Taille du texte

Quelques réflexions autour de l’Oasis. (*)

Par Salah NAJAH**

  1. Introduction — Pourquoi poser la question du modèle agricole saharien ?

Je voudrais ouvrir ce débat par une question simple : l’agriculture saharienne doit-elle continuer à évoluer selon le modèle de développement que nous connaissons aujourd’hui, ou devons-nous réfléchir à une autre trajectoire ?

Le Sahara algérien connaît des transformations agricoles importantes, avec le développement des grandes cultures irriguées, notamment la pomme de terre et les céréales. Cette évolution répond à des objectifs économiques et alimentaires réels. Mais elle nous oblige aussi à nous interroger sur la gestion de l’eau, la préservation des sols, la biodiversité, les paysages et la qualité de vie des populations.

L’enjeu n’est donc pas de choisir entre tradition et modernité, ni d’opposer la production à l’environnement. Il s’agit de rechercher un modèle agricole qui soit à la fois productif, économiquement viable et durable.

  • Le Souf : Une oasis née de l’ingéniosité humaine

Le système traditionnel du Ghout dans le Souf constitue un exemple remarquable d’adaptation au milieu saharien. Les palmiers sont installés dans des dépressions creusées dans le sable, de manière à rapprocher les racines de la nappe phréatique. Des cultures peuvent également être associées aux palmiers, dans un système reposant sur des savoir-faire transmis et entretenus au fil des générations.

Ce système nous rappelle que les sociétés sahariennes ont développé des réponses ingénieuses aux contraintes du milieu. Il ne s’agit pas de reproduire intégralement le passé, mais de comprendre ce que ces systèmes nous enseignent sur l’adaptation, l’économie des ressources et la valorisation des connaissances locales.

On pourrait résumer cette logique ainsi : rapprocher la culture de l’eau plutôt que transporter systématiquement l’eau vers la culture.

Qu’en est-il aujourd’hui de ces Ghouts ? tout a disparu……

3. L’agriculture irriguée intensive : Une supposée réussite productive qui pose de nouvelles questions

Le développement des grandes cultures irriguées, notamment de la pomme de terre dans la région d’El Oued, a profondément transformé l’agriculture saharienne. Il a créé des opportunités économiques et contribué à l’approvisionnement des marchés.

Il serait donc injuste de condamner cette intensification dans son ensemble. La véritable question est de savoir dans quelles conditions elle peut se maintenir à long terme.

Il faut examiner non seulement les superficies cultivées et les volumes produits, mais aussi les prélèvements d’eau, les terres salinisées, les coûts énergétiques, la dépendance aux intrants, la rentabilité réelle des exploitations et les effets sur les ressources naturelles.

Une agriculture peut être performante à court terme sans être nécessairement durable à long terme. C’est cette différence qu’il faut intégrer dans notre appréciation du modèle agricole saharien.

4. L’eau — Une ressource stratégique qui impose une gestion collective

Dans les territoires sahariens, l’eau constitue une condition essentielle de toute activité agricole. Mais sa disponibilité apparente ne doit pas être confondue avec une ressource illimitée.

L’évolution des prélèvements, les changements d’usage et les conditions locales peuvent perturber les équilibres hydriques. Dans le Souf, la question se pose notamment pour le fonctionnement des Ghouts et l’évolution des usages de l’eau. Dans l’Oued Righ, elle est étroitement liée à la gestion des nappes, au drainage et à la qualité des eaux.

Ces situations ne sont pas identiques et doivent être analysées séparément. Mais elles conduisent à une même exigence : mieux connaître les ressources, suivre leur évolution et organiser une gestion collective qui associe agriculteurs, collectivités, services techniques et institutions de recherche.

5. L’Oued Righ : Le drainage et la salinité au cœur de la durabilité des palmeraies

L’exemple de l’Oued Righ montre que la durabilité d’une agriculture oasienne ne dépend pas uniquement de la quantité d’eau disponible. La qualité de cette eau, les caractéristiques des sols, le drainage et la maîtrise de la salinité sont également déterminants.

Lorsque ces différents facteurs ne sont pas correctement maîtrisés, les palmeraies peuvent devenir vulnérables et les conditions de production se dégrader.

Cela signifie que les investissements agricoles doivent être accompagnés d’une approche globale des ressources naturelles. Il ne suffit pas d’assurer l’irrigation : il faut aussi réfléchir à l’évacuation des eaux, à la préservation des sols et à la capacité des systèmes de production à se maintenir dans le temps.

L’eau, le sol et le drainage doivent donc être considérés comme les composantes interdépendantes d’un même système.

6. Le patrimoine oasien — Une dimension souvent oubliée du développement

Le développement des territoires sahariens ne concerne pas seulement les exploitations agricoles. Il concerne aussi les villes, les villages, l’architecture, les paysages et l’identité des lieux.

El Oued, avec son architecture caractéristique et ses coupoles, illustre cette relation entre les sociétés humaines et leur environnement. Le patrimoine architectural et les paysages oasiens représentent une richesse culturelle, mais aussi un élément du cadre de vie et de l’attractivité des territoires.

