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Par DERGUINI Arezki (*)

Penser collectivement …

… notre expérience, nos croyances et nos actions

Réfléchir collectivement pour penser le cours des choses dans lequel nous sommes pris, pour quoi faire ? Pour définir ce que nous devons faire à partir de ce que la société peut faire et comment y parvenir. Car si ce que nous devons faire peut paraître évident, ce dont s’approprie aisément le discours public, comment y parvenir interroge. Car dire n’est pas faire et la théorie n’est pas la pratique. Ce qu’il faudrait expliciter ce sont les croyances réelles qui nous disposent à faire, car faire n’est pas l’application d’une théorie. Les habitudes nous font faire, et celles que nous ne pensons plus le font à notre insu.   

Croire en ce que nous disons vouloir faire, être dans ce que nous faisons, tout cela ne peut accepter une séparation de la théorie et de la pratique. La théorie est la théorie d’une expérienceLa pratique n’est pas une application de la théorie, elle est l’aspect pratique de la théorie, tout comme la théorie est l’aspect théorique de la pratique. Les expériences d’autrui et leurs théories peuvent nous aider, mais elles ne peuvent se substituer à notre expérience et sa théorisation.

Croire est ce qui nous dispose à agir, exprime nos attentes, porte nos anticipations. Mais le résultat de nos actions en retour, valide ou invalide ce que l’on croit. Il y a rétroaction de nos actions sur nos croyances. Les croyances, qu’elles soient sacrées ou non, étant donnée notre rationalité limitée, sont les hypothèses de nos expérimentations. L’expérience renforce nos croyances en les vérifiant, nos croyances alors affermissent nos pas. Elle les affaiblit si elle ne les vérifie pas, l’incertitude alors s’accroit. Tout se passe comme si à l’expérience nous avons cessé de croire. Nous ne naviguons pas dans le cours des choses, nous surfons sur lui.  Cela résonne avec le nihilisme contemporain qui affecte les sociétés de consommation. Exister semble se réduire à consommer. L’ambiance générale nous conforte. Dans son livre the technological republic, le patron de Palantir, Alexander C. Karp, affirme :

« Une part importante de nos dirigeants, élus ou non, enseigne et apprend que la croyance elle-même est l’ennemie et que l’absence de croyance en quoi que ce soit, sauf peut-être en soi-même, est la voie la plus sûre vers la réussite. Il en résulte une culture où ceux qui sont chargés de prendre nos décisions les plus importantes – dans de nombreux domaines publics, notamment au sein du gouvernement, de l’industrie et du monde universitaire – sont souvent incertains de leurs propres convictions, voire, plus fondamentalement, de posséder des convictions fermes et authentiques. » (p. 17)

En réalité, le jeu social nous impose des expériences. Certains les font sans y croire, y sont sans y être, parce qu’ils n’en partagent que certains effets dont ils savent qu’ils ne sont pas responsables. La paix sociale peut être partagée, mais ses fruits très inégalement distribués. L’inégalité peut profiter à tous, mais de manière passive ou active. La société partage ses expériences, mais pas toutes. Elle les distribue d’une certaine manière, elle répartit ses expériences négatives et positives. Ses expériences peuvent la fragmenter, la compétition empêchant les interactions sociales à coopérer et à se coordonner.

… à nos habitudes

Nos habitudes, ces automatismes qui nous épargnent des efforts d’attention et de réflexion, du fait que nous ne les pensons pas collectivement, du fait que nous les subissons, ne coordonnent pas nos actions. Elles les dispersent.

Savoir ce que nous font faire nos habitudes, ce pour quoi elles sont attachées, ce pour quoi elles doivent se détacher et se transformer. Nos habitudes font partie de notre équilibre. Nous y sommes attachés. Nous ne devons pas les maltraiter. Une habitude doit céder sa place à une autre habitude pour un nouvel équilibre. Si nous devons les changer, c’est comme une partie de nous-mêmes que nous devons changer. Elles sont pour nous une seconde nature. Un système d’habitudes est au centre de notre équilibre. Changer une habitude c’est introduire un déséquilibre dans le système auquel elle appartient, c’est bousculer d’autres habitudes. Si le déséquilibre conduit à un nouvel équilibre du système par la modification d’autres habitudes, la nouvelle habitude est incorporée, sinon elle est rejetée. Les habitudes rationalisent, automatisent notre expérience, elles sont à la base de nos performances, aussi devons-nous les manipuler avec soin. Pour que la rationalisation soit performance, ce qu’elle est en elle-même, nous devons être dans pleinement dans notre expérience où les habitudes se tiennent toutes ensembles. 

