Chronique Eco———————————————————————————- Le basculement
Par Anouar el Andaloussi
La mondialisation a été essentiellement économique. Le multilatéralisme n’a été qu’un éventail balancé lors des conférences internationales. Dans le domaine économique, il y a eu véritablement des échanges commerciaux et financiers entre les Etats et des interdépendances fortes ont été réalisées par-delà les frontières. Les échanges économiques ont atteint des sommets au cours des années d’avant COVID19. L’OMC a été le maitre d’ouvrage et le maître d’œuvre de ce développement à côté de la Banque Mondiale et du FMI. Ces derniers n’ont cessé de recommander l’ouverture des économies et d’accorder des facilitations et des appuis aux économies pour améliorer le climat des affaires pour l’attractivité des IDE et à encourager les exportations. Il va sans dire que cette mondialisation portée par les échanges commerciaux et les investissements internationaux a été bénéfique pour beaucoup de pays y compris ceux du Sud ; la Chine a été le principal bénéficiaire de cette mondialisation. Mais cette mondialisation avait aussi des travers et produit des injustices à travers le Monde ; elle était d’essence libérale et ne fonctionnait que par rapport à cet ordre libéral. Â
Le retour de Trump et la guerre en Ukraine ont montré avec brutalité les fragilités de l’Ordre International Libéral qui a toujours légitimé « l’Empire américain et ses protectorats. » En effet, les relations politiques internationales n’ont pas été au niveau de celles économiques.  L’ordre occidental est réellement menacé, non pas par l’extérieur (un peu avec les Brics+) mais devenu vulnérable à l’intérieur de ses frontières. Son arrogance, son mépris des droits des autres, sa machine de guerre sont les principaux facteurs de son déclin économique. « L’Occident ne libère plus les peuples : il les transforme en éléments d’un mécanisme global qui leur échappe totalement » (Alexandre Zinoviev.)
Les Brics+, désormais élargis à de nouveaux membres prétendent de plus en plus présenter une alternative crédible aux institutions dominées par l’Occident, comme le FMI ou la Banque mondiale. Ils ne doivent pas être réduits à un bloc uni dans la mesure où ils rassemblent tous les demandeurs d’un nouvel ordre post-occidental qui n’est pas forcément antioccidental pour ceux qui ne sont ni alignés sur l’Amérique ni membres de l’axe sino-russo-irano-nord-coréen. Le politologue indien AmitavAcharya expliquait déjà , dans la fin de l’ordre mondial américain, en 2014, que « le monde ne devient pas anarchique ni dominé par une nouvelle puissance (Chine), mais ‘multiplex’, c’est-à -dire composé de plusieurs centres de pouvoir, d’idées, d’institutions et de normes. »(Repris dans « Le Nouvel Ordre Pos-Occidental », A. Del Valle. Ed. L’artilleur 2025).
La guerre en Ukraine a ravivé les tensions Est-Ouest (encore que ce dernier n’est plus le même, il a une autre composition autour des Brics+) ; la mondialisation et le développement des échanges commerciaux entre ces deux pôles n’a pas effacé totalement les velléités de la Guerre froide. Les Européens, faute de puissance militaire, se rabattent sur les sanctions économiques contre la Russie. En contrepartie, cette dernière s’ouvre aux pays du Sud, particulièrement la Chine et l’Inde en leur vendant du gaz au prix le plus bas, alors que l’Europe va acheter ce gaz en Amérique au prix le plus élevé. Au final, c’est l’industrie européenne qui est la plus grande perdante du remplacement du gaz russe livré par gazoducs par le GNL principalement américain, plus cher. Trump a signé la fin de la mondialisation économique et ses avatars très bénéfiques au monde occidental mais surtout à l’Amérique, lorsqu’il a imposé des droits de douane à ses « protectorats » et a menacé d’annexer des territoires étrangers au sein même de l’Europe.  En face le mouvement des « contestataires » organise la contre-attaque autour de la « dédollarisation », de la montée en puissance de l’innovation et la technologie et la coopération Sud-Sud. Le basculement a commencé, il est irréversible.
ANOUAR EL ANDALOUSSI
