genre ? Vers une stratégie de domination

Par Anouar el Andaloussi

Investissements des Émirats arabes unis en Afrique : «Une économie prédatrice à l’égard des pays africains» c’est le titre de RFI donné à sa publication du 25/08/2026 consacrée à l’enquête du Financial Times.

Le journal d’investigation anglais Financial Times a enquêté sur les Émirats arabes unis en Afrique et sur leurs investissements très importants. En dix ans, ils sont devenus le quatrième investisseur sur le continent dans de nombreux secteurs portuaires mais aussi sécuritaires. L’enquête parle d’une poussée impérialiste. Abou Dhabi a même réagi par le biais de son ministère des Affaires étrangères et refuse le terme d’impérialisme. 

Ce qui est intéressant dans l’enquête du Financial Times : « c’est de voir comment, en l’espace d’une dizaine d’années, Abou Dhabi et Dubaï se sont positionnées sur le plan économique, sur le plan des infrastructures, mais aussi sur le plan stratégique, géopolitique pour être un acteur de premier plan en Afrique. Et ça, ce sont des choses qui vont bien au-delà de l’aide au développement. Ça crée des relations de dépendance entre les pays africains et les Émirats. Et donc, on pourrait se poser la question, au même titre qu’avec la Chine ou les États-Unis, d’une économie prédatrice d’Abou Dhabi à l’égard des pays africains. Donc, c’est plus dans ce sens-là que je qualifierais les relations aujourd’hui entre les Émirats et les pays africains. » Le journal anglais évoque dans son enquête l’action d’Abou Dhabi au-delà des volets économiques des dimensions militaires et soutien à certains acteurs non gouvernementaux en Afrique.  C’est le cas notamment de ses interventions directes ou par l’armement et l’argent dans des conflits en Afrique : Soudan, Erythrée, Yémen, Libye…

Entre 2019 et 2023, les Émirats arabes unis ont investi plus de 110 milliards $ en Afrique, devenant le 4ème plus grand investisseur mondial sur le continent, derrière les États-Unis, la Chine et l’Union européenne. Selon toujours le Financial Times, le « robinet » d’engagements annoncés depuis 2017 atteint même 168 milliards $, couvrant ports, infrastructures, minerais, énergie et agriculture.

Cette montée en puissance n’est pas un hasard. Elle s’inscrit dans une stratégie d’État : sécuriser les approvisionnements des EAU, diversifier leur économie hors pétrole, et faire de Dubaï et Abu Dhabi des hubs entre l’Afrique, l’Asie et l’Europe. C’est ce qui est déclaré dans les communiqués de presse.

Trois priorités : énergie, ports, agriculture

Énergie et transition verte   

C’est le premier poste avec plus de 70 milliards $ engagés. Avec l’ »Africa Green Investment Initiative » de 4,5 milliards $, les EAU financent 60 projets de solaire, éolien, géothermie et hydrogène vert. Le programme « Etihad 7 » vise à électrifier 100 millions de personnes d’ici 2035.  

Pour certains pays africains, l’avantage est l’accès à des financements rapides et à une électricité moins chère. Pour les EAU, c’est un marché de croissance et des contrats d’achat d’électricité garantis sur 25-30 ans.

Ports et logistique  

DP World et AD Ports Group sont présents dans 13 pays africains (dont l’Algérie à travers le port d’Alger). Les concessions sont données de 30 à 50 ans, terminaux à conteneurs, zones franches, corridors logistiques. L’objectif de cet investissement hors normes : contrôler les points d’entrée et de sortie des matières premières africaines et des importations de produits agricoles vers le Golfe.  

Derrière cette logique commerciale en apparence est venue se greffer une stratégie politico-militaire.  Les investissements dans les infrastructures portuaires sont souvent complétés par des investissements militaires (bases militaires à Djibouti, en Erythrée, au Somali land (pays reconnu par Israël seulement et une représentation des EAU)

Agriculture et sécurité alimentaire  

Avec 95% de nourriture importée, les EAU achètent ou louent des terres en Égypte, Soudan, Éthiopie et Maroc pour produire blé, fourrage et fruits. Le transfert de technologie d’irrigation est mis en avant, mais la question de l’usage de l’eau dans des pays en stress hydrique chronique se pose.

Vers une dépendance et une « prédation » ?

Dans les faits, il y a une stratégie de domination par des liens complexes sur les financements à très long terme, qui créent une dépendance et une stratégie de prédation sur l’exploitation et l’exportation des matières premières.