Penser nos habitudes dans un contexte changeant est impératif. Le changement bouscule nos habitudes ; de ne pas les avoir pensé, de ne pas avoir vu leur attachement à un contexte particulier, nous ne savons pas les changer, notre réaction est alors de les préserver. Des habitudes ont ne peut se passer, elles sont nécessaires à notre équilibre, elles nous protègent de l’instabilité. Nous continuons d’être attachés aux habitudes courantes d’un temps révolu qui nous empêchent de rationaliser nos vies, parce que nous avons oublié que les habitudes règlent nos vies, et que la vie d’aujourd’hui, n’étant plus la vie d’hier, a besoin de nouvelles habitudes pour être réglée.

… à ce qui fait notre tradition

La tradition est ce qui se modernise. La tradition doit se renouveler pour subsister. Il faut changer pour ne pas changer. Les temps changent et pour rester nous-mêmes, nous devons changer. Pour rester croyants, nous devons changer. Une société sans tradition est une société instable, parce que déracinée. Un ensemble d’habitudes héritées ne font pas une tradition. En reprenant un philosophe « la tradition, c’est non pas garder la cendre, mais entretenir la flamme. » La tradition ce sont des croyances fermes. Et des croyances fermes supposent des expériences présentes solides. L’occidentalisation du monde a profondément affecté les habitudes de beaucoup de sociétés non occidentales. Certaines d’entre elles ne savent plus ce qu’elles font. La tradition et le monopole de la violence font la pérennité de l’État. Le monopole de la violence met fin à la guerre civile, la tradition protège la paix. Le monopole de la violence qui n’est pas soutenu par une tradition ne peut être pérenne.

Nous sommes sortis d’une société segmentaire ayant longtemps vécu dans une « stagnation séculaire ». Les vieilles générations étaient soucieuses de préserver la tradition, les temps et le contexte ne changeaient pas, le changement était chargé négativement, ce que la rupture coloniale confirmera. Il fallait ne pas changer pour ne pas changer. La frontière entre les bonnes habitudes et les mauvaises était quasiment invariable. C’est de ces temps que nous tenons l’absence de prédisposition à penser nos habitudes. Les anciens n’ont pas transmis ce à quoi ils ne furent pas entraînés. Ils étaient entraînés à combattre l’innovation.

Une société vivante aujourd’hui doit puiser dans sa tradition pour trouver les ressources de son renouvellement. Elle doit innover, ses habitudes doivent changer pour que se renouvèle sa tradition. La tradition est donc un filtre à travers lequel s’interprète le changement. Aussi nous faut-il prendre un nouveau départ et réfléchir collectivement pour partager des habitudes qui nous permettront de faire corps social et corps avec notre temps. C’est dans le domaine de l’organisation que la société souffre le plus de déficience, du manque d’innovation. La faiblesse de ce domaine contamine tous les autres domaines. Mais on ne saurait dissocier ce domaine des autres. Il peut être lui-même contaminé.

Les sociétés qui ont perdu leur tradition sont perdues dans le temps. Seule l’expérimentation produisant des expériences solides peut leur permettre de retrouver leur tradition oubliée, de la faire réémerger à leur conscience. Car une tradition ensevelie par la tradition occidentale (LA modernité) n’en continue pas moins d’exister. Profondément enfoui en nous, son enracinement est indéracinable. Il faut lui faire confiance, lui permettre de remonter à notre conscience. Ce que des siècles ont fait ne peut être défait par des années. Elle est cet inconscient collectif qui nous anime, elle est matière inépuisable. L’exemple chinois expérimente, la Chine est passée du communisme au socialisme aux caractéristiques chinoises en passant par l’économie socialiste de marché.

