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Une économie mondiale dessus-dessous

Par Anouar el Andaloussi

L’économie mondiale de 2026 n’a plus rien à voir avec celle de 2019, ni encore moins avec celle du début de ce millénaire.  On est passé d’un monde « globalisé, fluide et à prix concurrentiels » à un monde « fragmenté, protectionniste et à prix de « sécurité ». Trois chocs se superposent : une panne de croissance dans les pays riches, une montée de la géopolitique dans les décisions économiques, et une dé-mondialisation rampante.

La panne des moteurs historiques : Europe et Japon

Le plus grand retournement vient des pays riches.

En Europe, la croissance 2026 est à 0.9% pour la zone euro et 1.1% pour l’UE selon la Commission européenne. C’est 2 fois moins qu’avant la crise de 2008. La cause : un double choc énergie : d’abord la guerre en Ukraine, maintenant la crise au Moyen-Orient qui a fait exploser les prix du gaz et du pétrole. Résultat : inflation révisée à 3.0%, consommation en berne et confiance des ménages au plus bas depuis 4ans. L’Allemagne stagne à 1.0%, la France tombe à 0.6%. Seuls l’Espagne et l’Irlande tirent le groupe vers le haut, à peine supérieur

Le Japon vit la même panne : Vieillissement, dette à 250% du PIB, Yen faible qui renchérit les importations d’énergie. La croissance tourne autour de 0.8-1%. Les deux régions, qui représentaient 40% du PIB mondial en 2000, ne tirent plus la croissance. Aujourd’hui, ce sont les BRICS+ qui produisent 40% du PIB mondial.

Conséquence : l’investissement, le commerce et la demande des pays riches ne suffisent plus à entraîner le monde. Les USA, grand marché, mettent des protections fortes même pour ses alliés, alors que la Chine se tourne vers la consommation domestique pour compenser la baisse d’exportation.

La géopolitique prend le contrôle de l’économie

Avant 2022, l’économie dictait la politique. Depuis, c’est l’inverse. Les cartes géopolitiques dictent les décisions économiques au niveau macro et au niveau micro. La géopolitique devient  la principale variable des relations économiques internationales.

Trois armes sont devenues centrales : l’énergie, les minerais, et la technologie.

Le gaz russe, le pétrole du Golfe, les semi-conducteurs de Taiwan, les terres rares chinoises : chaque flux est négocié comme un levier politique. L’Europe achète du gaz algérien pour remplacer le gaz russe. Les USA bloquent l’exportation des puces vers la Chine (Nvidia est mise sous contrôle de l’administration américaine) et imposent un contrôle sur les semi-conducteurs de Taiwan. La Chine verrouille l’export de germanium et gallium.

Cela crée une économie de « blocs ». Bloc US-Europe-Japon d’un côté, bloc Chine-Russie-BRICS de l’autre, et au milieu des pays dits « pivots » comme l’Inde, le Brésil, l’Arabie Saoudite, l’Indonésie, le Vietnam et l’Algérie qui négocient avec tout le monde.

Pour les entreprises, le mot d’ordre n’est plus « offshoring » mais « friend-shoring » : produire chez les alliés même si c’est 20% plus cher. Le coût logistique et l’incertitude remplacent la recherche du prix le plus bas. Le prix comprend le coût de la sécurité d’approvisionnement. On n’est plus dans la sécurité économique (sécurité alimentaire, sécurité énergétique, sécurité numérique…) qui exprime la disponibilité des biens et services, on passe à la souveraineté totale, c’est-à-dire disposer chez soi ou chez le « frère » ou chez le voisin le plus sûr de tous les biens et services à tout moment, sans risque et sans contrainte.

La dé-mondialisation : moins de flux, plus de protections

La dé-mondialisation ne veut pas dire « fin du commerce ». Elle veut dire « moins de commerce sans risque ». Ce qui veut dire aussi moins de compétition entre producteurs et plus de droits de protection.

Commerce : Les chaînes d’approvisionnement se dupliquent. Une usine en Asie + une usine au Mexique ou en Afrique.

Finance : Le dollar passe de 80% à 60% des échanges. Paiements en Yuan, en Roupie, en Rouble ou Rial et en troc pétrole contre blé, Gaz contre phosphate.

Tech : Internet, Cloud, IA se fragmentent. Chaque bloc veut sa souveraineté numérique.

Industries : Relocalisation d’industries stratégiques : batteries, médicaments, défense, agroalimentaire. La fin des ateliers du Monde en Asie.

Le FMI prévoit une croissance mondiale de 2.7% en 2026, bien en dessous des 3.2% de moyenne 2010-2019. Le monde se dirige vers une croissance plus lente mais plus « résiliente ».

Qui gagne, qui perd ?

Les perdants : Europe, Japon, et tous les pays très endettés en dollars. Ils subissent l’inflation importée sans avoir de ressources pour compenser. Les Etats Unis se protègent par les autres grâce au Dollar et à la puissance militaire, position qui ne peut durer longtemps.  La chute du Yen en Août a précipité l’intervention des USA pour le soutenir ; le Japon détient plus de 3.000. Mds de $ dans la dette américaine. La Chine avance lentement mais surement pour prendre le leadership mondial ; mais rien n’est garanti.

Les gagnants : Les « pays pivot » avec ressources et position géopolitique favorable : pays producteurs de pétrole et gaz, phosphates et minerais rares. Pays de l’OPEP+, le Brésil avec agroalimentaire et minerais. L’Inde avec démographie et technologie. L’Afrique en général attire les investissements pour ses minerais critiques.

L’enjeu pour ces émergents : transformer la rente énergie/minerais en industrie locale plutôt que de continuer à exporter les matières brutes, avant que la fenêtre ne se referme.

En conclusion

L’économie en 2026 est « dessus dessous » parce que les règles ont changé. La croissance ne vient plus de la dette et de la consommation occidentale ; est-ce la fin du modèle libéral qui s’appuie sur le crédit et l’endettement ? Ou est-ce la géopolitique qui a bouleversé les règles économiques et qui mis fin à la mondialisation « heureuse » ?  La croissance vient de qui contrôle l’énergie, la nourriture et les données. L’Europe et le Japon sont en panne faute d’avoir anticipé. Le monde se réorganise en blocs. Pour les pays comme l’Algérie, c’est une opportunité historique à condition d’industrialiser vite. Le XXIe siècle ne sera plus globalisé. Il sera multipolaire. Le contrôle des voies maritimes de transport, et peut être dans un avenir proche, les voies terrestres, sera décisif pour une nouvelle suprématie. Le contrôle des détroits de Hormuz et de Bab-el-Mendeb en sont l’illustration. On ouvre le chapitre de la Route de la Soie ; voilà une anticipation rationnelle.

ANOUAR EL ANDALOUSSI

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