Par Anouar el Andaloussi
« Qu’on l’aime, qu’on la déteste ou qu’on la redoute, l’IA s’impose rapidement comme un moteur essentiel dictant les trajectoires de prospérité des pays. » (Discours de K. Georgieva, Directrice Générale du FMI, à l’occasion de la préparation de l’Assemblée annuelle du FMI à Singapour, oct.2026). Elle a plaidé pour une coopération mondiale accrue dans ce domaine ; sinon, son essor pourrait exacerber les inégalités entre les différents pays (on retrouve ici les éternelles ritournelles des institutions internationales : alerter sur les dangers ou les conséquences négatives et en même temps amplifier les tendances). Pour se faire une idée de l’impact immédiat et surtout futur de cette révolution technologique, il suffit de constater qu’à l’échelle mondiale, les investissements dans l’IA rapportés au PIB atteindront les montants consacrés à la construction des réseaux ferrés, des réseaux électriques et des réseaux de télécommunications (repris du journal les Echos du 8/10/2026).
Deux phénomènes liés à l’IA ont surpris tout le monde. D’abord la vitesse avec laquelle l’IA s’est diffusée dans l’économie et la société ; on ne s’attendait pas d’abord à une entrée aussi rapide, tout le monde spéculait sur l’horizon 2030, mais voilà en 2022, ChatGPT violait toutes les barrières et s’installait. Ensuite, la consommation de l’énergie et de l’eau. Ce facteur est souvent occulté. Pour l’illustrer, dans l’état actuel du développement de l’IA, la consommation de l’électricité par les Data Center dépasse celle d’une ville comme Tokyo.
Enfin, le marché du travail a subi un choc dans les pays avancés, particulièrement sur ses segments « services administratifs et techniques standards », « programmation » et le « travail indépendant » comme la traduction-interprétariat, les consultants, notariat, services juridiques….Pourtant il ne s’agit que de l’IA générative.
Pendant au moins deux siècles, la croissance économique a reposé sur trois moteurs : le travail, le capital, et les matières premières. L’introduction de l’électricité a été un accélérateur puissant de la production, de la productivité et de l’innovation. L’internet a aussi transformé les systèmes productifs et les relations de travail. L’intelligence artificielle est en train d’en inventer un moteur exceptionnellement puissant et rapide, il touche à l’intelligence des objets et …. peut-être même à l’intelligence humaine, pas pour la remplacer mais pour l’accompagner, voire l’influencer.
L’IA générative n’est plus une promesse, elle est une infrastructure. Comme l’électricité en 1900 ou Internet en 2000, elle ne crée pas un secteur, elle augmente la productivité de tous les secteurs. L’effet multiplicateur est déjà mesurable. Une étude récente du MIT et de Sandford montre : un employé d’un centre d’appel, un développeur ou un consultant junior équipé d’IA gagne entre 14% et 56% de productivité. Ce n’est pas qu’il travaille plus vite, c’est qu’il travaille au niveau d’un senior ; l’IA lui compense son manque d’expérience.
Pour une économie comme l’Algérie, à un niveau relativement modeste sur le plan technologique mais avec une jeunesse formée et connectée, l’enjeu est énorme. Il suffit de fixer la trajectoire et ses défis. Nous n’avons pas besoin de construire dix ans d’expérience industrielle pour être compétitifs sur certains services. L’IA compresse la courbe d’apprentissage.
La naissance de nouveaux produits est la véritable opportunité. On ne vendra plus seulement du pétrole, du phosphate ou des dattes. On vendra des modèles agricoles qui prédisent la récolte à partir d’images satellites, des assistants multilingues qui gèrent la relation client et forment les jeunes, de la maintenance prédictive pour les entreprises.
La baisse du coût de l’entrepreneuriat est l’autre opportunité. Il y a dix ans, créer une startup demandait 5 développeurs. Aujourd’hui, il en faut un avec les bons agents IA. C’est une opportunité historique pour les économies en voie de développement qui manquaient de capital. Il est vrai, néanmoins, que le risque n’est pas le chômage de masse, c’est la polarisation : une petite élite qui maîtrise l’IA, et une majorité qui la subit.