… à nos capacités d’action collectives

Ce que nous devons faire, plutôt que d’être attaché à une image de société et ses valeurs, doit l’être à nos capacités d’action collective. Les capacités d’action renvoient à une unité dynamique, déterminée et complémentaire des croyances et des actions. Des croyances fortes, autrement dit des dispositions, armées d’intentions fortes, déterminées dans et par le cours des choses, se concrétisant dans des expériences solides s’auto-entretiennent. Les actions réagissent sur les croyances et les fortifient. Elles forment avec elles un cercle vertueux. De cette interaction entre croyances et actions se nourrit notre expérience. Là aussi, il nous faut rejeter avec la dichotomie de la théorie et de l’expérience, celle de l’individu et de la société. Penser individuellement et collectivement, globalement et localement, simultanément. Cela exige d’être pleinement dans son expérience qui ne peut être réduite à celle d’individus.

… les différentes séparations

Penser collectivement ne pourra être possible que si nous nous séparons des façons de penser qui nous en empêchent. Il en est une de fondamentale, après celle de la nature et de la société, qui consiste à séparer État et société (civil et militaire, État et marché). Paradoxalement, ces séparations qui ont été à la base du développement de l’économie de marché en Occident ont été à la base de la nature rentière de notre économie. La société, la nature et l’État sont l’un dans l’autre économiquement de manière non optimale.

Le revenu de la société est dans la rente que l’Etat tire d’une nature à qui il faudra rendre plus qu’on avait l’habitude de lui prendre. Mauvaise pente. D’avoir dichotomisé et unilatéralisé les rapports entre État et économie, entre nature et société, leurs rapports sont en train de se renverser. À la domination de la nature par la société est en train de se substituer une domination de la nature sur la société. À la domination de la nature sur la société préindustrielle avait succédé une domination de la société industrielle sur la nature, avec la crise climatique, on assiste à un retour de la domination de la nature sur la société. À la domination de l’État sur le marché est en train de se substituer une domination du marché sur l’État. Les deux dichotomies se soutenant mutuellement.

Certains espèrent, avec les nouvelles révolutions technologiques et la crise climatique, échapper à l’effondrement de la civilisation terrestre et former une civilisation cosmique. On en serait à sauve-qui-peut !

De ces deux séparations dichotomiques, unilatérales et fondamentales, il résulte chez nous que le revenu de la société n’est pas dans ce qu’il doit être : la production et la conquête de marchés extérieursLa domination de la société sur la nature (société prédatrice), de l’Etat sur l’économie (État producteur et redistributeur) empêche la société de prendre part à la production mondiale. Conquérir les marchés extérieurs pour une économie émergente, c’est s’efforcer d’être partie prenante de la production mondiale, d’être partie prenante de la compétition mondiale qui n’est pas nécessairement un jeu à somme nulle. Être partie prenante de la production mondiale, de la compétition mondiale, de sorte à progresser des parties à faible valeur ajoutée des chaînes de valeur mondiales aux parties à forte valeur ajoutée, c’est assurer le développement de sa capacité d’agir dans le monde. Mais comme émerger c’est innover, remonter des chaînes de valeur comme l’ont fait les sociétés de l’Est asiatique n’est plus de cours. Innover consiste à produire de nouvelles chaînes de valeur non encore trustées.

Pour prendre un exemple négatif, il est très difficile de monter en gamme à partir d’une centrale électrique à gaz. Le bout de la chaîne de la valeur mondiale, la fabrique de la turbine à gaz, est fermement contrôlée par trois grandes entreprises mondiales (GE, Siemens, Mitsubishi) qui contrôlent la conception de la technologie, sa fabrication, son installation, ses logiciels de contrôle, ses pièces détachées, sa maintenance et les mises à niveau. Au contraire de la Chine qui peut utiliser son gigantesque marché intérieur des centrales électriques comme instrument de montée en gamme technologique, cela ne peut être le cas pour des pays plus petits. Ainsi, pour consommer de l’électricité, nous produisons du gaz, mais dépendons de l’étranger de manière irrévocable pour produire de l’électricité.

