03/04/2026
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Chronique Eco———————————————————————————Et si l’Intelligence Artificielle remplaçait les économistes !!!!

Par Anouar el Andaloussi

Pourquoi le débat économique faiblit et les économistes sont devenus bizarrement peu bavards. Il y a deux catégories d’économistes qui se « vendent » bien : ceux qui viennent avec des assertions portées par des résultats standards et normatifs sortis directement d’une feuille de calcul ; et ceux qui viennent avec des déclarations à l’emporte-pièce puisées dans le populisme le plus éculé.  L’analyse économique des phénomènes économiques et sociaux devient minoritaire ou de plus en plus inaudible. Alors, il devient légitime de s’interroger sur le rôle de la science économique et sur son utilité sociale.  D’aucuns diraient que jusqu’à présent aucune crise n’a été anticipée ou prévue par les économistes.

Dans le même ordre, quand les crises arrivent, les économistes n’expliquent souvent que partiellement leurs causes ou leur nature.  On a souvent critiqué les économistes pour leur incapacité à prévoir les crises ou au moins les phénomènes annonciateurs en raison des difficultés de prévoir, même avec les modèles économétriques les plus sophistiqués au plan théorique. Face à cette difficulté de prédiction, les économistes se retournent vers le passé pour essayer d’imaginer l’avenir, avec l’hypothèse un peu farfelue que si dans le passé tel phénomène ou tel évènement s’est produit, il est possible qu’il se reproduise dans l’avenir.

Bien entendu on exploite des masses de données collectées pour tirer une tendance (un trend dans les manuels d’économie et de statistique). Rien n’est moins sûr. Deux économistes célèbres (N. Roubini et M. Burry) revendiquent leur prédiction de la crise de 2008. Maintenant que les données et les analyses croisées sont disponibles, les prétentions des auteurs ont été revues à la baisse. La science économique n’est pas une science de la prédiction, au mieux elle s’appuie sur les modèles mathématiques et les statistiques pour faire des prévisions.

Les économistes ont des difficultés à expliquer les crises passées, alors comment peuvent-ils prévoir ou prédire les crises à venir et anticiper leur solution ou du moins les éviter. La macroéconomie est dominée par les modèles mathématiques très spéculatifs et qui projettent des indicateurs sur l’avenir en s’appuyant sur le paramétrage des variables sur les données du passé ou sur des estimations par des modèles probabilistes. L’économie réelle n’est pas qu’agrégats et relations mécaniques, elle est surtout des comportements individuels, de groupes et des relations influencés certes par des paramètres économiques mais aussi par des facteurs psychologiques, sociologiques, historiques, géographiques et politiques.

Le journaliste de -France-Culture- recevant, le 14 février2026, le prix Nobel d’économie 2025 (Ph. Aghion), lui pose la question suivante : De quelle scientificité les sciences dites « économiques » peuvent-elles se prévaloir ? Et lui propose trois citations sur la scientificité de la science économique. La première, de M. Rocard : « Ma discipline, l’économie, est la plus ridicule des disciplines modernes. Elle est allée chercher, par la mathématisation, une scientificité pour se comparer aux sciences dures, alors que son objet reste sociologique ».

Le second J. Tirole (autre prix Nobel) : « l’histoire, la psychologie, le droit, la sociologie et l’économie ont le même objet : l’individu, le groupe, les entreprises, les administrations. La mathématisation n’est qu’une technique pour tester les hypothèses par des statistiques disponibles». Enfin, K. Boulding (économiste et philosophe interdisciplinaire anglais) réputé par sa célèbre phrase : « celui qui croit qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit fou, soit un économiste ».

 On voit bien qu’il s’agit d’un thème autour duquel le débat fait rage, les sciences économiques doivent convoquer tour à tour l’histoire, le droit, la sociologie, la psychologie, la politique et certainement les mathématiques-statistiques pour se donner une rigueur dans l’analyse et une acceptabilité sociale.

En regardant de près le développement de l’IA et ses modèles particulièrement l’IA générative, et en observant les modèles mathématiques utilisés par les économistes, on trouve un dénominateur commun : exploiter les données de masse du passé pour tirer des projections ou des analyses sur le fonctionnement des économies dans le présent et l’avenir. L’enjeu est donc celui de l’information et de sa qualité. Le reste n’est que spéculation et hypothèses. Ainsi, il devient inquiétant pour la science économique, elle risque de devenir la première discipline qui sera remplacée par cette même IA.

Ce sont donc les économistes eux-mêmes qui vont précipiter ce remplacement. En effet, à vouloir dénaturer son objet et son statut et à modéliser et paramétrer les relations et les phénomènes économiques, les économistes ont livré leur discipline aux bons soins des mathématiciens-statisticiens et des informaticiens. Rien d’anormal ni de mal à faire appel à ces disciplines comme outils ou techniques. Le problème se pose lorsque le résultat du modèle devient la conclusion sans appel et c’est l’économiste qui va adapter son raisonnement aux contraintes du modèle par un renfort d’hypothèses face à la faiblesse des données ou des relations entre les variables du modèle.

La beauté de la formule ou du modèle l’emporte sur le raisonnement économique. Pourtant, il y a très longtemps que des éminents économistes ont alerté sur cette dérive consistant à extraire, au nom de la scientificité, la science économique de son enracinement dans les sciences sociales ; on peut citer entre autres, parmi les anciens K. Marx, Robbins, Schumpeter, et parmi les nouveaux Sen, Becker, Scholes, Krugman. (Tous Prix Nobel d’économie)

La science économique aurait gagné en légitimité, en crédibilité, et en utilité sociale si elle avait emprunté la voie de l’interdisciplinarité. Joan Robinson, célèbre économiste keynésienne et professeur à Cambridge a laissé une phrase célèbre dans une interview : (paraphrasée) « Si le trésor britannique s’était intéressé au rôle des professeurs d’économie et des économistes en général, il aurait été amené à demander le remboursement des salaires versés. »

Le 20 février 2026, la Banque d’Algérie annonce sa dotation d’un modèle de projection macroéconomique, sous l’appellation « Algeria Macroeconomics Projection Model (AMPM) ». On précise que c’est un modèle mathématique développé par la BA avec l’appui technique du FMI. Gardons l’espoir que cet Outil sophistiqué apportera une rigueur à la politique monétaire et une meilleure projection des indicateurs macroéconomiques à court et moyen termes.

ANOUAR EL ANDALOUSSI

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