L’intégration Maghrébine : un objectif, un enjeu et un défi.
Chronique Eco d’Anouar el Andaloussi
L’objectif semble clair et peut même paraitre évident tant les expériences d’intégration ont toutes été jugées bénéfiques. L’enjeu est aussi évident, et il s’exprime par le questionnement suivant : « Si on fait rien, qu’est ce qui va se passer ? Ou quel est le manque à gagner d’une non-intégration ? ». Le défi renvoie à ce qu’il faut faire pour réussir l’intégration et en tirer profit. C’est ce troisième volet qui est posé aujourd’hui au débat.
La question de l’intégration maghrébine est sur toutes les lèvres au Maghreb comme ailleurs. Le « Coût du Non Maghreb» est aussi un sujet de discussion récurrent. Il est légitime de se poser ces questions d’autant plus que la situation de l’intégration économique maghrébine est paradoxale : une région qui a toutes les caractéristiques pour être la plus intégrée dans le continent et même ailleurs. En effet, les cinq pays du Maghreb partagent beaucoup de points communs, comme la langue, la culture, l’histoire et bien entendu la géographie. La première idée d’intégration politique remonte à l’Etoile Nord-Africaine (ENA) premier mouvement politique revendiquant l’indépendance des pays d’Afrique du Nord, fondée en 1926. Les leaders maghrébins d’avant les indépendances étaient animés par une grande volonté de concrétiser l’intégration du Maghreb. L’extrait suivant de la déclaration finale de la Conférence de Tanger (avril 1958), en est l’illustration : « Nous, les représentants des mouvements de libérations nationales de Tunisie, d’Algérie et du Maroc, proclamons solennellement notre foi en l’unité du Maghreb et notre volonté de la réaliser dès que les conditions s’y prêtent, c’est-à-dire quand les forces françaises et étrangères auront évacué leurs bases de Tunisie et au Maroc et quand l’Algérie sera devenue indépendante. »
Le Maghreb a donc tous les atouts pour réussir une intégration économique. L’Afrique du Nord (Maghreb + Egypte) dispose d’un fort potentiel d’intégration économique sous-exploité. Cette région demeure l’une des moins intégrées du continent. Il est vrai que le facteur politique n’a pas été suffisamment fort pour impulser la dynamique d’intégration héritée à l’indépendance des trois pays. .
Par ailleurs, L’Afrique du Nord représente une importante force économique sur le continent.
La région représente 22 % de la superficie du continent africain, totalisant en 2019 :
- Une population de plus de 200 millions d’habitants (soit environ 15,5 % de la population totale du continent)
- Un produit intérieur brut (PIB) estimé à 2 505 milliards USD (PPA), un peu plus du tiers du PIB du continent.
- Le désert du Sahara s’étend sur les six pays, représentant parfois plus de 90 % du territoire de certains pays.
Ainsi, Maghreb ou Afrique du Nord, la région demeure la moins intégrée des 6 régions du Continent. Quelques tentatives d’évaluation du Coût de cette non-intégration, en termes de manque à gagner, donnent 1% de taux de croissance pour chaque économie. Les économies de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et celles de l’Afrique Australe (SACU) sont les plus intégrées. Au Maghreb, l’intégration par les échanges de biens et services est très faible : les relations commerciales entre les trois pays limitrophes (Algérie, Tunisie et Libye) représentent des taux dérisoires : 2.97% du total des exportations et 3.71% du total des importations totales des trois pays. La Tunisie se distingue un peu des autres en réalisant 6.33% de son commerce extérieur avec ses deux voisins, alors que l’Algérie n’en concrétise que 2.33% et la Libye 1.88%.
Les pays de l’Afrique du Nord pourront stratégiquement tirer profit de l’ouverture vers l’Afrique subsaharienne dont les perspectives économiques sont favorables.
Accélérer le processus d’intégration peut se faire à travers la stratégie régionale d’intégration en facilitant la mise en place des plateformes de transport mais aussi de bases de données commerciales et informationnelles, l’organisation des corridors aux postes frontières et le développement de zones franches, le tout doit être porté par les infrastructures et leur connectivité.
L’Afrique du nord est la région la mieux dotée en infrastructures dans toute l’Afrique, toutefois il y a encore des problèmes de connexion entre les réseaux nationaux.
On dispose actuellement de grandes infrastructures tant au niveau de chaque pays qu’au niveau inter-pays:
- la Route Transsaharienne qui relie les trois pays entre eux et avec les pays du Sahel,
- l’Autoroute Maghrébine qui traverse les 5 pays de l’UMA + l’Egypte,
- le réseau Maghrébin d’énergie qui relie au moins deux pays maghrébins à l’Europe (Medgaz) Algérie-Tunisie- Italie et EuroMed qui relie directement l’Algérie à l’Espagne.
- Le chemin de fer au Maghreb est important (plus de 8000 km) reliant les principales villes, les grands ports et les zones minières. Pour ce qui est de l’interopérabilité, une étude de l’IPEMED souligne que le réseau remplit les conditions d’intégration puisque l’écartement (1.135 m) est le même sur toute la ligne Marrakech-Tunis. La réouverture récente de la ligne de chemins de fer entre Alger et Tunis est une expression d’une volonté d’aller dans le sens d’une intégration.
L’effet des infrastructures sur la croissance et la productivité est plus important quand il s’agit de vastes régions. Ainsi, les infrastructures sont à l’origine « d’externalités spatiales ».
Le développement des infrastructures crée des synergiesentre les différentes régions d’un même pays et entre les pays d’une même région.
L’élargissement des marchés et l’ouverture de nouveaux marchés participent au développement des investissements et à l’approfondissement des Chaines de Valeurs Régionales (CVR)
Les infrastructures permettent aussi de réaliser des économies d’échelle grâce à des localisations de capacités de production pour un marché très large ou l’exploitation commune d’une ressource naturelle.
Les projets communs d’investissements sont très souhaités dans le cadre des politiques d’intégration.
L’effet sur la croissance est lié à l’élargissement de la taille des marchés, aux économies d’échelle et à la synergie que les infrastructures génèrent entre les différents secteurs et les différentes régions et les différents pays.
La question de l’évaluation des impacts de l’intégration régionalesur les indicateurs macroéconomiques tels que l’emploi et la croissance a fait l’objet d’une large littérature de modélisation économétrique.
Ces questions méritent d’être traitées et les réponses seront nécessaires pour les nouvelles politiques d’intégration. Le défi de l’intégration est là, il faut le relever et le plus tôt serait le mieux.
ANOUAR EL ANDALOUSSI