… aux différentes formes de capitaux, d’armes et leurs rapports

Les séparations entre nature et société, État et société, remontent à la division sociale fondamentale entre guerriers et paysans, redoublée par celle fondamentale de propriétaires et de non-propriétaires. Une classe a monopolisé la violence et la propriété. Elles autorisent la domination de la classe des propriétaires armés sur une population désarmée. La classe armée l’est désormais de différentes formes de capitaux. Elle n’est plus simplement militaire, elle s’est différenciée. Celle qui forme les camps est aussi importante, sinon plus, que celle qui les arme. La frontière entre civil et militaire qu’a instaurée la division sociale fondamentale de classes dont l’étanchéité a longtemps été protégée est percée. La technologie est duale, se priver de son aspect civil n’est pas sans conséquence sur son aspect militaire. La séparation ne peut plus être maintenue, le civil revient dans le militaire et inversement, et cela dans bien des domaines. La guerre de libération n’aurait pas eu lieu si les sociétés colonisées l’avaient admise. Dans les sociétés qui l’ont admise et font la guerre entre armées, hors de ces sociétés, on fait la guerre à des peuples armés.

La technologie a toujours été duale, civile et militaire. De l’âge de la pierre à aujourd’hui. Avec le développement technologique, avec les guerres asymétriques qui se multiplient, l’innovation bat en brèche les monopoles.

L’ouvrage La Guerre hors limites (Unrestricted Warfare), publié en 1999 par les colonels chinois Qiao Liang et Wang Xiangsui, analyse comment la guerre moderne s’affranchit du seul cadre militaire pour intégrer des dimensions économiques, financières, informationnelles et technologiques.  

« …, le « nouveau concept d’armement » diffère de ce que l’on appelle communément les « armes de conception nouvelle ». Si ces dernières transcendent le domaine de l’armement traditionnel — étant contrôlables et manipulables techniquement et capables d’infliger des pertes matérielles ou psychologiques à l’ennemi —, elles restent, au regard de ce nouveau concept, des armes au sens strict. En effet, ce nouveau concept d’armement relève d’une vision élargie, englobant tout moyen qui, bien que dépassant la sphère militaire, peut être employé dans des opérations de combat. Selon cette approche, tout ce qui peut servir l’humanité peut également lui nuire. Autrement dit, rien aujourd’hui ne peut échapper à une éventuelle transformation en arme ; notre compréhension de l’armement exige donc une prise de conscience qui s’affranchit de toutes les frontières. Alors que les progrès technologiques multiplient les types d’armes, une évolution de notre pensée peut, d’un seul coup, élargir considérablement le champ de l’arsenal disponible. À nos yeux, un krach boursier provoqué par l’homme, une attaque par virus informatique, ou encore une rumeur ou un scandale entraînant une fluctuation des taux de change du pays adverse ou exposant ses dirigeants sur Internet, peuvent tous être classés parmi ces armes relevant du nouveau concept. Ce nouveau concept d’armement oriente le développement de ces armes, tandis que celles-ci concrétisent ce concept. Face à la prolifération de ces armes, la technologie n’est plus le facteur prédominant ; le véritable moteur sous-jacent réside dans une nouvelle conception de l’armement.

…Nous croyons qu’un beau matin les hommes découvriront avec surprise que des objets aimables et pacifiques ont acquis des propriétés offensives et meurtrières »[6].

… à la compétition et ses aspects

De par leurs institutions peu complémentaires et leurs formes de capitaux peu diversifiées, les sociétés postcoloniales ont du mal à faire face à la compétition mondiale des différentes formes de capitaux. La guerre est un aspect de la compétition, elle est celle violente des armes militaires. La compétition et la guerre étant l’une dans l’autre, la compétition préparant la guerre, la guerre étant fondamentalement davantage non militaire (celles économique et cognitive étant particulièrement d’actualité) que militaire, on peut dire pour ces sociétés que la guerre coloniale s’est prolongée en guerre non militaire. Une guerre non militaire qui était sous-jacente à la guerre militaire et la complétait, mais qui aujourd’hui dispose d’autres moyens bien plus efficaces. La surproduction matérielle et symbolique occidentale a submergé les sociétés coloniales puis postcoloniales. On a donc tort de ne considérer la compétition que sous son seul aspect violent et militaire, la guerre et la compétition sont une, la compétition militaire et non militaire est une, toutes sont des aspects de la compétition/guerre, seul l’aspect dominant change.

