Protection des données personnelles: Un défi économique pour l’Algérie
L’entrée en vigueur de la loi 25-11, adoptée en juillet 2025 et venue modifier en profondeur le cadre posé par la loi 18-07 sur la protection des données personnelles, impose désormais aux entreprises un niveau d’exigence inédit. Cette réforme juridique, qui renforce les obligations, les contrôles et les sanctions, place l’ensemble du tissu économique face à un défi qui s’annonce coûteux, complexe, mais surtout inévitable.
Dans un pays où plus de trois millions d’entreprises opèrent, dont une immense majorité de petites structures encore peu familiarisées avec la gouvernance numérique, la mise en conformité avance lentement. Les secteurs les plus matures (banques, assurances et télécommunications) ont engagé depuis plusieurs années des investissements lourds pour structurer leurs traitements et protéger leurs données. En revanche, le e-commerce, la santé, l’éducation ou les très petites entreprises apparaissent en grande vulnérabilité, souvent faute de moyens, mais aussi par manque d’accompagnement.
Pour Djallal Bouabdallah, spécialiste de la gouvernance numérique, ce retard n’est plus tenable. « Nous sommes à un moment où la donnée est devenue un actif stratégique. Elle a la valeur d’un capital, mais aussi la fragilité d’un risque. L’entreprise qui néglige sa gouvernance numérique s’expose à des sanctions, bien sûr, mais surtout à une perte de confiance qui peut être fatale », a-t-il affirmé sur les ondes de la « Chaîne III » de la radio nationale. La loi 25-11 a introduit de nouvelles obligations qui bouleversent les pratiques. La désignation d’un délégué à la protection des données, la tenue d’un registre interne, l’encadrement strict des transferts à l’étranger ou encore l’obligation de notifier toute violation dans un délai maximal de cinq jours imposent aux entreprises une rigueur qui n’était pas toujours installée.
À cela s’ajoutent des sanctions nettement renforcées, allant de 20 000 dinars à un million de dinars, avec des peines pouvant atteindre cinq ans de prison en cas de négligence grave. Si ce dispositif peut sembler sévère, il répond à une réalité déjà palpable : arnaques sur les plateformes commerciales, exploitation abusive des photos d’enfants dans certaines écoles, circulation incontrôlée de documents administratifs sensibles, ou encore hébergement illégal de bases de données à l’étranger. Un laxisme devenu incompatible avec une économie qui aspire à la digitalisation.
Pour cet expert, la mise en conformité ne doit pas être perçue comme une charge supplémentaire, mais comme un investissement vital. « La confiance numérique n’est pas un luxe. C’est un socle. Un pays qui ambitionne d’accélérer dans l’intelligence artificielle, le e-commerce ou les services en ligne doit sécuriser la donnée avant tout. Sans cela, il n’y a ni innovation durable, ni souveraineté numérique »,a-t-il expliqué, rappelant que l’Algérie ne peut rester observatrice pendant que les grandes puissances structurent leur économie autour de la donnée. La réforme arrive dans un moment où la souveraineté numérique est devenue une question de sécurité nationale. Les risques de piratage, de transfert incontrôlé vers des pays hostiles ou d’exploitation stratégique de données sensibles ne sont plus théoriques.
L’expérience des plateformes Covid, dont certaines données avaient été hébergées hors du territoire national, reste ancrée comme un avertissement. La loi 25-11 vise justement à éviter ces dérives en exigeant un contrôle strict de toute opération de transfert. Si la marche paraît haute pour de nombreuses petites entreprises, la dynamique enclenchée semble néanmoins irréversible. Les autorités insistent sur la nécessité de structurer progressivement les organisations internes, de former les équipes et d’adopter des solutions numériques fiables. Pour l’expert, l’enjeu dépasse la simple conformité réglementaire. « Le véritable défi est de développer une culture de la donnée. Une culture qui valorise l’éthique, la transparence et la responsabilité. Tant que cette culture ne sera pas partagée, la loi restera perçue comme une contrainte, alors qu’elle est en réalité une opportunité de modernisation », a-t-il dit.
Dans une Algérie où 45 à 47 millions de citoyens génèrent quotidiennement une quantité monumentale d’informations, la protection de ces données devient un impératif économique autant qu’un devoir institutionnel. La mise en conformité représente certes un coût, mais son absence pourrait en coûter bien davantage. Entre risque juridique et nécessité de compétitivité, les entreprises algériennes n’ont désormais plus le choix : s’adapter ou se fragiliser. Dans cette transition délicate, la loi 25-11 apparaît moins comme un obstacle que comme une étape indispensable vers une économie numérique plus sûre, plus moderne et plus souveraine.
Par Adem A.