C’est sur ce point que le débat est le plus vif. L’enquête du Financial Times début août 2026 résume bien les inquiétudes :

D’abord la question de la souveraineté. Le FT « rappelle qu’une concession portuaire « transfère le contrôle opérationnel – prix, planning, capacité, accès – au concessionnaire pour toute la durée ». Exemple : DP World à Berbera au Somaliland. Si le contrat ne prévoit pas d’accès prioritaire pour les producteurs locaux, le port risque de « servir le réseau global de l’opérateur plutôt que le programme de développement du pays hôte ».

Ensuite la dette. Beaucoup de projets sont financés par des prêts de fonds souverains comme ADQ ou ADIA. En cas de défaut de paiement à échéance, l’actif stratégique peut être repris.

Enfin le manque de retombées locales. Les gros contrats reviennent souvent à des entreprises émiraties. Le transfert de technologie et la sous-traitance restent limités, malgré les promesses de 70 000 emplois dans le tourisme.

L’affaire de la mine de cuivre Mopani en Zambie, rachetée à 51% pour 1,1 milliard $, illustre aussi la nouvelle cible : les minerais critiques – cuivre, cobalt, tantale – indispensables à la transition énergétique mondiale.

L’or, un autre secteur de prédation ciblé par les EAU

L’enquête du Financial Times complète son analyse par le marché et le trafic de l’or : C’est par l’or  où l’on voit l’interpénétration entre les logiques géopolitiques – soutien des régimes militaires, notamment les Forces de soutien rapide au Soudan- avec une logique qui est beaucoup plus mercantile, voire de l’ordre de la prédation économique, avec le trafic d’or. Il faut mettre cette marchandise dans la perspective du rang des Émirats. À l’échelle internationale, sur le marché de l’or, on estime qu’aujourd’hui, entre 20 et 30 % du commerce de l’or passe par Dubaï. C’est un élément extrêmement important en termes de positionnement international, de diversification de l’économie, parce qu’il faut quand même se souvenir que Dubaï, contrairement à Abou Dhabi, n’a pas de rente énergétique. Donc, tout cela contribue effectivement à faire de l’Afrique une zone d’intérêt pour les acteurs émiratis.

Partenariat ou domination ?

Les autorités émiraties parlent de « partenariat stratégique aligné sur les priorités nationales » et de « croissance verte et inclusive ». Beaucoup de gouvernements africains abondent : les financements occidentaux sont lents, et un port construit en 3 ans vaut mieux que pas de port.

Les ONG et une partie de l’opinion parlent de « néo-colonialisme commercial » : accaparement de terres, contrôle d’infrastructures vitales, influence géopolitique dans la Corne de l’Afrique et le Sahel. Les EAU profitent de la vulnérabilité des pays africains pour les pénétrer et installer des liens de dépendance pour faire durer la prédation.

ANOUAR EL ANDALOUSSI

lesenjeuxeco

Share
Published by
lesenjeuxeco

Recent Posts

10e édition de « Seeds for the Future 2026 »: Huawei Algérie accompagne 30 étudiants algériens en Chine

Huawei Algérie poursuit son engagement en faveur du développement des jeunes talents, en participant à…

12 heures ago

Campagne labours-semailles 2026-2027: L’OAIC renforce son dispositif d’accompagnement des agriculteurs

Les 78 guichets uniques de l’Office algérien interprofessionnel des céréales (OAIC), déployés à travers le…

12 heures ago

Un budget de 20,48 milliards de DA alloué au secteur minier: L’accélération des projets structurants en priorité

Le secteur des mines s’engage à accélérer la valorisation des ressources naturelles nationales en 2027,…

12 heures ago

Solidarité nationale: 270 milliards de DA de budget prévus dans le PLF 2027

Les crédits alloués au secteur de la solidarité nationale devraient connaître une nouvelle hausse en…

12 heures ago

Projet Baladna El Djazair: 50 jeunes en formation pour répondre aux besoins en main d’œuvre qualifiée

Une session de formation au profit de 50 jeunes a été lancée, dimanche à l’Institut…

12 heures ago

Le président de la République reçoit le ministre tunisien des Affaires étrangères, de la Migration et des Tunisiens à l’étranger

Le président de la République, M. Abdelmadjid Tebboune, a reçu, dimanche, le ministre tunisien des…

12 heures ago