C’est de la compétitivité sociale, l’investissement social dans les différentes compétitions, qu’émerge la capacité guerrière. Et c’est en tenant compte de l’unité de la guerre/compétition et de ses différents aspects, qu’il est possible de penser les transitions, savoir comment l’on passe de la domination d’un aspect à celle d’un autre, comment prédisposer les transitions et favoriser un aspect plutôt qu’un autre. Car il s’agit précisément d’éviter la guerre, cause de grandes destructions et non pas de promouvoir la guerre partout. Et de ne l’engager que contraint quand la victoire est déjà déterminée (Sun Tzu), que quand celui qui l’engage a déjà perdu. Ceux qui engagent des guerres aujourd’hui sont ceux qui vont les perdre, ils achètent du temps. Quand les formes de capitaux ont formé leur unité, en particulier autour du capital social et humain, la destruction de leur forme matérielle n’empêchera pas leur reproduction.

Ce pour quoi, dans les sociétés postcoloniales qui ne sont pas compétitives, qui ne peuvent pas faire face à la compétition, à certaines façons de faire la guerre, on assiste chez elle à une domination du militaire sur le civil, une militarisation de la vie sociale et politique. L’aspect militaire domine les autres. Les armes militaires peuvent détruire les armes non militaires, mais elles ne peuvent pas les vaincre, elles ne peuvent qu’achever le travail des armes non militaires. Le problème pour ces sociétés n’est pas dans la militarisation, qui résulte en fait de la faiblesse de ses différentes formes de capitaux, il est dans le fait que la militarisation ne se transforme pas en civilisation, comme cela a été le cas avec les sociétés européennes. Il est dans l’indifférenciation de ses formes de capitaux, de ses armes.

Les sociétés postcoloniales mènent le combat adapté à leurs armes importées au lieu de produire et de concevoir les armes adaptées à leur combat[7], aussi adoptent-elles les usages de ces armes importées et s’engagent dans des combats qui ne peuvent pas être les leurs. Le combat algérien hier, iranien aujourd’hui, pour l’indépendance, l’a conduit a fabriqué les armes de son combat. L’on se souvient de la formule d’un héros national. Voilà pourquoi le moins bien armé militairement peut user la force du mieux armé militairement dans les guerres asymétriques, dans les guerres hybrides. Il utilise d’autres armes. La guerre ne met pas en cause le seul aspect militaire.

Dans leur lutte anticoloniale, les colonisés se sont battus pour leur dignité humaine. Humains ils étaient comme leur colonisateur. Ils se battaient pour une égale liberté avec ceux qui prétendaient les dominer. Mais avec la fin de ce combat, un autre les attend, non plus celui d’être semblables aux ex-colonisateurs, mais celui d’être semblables et différents, celui de pouvoir s’autogouverner, de suivre leur propre voie, de cultiver leur propre tradition. Ils ne peuvent autrement obtenir une égale liberté avec ceux qui les avaient dominés. À l’ère de l’imitation (« nous pouvons imiter ») doit succéder celui de l’innovation (« nous devons innover »).  Par exemple, au communisme de la Chine a succédé l’économie de marché socialiste puis le socialisme aux caractéristiques chinoises. Imiter sans renoncer à être soi-même conduit à innover.

Instituer des rapports non dichotomiques

Le processus de construction par le haut de la société s’adapte avec les évolutions technologiques. La démocratie parlementaire n’a pas remis en cause cette construction par le haut, elle l’a aménagé, grâce au nouveau pouvoir des travailleurs qu’ont rendu possible les premières révolutions industrielles et la concentration de travailleurs. Premières révolutions industrielles qui ont elles-mêmes rendu possible la conquête du monde par la surproduction et l’embrigadement des travailleurs par la consommation. Une sorte de construction par le bas participe à la construction par le haut sans la remettre en cause grâce à la séparation des domaines du civil et du militaire, du politique et de l’économique qui renvoient aux deux monopoles de la violence et de la propriété. Le rapport asymétrique du capital et du travail, de la société armée de ses multiples capitaux et celle qui en est démunie, est toujours là. Rapport planétaire et rapport local se codéterminant, la domination du monde a rendu possible la coopération de classes. L’inégalité du monde faisant l’égalité de certaines sociétés.

