Renforcement de la souveraineté alimentaire : Plaidoyer pour une structuration durable des filières agricoles
Face aux tensions mondiales et aux défis climatiques, la souveraineté alimentaire est devenue un pilier de la sécurité nationale en Algérie. Au-delà de sa dimension économique, elle constitue un gage de stabilité sociale et de résilience stratégique. Si des bases solides ont été posées ces dernières années, les experts estiment toutefois nécessaire de valoriser pleinement le potentiel agricole national à travers des politiques cohérentes et une meilleure anticipation des risques.
À travers leurs analyses convergentes, les experts, à savoir le Pr Ali Daoudi, agri-économiste, le Pr Tarik Hartani, directeur de l’École nationale supérieure agronomique, et le Pr Brahim Mouhouche, membre du Conseil supérieur de la recherche scientifique et des technologies, invités de l’émission « Débat politique » de la Radio nationale, ont estimé que l’Algérie dispose aujourd’hui de tous les atouts nécessaires pour consolider sa souveraineté alimentaire. Selon eux, la question n’est plus celle de la faisabilité, mais bien celle de l’accélération des efforts et de la coordination entre les différents acteurs. La souveraineté alimentaire est ainsi présentée comme un processus progressif qui exige constance, adaptation et vision partagée. Il s’agit d’une dynamique qui, appuyée sur l’expertise scientifique, l’innovation et une gouvernance cohérente, pourrait faire de l’agriculture un pilier durable de la souveraineté nationale et du développement économique.

Pour le professeur Ali Daoudi, l’autosuffisance alimentaire constitue un choix stratégique majeur qui dépasse la simple logique de production. « La souveraineté alimentaire est aujourd’hui un impératif politique autant qu’économique. Elle conditionne la capacité d’un pays à résister aux chocs externes et à préserver sa stabilité », a-t-il expliqué. Selon lui, l’enjeu principal réside dans la structuration durable des filières agricoles afin de garantir une offre stable et accessible aux ménages. Cette approche est partagée par le professeur Tarik Hartani, qui a mis en avant la dimension géopolitique de l’alimentation, devenue un levier de pression à l’échelle mondiale. « La souveraineté alimentaire ne se construit pas en vase clos. Elle suppose également une coopération régionale, notamment face aux risques transfrontaliers comme les invasions acridiennes ou les aléas climatiques », a-t-il précisé, plaidant pour une solidarité accrue entre pays voisins.
De son côté, le professeur Brahim Mouhouche a défini les produits stratégiques, tels que les céréales, le lait et les huiles, comme le socle de la ration alimentaire nationale. « Ce sont ces denrées qu’il faut impérativement sécuriser, y compris en période de crise, avec un effort prioritaire de l’État », a-t-il affirmé, insistant sur la nécessité de mettre en place un modèle agricole adapté aux besoins nutritionnels locaux.
Les experts se sont également accordés sur la nécessité de faire évoluer le modèle agricole, notamment à travers une meilleure maîtrise des intrants, en particulier les semences et les engrais, afin de réduire la dépendance aux importations. Dans cette optique, le professeur Tarik Hartani préconise une synergie renforcée entre la recherche universitaire et les exploitations agricoles afin d’accroître la résilience et la performance du secteur. La gestion de l’eau s’impose, par ailleurs, comme le défi majeur de toute stratégie agricole durable. Le professeur Brahim Mouhouche a souligné que le développement agricole du Sud représente une opportunité stratégique, à condition qu’il repose sur des investissements conséquents et sur une réelle complémentarité avec les régions du Nord.
« L’eau est la clé de voûte de toute politique agricole durable », a-t-il rappelé. La modernisation du secteur passe également par l’innovation et la mécanisation, notamment pour adapter les technologies aux réalités locales. Selon le professeur Tarik Hartani, « la mécanisation reste un levier sous-exploité. Elle doit être repensée à travers la formation, l’accès à des équipements adaptés et l’intégration de technologies intelligentes ».
Sur le plan des politiques publiques, les intervenants ont appelé à un soutien étatique ciblé et durable. Le professeur Ali Daoudi a insisté sur la nécessité d’assurer la viabilité des exploitations agricoles à long terme, sur des horizons de dix à vingt ans, notamment à travers le remembrement foncier. « Sans une politique foncière claire et stable, il est difficile de bâtir une agriculture performante et durable », a-t-il souligné.
Enfin, les experts ont attiré l’attention sur l’importance de renforcer la filière animale, souvent reléguée au second plan. La réhabilitation des parcours pastoraux, la valorisation des ressources génétiques locales et la réduction de la dépendance aux importations de bétail sont présentées comme des axes stratégiques complémentaires à la production végétale. Dans cette perspective, la mise en place et le développement de banques de semences et de gènes sont perçus comme de véritables instruments de souveraineté, essentiels pour préserver et adapter le patrimoine agricole national aux défis futurs.
Par Selma R.