Il faut donc éviter que la modernisation agricole et urbaine se traduise par une perte progressive de cette identité. Le développement doit permettre d’améliorer les conditions de vie tout en valorisant les patrimoines qui font la singularité des territoires sahariens.

7. L’agro-biodiversité : Un capital productif, écologique et culturel

Une oasis traditionnelle ne se résume pas à une palmeraie. Elle peut associer plusieurs espèces et variétés : palmiers dattiers, arbres fruitiers, cultures vivrières, plantes condimentaires et médicinales, ainsi que des activités d’élevage.

Cette diversité contribue à la complémentarité des productions, à la diversification des revenus et à la transmission de savoir-faire. Elle constitue aussi une ressource pour l’adaptation aux contraintes du milieu.

Mais la biodiversité cultivée ne peut être préservée uniquement par la conservation des plantes. Il faut également maintenir les connaissances associées à leur sélection, leur multiplication, leur utilisation, leur transformation et leur commercialisation.

La question est donc aussi économique : comment faire en sorte que les variétés locales et les produits de terroir conservent une utilité réelle pour les producteurs et les consommateurs ? La valorisation commerciale, la transformation locale et, lorsque les conditions le permettent, la labellisation peuvent contribuer à créer cette valeur et à renforcer les incitations à préserver cette diversité.

8. L’Oasis multifonctionnelle : Produire, transformer et créer de la valeur localement

Il faut élargir notre conception de l’agriculture saharienne. Une Oasis ne doit pas être envisagée uniquement comme un espace de production végétale, mais comme un territoire économique et social multifonctionnel.

À côté de la production agricole, il existe des possibilités de transformation des produits, de développement de l’artisanat, de valorisation des savoir-faire, de commercialisation des produits de terroir et, dans certains contextes, d’agrotourisme ou de tourisme culturel.

L’objectif est de conserver davantage de valeur sur le territoire, au lieu de se limiter à produire des matières premières. Cela peut contribuer à diversifier les revenus, à créer des emplois et à renforcer l’intérêt économique de la préservation des ressources et du patrimoine.

Cette approche suppose aussi de mieux organiser les producteurs, de faciliter les initiatives collectives et de donner une place réelle aux femmes et aux jeunes dans les activités économiques oasiennes.

9. Vers une oasis intégrée : Réconcilier production et durabilité

Le modèle que je propose de mettre en débat est celui d’une oasis intégrée, multifonctionnelle et agroécologique.

Intégrée, parce qu’elle doit articuler l’agriculture, l’élevage, l’eau, les sols, les arbres, les activités économiques et la gestion du territoire.

Multifonctionnelle, parce qu’elle ne doit pas produire uniquement des denrées agricoles, mais aussi des revenus, des emplois, des services, du patrimoine et de la qualité de vie.

Agroécologique, enfin, parce qu’elle doit rechercher une meilleure utilisation des ressources, favoriser les complémentarités entre les productions, préserver l’agro-biodiversité et s’appuyer autant que possible sur les connaissances locales et l’innovation adaptée.

Il ne s’agit pas d’imposer un modèle unique à toutes les régions du Sahara. Le Souf, l’Oued Righ et les autres territoires sahariens ont leurs propres caractéristiques. Il faut donc construire des réponses adaptées à chaque contexte, en associant les agriculteurs, les institutions de recherche, les collectivités et les acteurs économiques.

10. Conclusion : Quelle trajectoire pour l’agriculture saharienne ?

Pour conclure, je dirais que la question n’est pas simplement de savoir comment produire davantage dans le Sahara. Elle est de savoir comment produire durablement, tout en préservant les ressources qui rendent cette production possible.

Le développement agricole saharien ne peut pas être évalué uniquement à partir des superficies cultivées et des volumes récoltés. Il doit aussi être apprécié au regard de la durabilité de l’eau et des sols, de la préservation de l’agro biodiversité, de la valorisation des savoir-faire, de la diversification économique et du bien-être des populations.

Nous devons dépasser l’opposition entre tradition et modernité. Les savoir-faire hérités du passé peuvent dialoguer avec la recherche, les technologies et les innovations contemporaines. Mais ces innovations doivent être adaptées aux réalités des territoires et évaluées à l’aune de leurs effets à long terme.

La question qui mérite être soumise au débat est donc la suivante : comment faire de l’oasis non seulement un espace de production agricole, mais un territoire vivant, résilient, attractif et porteur de valeur pour ses habitants ?

Le changement de modèle doit placer l’humain au cœur du développement. Nous devons nous soucier de la qualité de vie, de l’équilibre social et du bien-être des citoyens qui habitent le Sahara, y vivent et veillent chaque jour sur ses ressources, sa sécurité et sa durabilité. Préserver le Sahara, c’est aussi préserver les conditions de vie et l’avenir de ceux qui le font vivre.

         (*) Texte d’une communication présentée à la Conférence-débat organisée par la Fondation GRFI, le 17 10 2026

**Agroéconomiste Oued Souf

L’auteur

lesenjeuxeco

La rédaction des Enjeux Eco couvre l’actualité économique nationale et internationale.

Tous ses articles →