Avec les nouvelles révolutions industrielles, une autre configuration de pouvoir se met en place dans le cadre de cette construction par le haut de la société. Le pouvoir des travailleurs et des propriétaires humains change, il se réfugie davantage dans la partie supérieure de la société. Les travailleurs et artefacts non humains font irruption dans les relations sociales, se modifient alors la structuration des collectifs humains et des rapports de force. Ce modifie la société. C’est là l’occasion de dangers et d’opportunités. Dangers pour les anciennes infrastructures, opportunités pour les nouvelles. Opportunités pour les sociétés émergentes qui pourront se saisir des nouvelles technologies. Ce sont avec ces nouvelles révolutions que les économies émergentes pourraient créer de nouvelles chaînes de valeur qu’elles pourraient maîtriser. À l’aube de ces nouvelles révolutions technologiques, il ne s’agit plus de rattraper, de remonter des chaînes de valeur, mais d’innover. Les infrastructures, les organisations seront différentes de celles des premières révolutions.

À l’échelle planétaire, la classe des propriétaires extrait son profit/sa rente du travail des humains et des autres êtres. Le profit capitaliste est une rente d’une nature particulière, il est celui extrait de tout travail, de toute énergie et de tout savoir, humain et non humain. La pensée chrétienne et marxiste est affectée d’un biais anthropocentriste. La plus-value, la valeur ajoutée, ne sont pas le produit du pur travail humain, mais du travail humain et non humain. À l’énergie humaine s’est substituée celle non humaine, au savoir est en train de se substituer un savoir non humain[8], de par leur supériorité. Dans la trajectoire mondiale actuelle, le cerveau de la société est en train d’achever son extériorisation, il passe des humains aux non-humains. Il faut plus ou moins de travail humain et de travail non humain pour extraire de la valeur de tout travail. Dans la trajectoire des anciennes révolutions, il faudra de moins en moins de travail humain, de plus grande et de toute autre qualité. Dans les anciennes sociétés situées au sein de cette trajectoire, l’inégalité du monde ne fait plus l’égalité de ses sociétés. Par ailleurs, ce déclin du travail humain dans la production remet au-devant de la scène le problème des matières premières. La guerre pour leur contrôle redevient d’actualité.

Les économies émergentes ne doivent pas rester dans cette trajectoire avec une problématique de rattrapage, elles doivent anticiper la nouvelle trajectoire qui fera l’égalité dans leur société. Elles disposent d’un fort avantage concurrentiel, elles sont moins chargées de coûts irrécupérables. Reste à savoir si elles auront le courage de s’en emparer.

L’externalisation du cerveau social poussée par la compétition mondiale est probablement inévitable, le problème sera de savoir si cela aboutira à une rupture, à une prolétarisation complète de la société ou à une nouvelle unité de la société entre humains et non-humains. L’Occident est pris dans l’opposition humains-êtres autres qu’humains, il continue à opposer société humaine aux êtres qu’humains (êtres naturels et artefacts) qui le conduit à craindre un renversement de l’opposition. Pour les pays émergents, sortir de cette opposition est plus facile, mais en auront-ils la volonté ? L’aversion au risque est grande.       

La nature purement rentière de notre société est le résultat du processus d’institutionnalisation qu’elle a choisi en séparant nature et société, État et société. La société est hors nature, son interaction avec la nature consiste à lui prendre sans lui rendre ; elle est hors économie, de son rapport externe à la nature, elle a un rapport externe à la production mondiale qu’elle importe pour sa consommation. Ses rapports de production sont des rapports de distribution. Elle en a désormais l’expérience, l’heure devrait être au bilan.

Le processus d’institutionnalisation est en prise avec une histoire. La nature rentière de la société renvoie aussi à l’histoire du rapport du capital et du travail qui n’est pas sans rapport avec celui de la nature et de la société. Le processus de production a pu extraire une rente du travail non humain, mais pas un profit de celui humain. Il n’a pu s’autoriser une telle extraction étant donné sa dépendance au sentier (l’anticolonialisme de la société a empêché la reproduction de la position des colons dans la société et son occupation par une minorité sociale, ce qui a donné lieu au rejet d’une monopolisation de la propriété par une classe sociale) : pas de rapport d’exploitation capitaliste du travail, mais malheureusement pas non plus de rapport complémentaire du travail et du capital du fait du processus d’institutionnalisation qui les a séparés.   

