Par Anouar el Andaloussi
Il a fallu attendre que la dette américaine dépasse 40.000 Mds de $, que la dette française atteigne 3.300 Mds d’Euros, soit 119% du PIB et que d’autres pays développés soient dans des situations identiques, pour que le Fonds Monétaire International s’inquiète vraiment de la dette et de son impact sur la croissance.
Le 14 octobre 2026, à Bangkok, lors des assemblées annuelles FMI-Banque Mondiale, Kristalina Georgieva (DG FMI) a prononcé une phrase qui a surpris toute l’assistance : « La dette est trop haute ». Sauf que cette fois, elle ne parlait pas du Sénégal, de la Zambie ou du Ghana. Elle parlait des pays occidentaux développés. C’est le grand retournement que nous avions résumé dans notre contribution au quotidien La Nation du 22/10/2026 par : « La dette publique est plutôt du côté des pays développés et c’est pourquoi les institutions multilatérales s’en inquiètent. Les cinq pays les plus endettés sont les USA, le Japon, le Royaume-Uni, la France et l’Italie. »
Nous sommes en présence dans un « deux poids, deux mesures ».
– Le Sud :
Dette Zambie : 3 Mds $ = 20 ans de PAS, privatisation cuivre, suppression subventions santé… Dette Sénégal 2026 : 130% PIB = obligation de payer 471M$ en avance pour « prouver sa bonne foi » avant même de négocier.
Le vocabulaire du FMI : « soutenabilité », « bonne gouvernance », « efforts ».
– Le Nord :
Dette US : 40 000 Mds $. Déficit US : 8% PIB. Dette France : 115% PIB projeté. Japon : 250% du PIB.
Le vocabulaire du FMI à Bangkok : « make urgent repairs to the fiscal house », « enhance revenues ». Pas de conditionnalité. Pas de Troïka. Pas de FMI à Washington chez le Trésor Américain ou qui débarque à Bercy en France. Georgieva cite même Bessent (secrétaire américain au Trésor) avec respect : « les autorités reconnaissent que la dette est trop haute ».
Pourquoi l’inquiétude maintenant ? Parce que le système lui-même est menacé, le système Bretton Woods que les pays développés ont mis en place au lendemain de la seconde guerre mondiale.
Cette inquiétude n’est pas une attitude de solidarité avec tous les pays endettés :
– Quand le Sénégal ne paie pas, Dakar doit d’abord payer 471 Millions de $ cash, comme avance pour prouver sa bonne fois.
– Quand les USA empruntent à 5%, ce sont 120 pays pauvres qui voient leur taux passer à 10%. Rodrigo Valdes (directeur des affaires fiscales au FMI) l’a dit à Bangkok : « l’indiscipline fiscale des pays avancés ne s’arrête pas à la frontière, elle voyage ». Et elle voyage vers le Sud.
– 14% des recettes des pays pauvres partent en intérêts vs 6% il y a 10 ans. C’est directement lié au stock de dettes des pays riches.
Rappelons l’histoire. En 1985, la Zambie doit 3 milliards de dollars. Le FMI déclenche un Programme d’Ajustement Structurel (PAS) : privatisation des mines de cuivre, suppression des subventions au maïs, licenciement de 15.000 fonctionnaires, dévaluation de 40% du Kwacha. Le vocabulaire est moral : « assainir », « discipline », « bonne gouvernance ». (La Zambie n’est qu’un exemple).
En octobre 2026, même scénario au Sénégal. Dette réévaluée à 35 milliards de dollars. Quatre groupes de créanciers, dont des fonds privés détenant 42% des Eurobonds, qui refusent toute décote sur le capital.
Pourquoi le Nord inquiète Bretton Woods et pas le Sud ? Ce n’est pas de la compassion. C’est de la mécanique financière.
Quand les États-Unis émettent 2.000 milliards de dette à 5%, ils assèchent le marché mondial de capitaux. Résultat : le Sénégal emprunte à 9%, le Kenya à 11%. C’est le chiffre officiel de la rencontre de Bangkok.
En clair : l’indiscipline des riches est financée par l’asphyxie des pauvres.
Pendant des décennies, le FMI a traité la dette du Sud comme un problème moral ou de gabegie. Il traite aujourd’hui la dette du Nord comme un problème technique. D’un côté, on envoyait des experts pour compter les infirmiers et les instituteurs à Dakar et à Bamako. De l’autre, on « encourage à améliorer la gestion des finances publiques » à Paris, Londres ou Washington.
La France est au cœur de ce paradoxe. Quatrième pays le plus endetté au monde en valeur, avec plus de 3.300 Mds d’euros, une charge de la dette devenue le premier budget de l’État devant l’Éducation nationale en 2026, une croissance ramenée à 0,4% par l’Insee. Aucune conditionnalité.
Rappelons les trois piliers donnés dans la déclaration conjointe (Bangkok Blueprint ou feuille de route) FMI-WB le 20 octobre 2026.
- Restructuration accélérée : l’idée est de passer de 3 ans de négociations à 6 mois. Si on n’arrive pas à restructurer 35 Mds du Sénégal en 6 mois, comment restructurera-t-on 40.000 milliards des USA ou les 3.300 Mds de $ de la France ?
- Financements verts préférentiels : Taux bonifié si l’argent va vers le climat. Mais qui décidera de ce qui est vert quand le premier pollueur est aussi le premier endetté ?
- Réforme des quotas : Donner plus de voix à l’Afrique et à l’Asie au conseil d’administration du FMI. C’est la revendication la plus ancienne et la plus bloquée. Les USA détiennent toujours le Veto.
Ces trois piliers sont pertinents mais ne répondent pas à la question de fond : pourquoi a-t-il fallu que la dette du Nord explose pour que le Sud obtienne, enfin, ce qu’il demande depuis plus de 40 ans ?
La réponse est dans le communiqué final de l’IMFC : « Nous nous engageons à renforcer la soutenabilité de la dette ». On ne parle plus de soutenabilité du Sénégal. On parle de soutenabilité des États-Unis.
C’est cela que Bangkok a révélé. Bretton Woods ne s’est pas converti à la solidarité. Il a découvert que les riches, à force de s’endetter, étaient devenus pauvres comme les pauvres et en plus insolvables comme le reste, sauf qu’ici l’insolvabilité n’est pas soumise à un PAS.
ANOUAR EL ANDALOUSSI



