23/05/2026
ACTUALITEAGRICULTURE/PÊCHE

Mohamed Chérif Belmihoub, vice-président du GRFI : « L’agriculture traditionnelle est finie…»

Depuis le Salon international SIPSA-Filaha 2026, organisé à la SAFEX des Pins maritimes à Alger, clôturé jeudi dernier, le professeur Mohamed Chérif Belmihoub a livré un diagnostic sans détour sur l’avenir du secteur agricole algérien.

Invité de l’émission spéciale d’AL24 News au cœur de la 24e édition du salon et de la 6e édition du village des start-up, l’universitaire et économiste a estimé que l’Algérie se trouve aujourd’hui à un tournant décisif où l’agriculture traditionnelle ne peut plus répondre aux défis alimentaires, économiques et environnementaux actuels.

Pour le professeur Belmihoub, « l’agriculture traditionnelle, l’agriculture vivrière, l’agriculture de nos parents, elle est finie ». Une déclaration forte qui traduit, selon lui, la nécessité d’engager une transformation profonde des modes de production agricoles. Il explique que la croissance démographique soutenue entraîne une hausse continue de la demande alimentaire, alors même que les terres agricoles subissent un épuisement progressif en raison d’une exploitation intensive menée durant plusieurs décennies.

Face à cette équation complexe, il estime que la seule réponse crédible réside dans la recherche-développement et l’innovation. « Nous sommes aujourd’hui dans une situation où il faut produire davantage avec moins de ressources. Cela exige des solutions scientifiques, technologiques et organisationnelles nouvelles », a-t-il affirmé, soulignant que l’Algérie n’a pas suffisamment investi par le passé dans la R&D agricole et la diffusion du savoir vers les exploitants.

Le professeur Belmihoub a également insisté sur l’importance du Salon SIPSA comme espace de réflexion et d’échange. Selon lui, un salon économique ne doit pas être réduit à sa dimension commerciale. « Ce type de manifestation est avant tout un lieu de rencontre, de débat et de communication entre les professionnels, les chercheurs, les investisseurs et les agriculteurs », a-t-il indiqué. Dans son intervention, le Vice-président du GRFI (Filaha Innov) est également revenu sur le rôle de cette structure qu’il décrit comme un espace collaboratif fonctionnant « dans un esprit de club et non de profit ». Il a tenu à préciser que le GRFI n’est ni un cabinet de conseil ni un centre de recherche classique. « Nous ne vendons pas de prestations. Notre mission consiste surtout à faire le lien entre le laboratoire et la ferme », a-t-il expliqué.

Plaidoyer pour un soutien public plus important à la vulgarisation agricole

Le professeur Belmihoub a longuement insisté sur les difficultés liées à la vulgarisation agricole en Algérie. Selon lui, de nombreuses innovations restent confinées aux laboratoires faute de mécanismes efficaces de diffusion vers les agriculteurs. Le GRFI tente ainsi de jouer un rôle de relais à travers des publications, des rapports didactiques et des actions de sensibilisation destinées à faciliter l’appropriation des nouvelles technologies agricoles. Il a par ailleurs plaidé pour un soutien public plus important à cette mission de vulgarisation. « L’État subventionne le matériel agricole, ce qui est positif, mais il faudrait aussi consacrer une partie des budgets à la diffusion de l’information et du savoir-faire, notamment au profit des exploitants éloignés des grands centres urbains », a-t-il soutenu.

Sur le plan économique, le spécialiste a défendu avec conviction le principe de substitution aux importations comme levier stratégique de souveraineté nationale. Après plusieurs décennies dominées par une forte dépendance aux importations agricoles et industrielles, il constate aujourd’hui l’émergence d’une nouvelle prise de conscience chez les investisseurs algériens. « De plus en plus d’opérateurs cherchent des alternatives locales aux matières premières importées », a-t-il observé.

L’économiste a rappelé à ce propos que « la substitution des importations, c’est exactement la même chose que l’exportation ». Selon lui, produire localement ce qui était auparavant importé permet d’économiser des devises au même titre qu’une opération d’exportation génère des recettes en monnaie étrangère. Cette logique, explique-t-il, constitue un élément essentiel dans la construction d’une véritable souveraineté alimentaire. Le professeur Belmihoub distingue d’ailleurs clairement la notion de sécurité alimentaire de celle de souveraineté alimentaire.

La première consiste à assurer l’approvisionnement de la population, même par le recours aux importations, tandis que la seconde implique une autonomie réelle à travers le développement des chaînes de valeur locales et la maîtrise des différentes filières agricoles et agroalimentaires. « En cas de crise internationale grave, un pays dépendant des marchés extérieurs devient extrêmement vulnérable », a-t-il averti.

L’alerte environnementale : La rationalisation de l’eau

L’universitaire a enfin lancé une mise en garde sur les enjeux environnementaux liés au développement de l’agriculture saharienne. S’il reconnaît les performances techniques enregistrées dans certaines régions du Sud, il rappelle que l’eau demeure une ressource rare et fragile. « Le Sahara offre un potentiel considérable, mais l’eau qui y est exploitée n’est pas renouvelable à l’échelle humaine », a-t-il souligné. Il a notamment alerté sur les risques de surexploitation des nappes profondes, susceptibles de provoquer des phénomènes de salinisation des sols et des déséquilibres géologiques.

Le grand défi, selon lui, consiste désormais à concilier augmentation des rendements et rationalisation de la consommation hydrique. « Nous devons apprendre à produire plus tout en consommant moins d’eau », a insisté l’intervenant. Dans cette perspective, il recommande de s’inspirer des expériences internationales menées dans des pays confrontés à un stress hydrique chronique, notamment l’Australie ou certains pays du Golfe, tout en adaptant les technologies utilisées aux réalités économiques et géographiques de l’Algérie. Pour lui, l’avenir de l’agriculture nationale dépendra de cette capacité à intégrer l’innovation, la maîtrise des ressources et la montée en compétence des acteurs du terrain.

Par Selma R.

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