On ne pourra pas réfléchir collectivement si l’on continue de penser dans le cadre de ces séparations entre nature et société, civil et militaire, économie et société, État et marché. Dans les sociétés postcoloniales, ces séparations n’ont pas eu la productivité qui en a été attendue comme ce fut le cas dans le passé des sociétés occidentales. Car les États européens et leurs classes dominantes ont réussi à faire nation dans le cadre des premières révolutions industrielles ; avec les nouvelles révolutions industrielles, les séparations ne font plus cohésions, elles font disjonctions, la nature et le marché s’émancipent de la société et se retournent contre elle. Il faudra remettre progressivement la société dans la nature, pour y vivre en harmonie, dans le marché pour lui insuffler la coopétition sociale. Il faudra remettre la société dans l’économie pour que celle-ci ne soit pas sous le contrôle d’une classe sociale. Il faudra remettre l’État dans la société, pour aligner les règles formelles et informelles du jeu social, l’État dans le marché comme stratège et secondairement comme producteur, pour aligner les incitations et les anticipations. 

En guise de conclusion

Instaurer un système institutionnel autonome suppose qu’il soit le produit d’un processus institutionnel endogène. Le processus d’institutionnalisation s’ancre dans des croyances sociales partagées. L’institution n’est pas celle qui impose des règles de fonctionnement, mais celle dont les règles s’auto appliquent. Pour enraciner un système institutionnel dans un processus d’institutionnalisation, pour produire un système institutionnel autonome en mesure d’évoluer, il faut enraciner les règles formelles dans les règles informelles qui expriment les croyances partagées des agents.

Il faut remettre l’expérience sociale au premier plan au travers de laquelle les croyances peuvent évoluer, s’adapter, s’améliorer. On ne peut pas dissocier expérience et croyances, les croyances sont celles d’une expérience. Si on imite une expérience étrangère, c’est pour améliorer une autre expérience qui lui est étrangère, et pour ce faire l’imitation doit être aussi innovation.

Les sociétés postcoloniales sont obligées d’innover en imitant pour pouvoir adapter un système institutionnel à leur contexte. Mais parce que ce n’est pas le processus institutionnel endogène qui l’importe et l’adapte, l’innovation n’améliore pas l’expérience institutionnelle, la société importatrice doit par contre faire aux croyances du système institutionnel adopté qui tendent à s’imposer. Les sociétés postcoloniales se retrouvent dans une situation paradoxale et sans issue : elles ont importé un système institutionnel et doivent combattre ses valeurs.

(*) Enseignant chercheur en retraite, Faculté des Sciences économiques, Université Ferhat Abbas Sétif
ancien député du Front des Forces Socialistes (2012-2017), Béjaia.


[1] J’userai indifféremment des termes croyances et valeurs. Ma préférence va à celle de croyances. On préfère l’un des termes selon ses connotations. Le rationalisme préfère le terme de valeurs. J’attacherai le même sens aux deux termes : vaux ce que l’on croit et l’on croit ce qui vaut (de l’expérience).

[2] Masahiko Aoki. Whither Japan’s Corporate Governance. 2006. https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=918624

Kazuhiro S. Taniguchi. Understanding Masahiko Aoki’s comparative institutional analysis  https://doi.org/10.1017/S1744137425000153

[3] Barry R. Weingast (2008) Why Developing Countries Prove So Resistant to the Rule of Law? https://jenni.uchicago.edu/WJP/Vienna_2008/Weingast_ROL_MS_2%2000_08-0519.pdf

[4] Fondements d’une analyse institutionnelle comparée. Ch. 2. Le droit coutumier de propriété et les normes communautaires. (p. 55)

[5] Les charter schools sont des écoles publiques auxquelles la loi des États garantit une grande autonomie de gestion, particulièrement en ce qui concerne personnel, finances et programme scolaire.

[6] Unrestricted Warfare. p. 37-38. C’est moi qui mets en italiques.

[7] Ibid.

[8] Les mathématiciens s’interrogent sur leur avenir avec le développement de l’IAhttps://monsieurphi.com/2026/08/14/pourquoi-les-mathematiciens-sinquietent-de-lavenir-de-leur-discipline/

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