Les pays qui gagneront ne seront pas seulement ceux qui ont le plus d’ingénieurs en IA, mais surtout ceux qui auront le plus vite formé leurs comptables, leurs enseignants, leurs médecins, leurs ingénieurs et leurs fonctionnaires à travailler avec l’IA.
Pour l’Algérie, la question ne doit pas être réduite à : « Faut-il investir dans l’IA ? » Nous y sommes déjà, même si l’effort doit se poursuivre encore dans les équipements informatiques et télécoms pour augmenter le haut débit d’internet. La question est : « Combien d’heures de formation à l’IA allons-nous mettre dans les programmes des lycées, dans les Instituts de formation professionnelle et dans la fonction publique ? » Il faut voir l’IA comme un accélérateur de croissance. Ce sera une croissance tirée par des humains augmentés par l’IA.
Trois institutions ont donné des estimations chiffrées sur la contribution de l’IA au PIB mondial :
– Goldman Sachs : jusqu’à +7% de PIB mondial sur 10 ans, soit près de 7.000 milliards de dollars par an une fois l’adoption généralisée. La Banque précise que l’impact deviendra mesurable aux États-Unis dès 2027.
– FMI : +0,5 point de croissance par an entre 2025 et 2030. C’est l’équivalent d’ajouter l’économie de la Suisse au monde chaque année. Le FMI estime que ce gain l’emporte largement sur le coût carbone des Data Center.
– McKinsey Global Institute : +13.000 milliards de dollars d’activité supplémentaire d’ici 2030, soit 1,2% de croissance additionnelle par an. Pour comprendre l’échelle, McKinsey rappelle que l’IA pourrait faire passer la part des heures de travail automatisables de 50% à 60-70%.
On risque de claironner sur les bienfaits de l’IA et passer sous silence ses impacts négatifs, et qui sont nombreux ; ils sont d’ordre social, voire sociétal, et moral. Et qui mènent tous à la redoutable question « Faut-il ou non réguler l’IA ? ». Le débat est aujourd’hui installé dans les grandes instances mondiales de la régulation. Les grandes institutions multilatérales sont favorables à une régulation mondiale (NU, FMI, Banque Mondiale, Unesco, ….), mais certains pays, à l’instar des USA rejettent totalement une quelconque régulation.
L’impact majeur est lié à la situation que l’on passe d’une société de l’information rare à une société de l’information infinie mais non vérifiable. Le risque n’est pas qu’on croie au faux, c’est qu’on ne croie plus à rien. Et sans vérité commune, pas de contrat social, pas d’élection, pas de justice. Si l’IA remplace le savoir ou compresse l’expérience, à quoi sert d’étudier ou d’être formé ? L’effort n’aura aucune valeur. On peut rétorquer à ces impacts négatifs par l’argument optimiste : l’IA libère du temps pour ce que la machine ne sait pas faire : juger, accompagner, créer avec intention, prendre soin, se cultiver…
Le deuxième facteur d’impact est celui de la perte de l’intimité. Une IA qui se souvient de tout, qui ne juge jamais, qui répond à la seconde à toutes les questions devient par moment un confident. Pour des millions de jeunes, c’est déjà le cas. On confie à la machine nos sentiments, nos peurs, nos craintes, nos scrupules, qui sont des valeurs morales réservées aux jugements, aux convictions, aux discernements. Il est vrai, la technologie n’a pas de morale.
Le risque est global. Une IA dangereuse développée à Paris peut causer des dégâts à Tokyo en 2 secondes. On ne régule pas Internet pays par pays ou région par région.
L’autre camp développe l’argument : « Non, réguler trop tôt tue l’innovation ».
Une régulation internationale sera dictée par les plus puissants. Les États-Unis et la Chine ne signeront jamais un traité qui freine leurs champions. Le résultat : on bloque l’Afrique et l’Europe avec des règles, pendant que les autres avancent.
La meilleure régulation est l’éducation et la responsabilité locale : apprendre à chaque citoyen à vérifier, obliger chaque entreprise à être responsable de ce que son IA produit, plutôt que d’attendre un gouvernement mondial. Mais réguler, ce n’est pas facile quand on touche aux valeurs, à la morale, aux relations humaines. L’enjeu sociétal n’est pas à négliger. Nous sommes dans une incertitude totale sur ce qui va se produire même à court terme.
ANOUAR EL ANDALOUSSI



