Dessalement, réutilisation des eaux, barrages: Cap sur la souveraineté hydrique
L’Algérie se trouve à un tournant crucial de sa politique de l’eau. Confrontée à un stress hydrique structurel amplifié par le changement climatique, le pays a entrepris depuis plusieurs années une transformation profonde de sa stratégie hydraulique.
Invité de la Chaîne 3, le professeur Ahmed Kettab, expert consultant international senior et membre du conseil d’administration de l’Institut méditerranéen de l’eau, dresse un état des lieux évolutif mais confiant : l’Algérie dispose désormais d’une expérience solide, d’infrastructures en expansion et d’une vision à long terme pour sécuriser ses ressources. « Il y a un réel défi hydrique en Algérie, comme dans beaucoup de pays de la région », rappelle d’emblée le Pr. Kettab.
Ce déficit s’explique avant tout par la variabilité extrême des précipitations liée aux changements climatiques : « Parfois, on enregistre jusqu’à 150 mm de pluie, puis survient une période de sécheresse totale». Cette irrégularité oblige les autorités à diversifier les sources d’approvisionnement. Selon lui, le ministère de l’Hydraulique « suit de près la situation » et adapte ses solutions en fonction des spécificités régionales — barrages, forages, eaux souterraines, dessalement ou encore réutilisation des eaux usées.

Si l’Algérie reste structurellement en zone de stress hydrique, avec moins de 500 m³ d’eau par habitant et par an, les efforts menés ces dernières années ont permis de relever le niveau de sécurité. Le pays atteindrait aujourd’hui, selon lui, plus de 500 m³ par habitant et par an. « Nous passerons sans difficulté l’été 2026 », affirme-t-il, tout en reconnaissant la possibilité de perturbations locales dues à des opérations de maintenance ou à des incidents sur les réseaux.
Le dessalement de l’eau de mer constitue l’axe majeur de la politique hydraulique actuelle. L’Algérie dispose désormais de 19 stations opérationnelles, auxquelles s’ajouteront 8 nouvelles installations d’ici 2030, pour atteindre une capacité totale de 5 millions de m³ par jour. Cette production couvrira près de 60 % de la population, notamment sur une bande côtière s’étendant jusqu’à 250 kilomètres à l’intérieur des terres.
« Les stations de dessalement ne sont plus un projet pilote, mais une réalité industrielle maîtrisée », insiste Kettab. Les premières unités étaient construites par des entreprises étrangères, tandis que les dernières sont désormais conçues et réalisées « à 100 % par des Algériens », symbole de la montée en compétence nationale. Mais un obstacle demeure : la fabrication des membranes nécessaires à la filtration. Seule une poignée de pays — Chine, Japon, États-Unis, entre autres — détient la licence de production. « Pour des raisons de souveraineté nationale, il est essentiel de produire ces membranes en Algérie », souligne-t-il. Des négociations sont en cours pour permettre la création d’une filière locale, une étape cruciale vers l’autonomie technologique.
À côté du dessalement, les barrages conservent un rôle structurant. Le pays en compte 81, actuellement remplis à environ 45 %, un niveau jugé satisfaisant au regard de la situation des années précédentes. Cependant, leur envasement progressif réduit leur efficacité. Le professeur plaide pour un vaste programme de désenvasèrent et la construction de nouveaux barrages moyens, mieux adaptés aux réalités hydrologiques locales.

Les eaux souterraines, et notamment celles des immenses nappes du Sahara, offrent une autre composante essentielle de la stratégie nationale. Dans le sud, le potentiel est évalué à près de 80 000 milliards de m³, dont la nappe albienne, partagée avec la Tunisie et la Libye, représente à elle seule 50 000 milliards de m³.
Une convention signée entre les trois pays fixe les principes d’exploitation commune de cette ressource, dont 70 % se trouve en territoire algérien. Ces eaux, parfois chaudes et légèrement salées, nécessitent des stations de déminéralisation, déjà installées dans plusieurs wilayas du Sud comme Tamanrasset, Touggourt ou El Oued.
Autre levier fondamental : la réutilisation des eaux usées. L’Algérie rejette encore près de 80 % de ses eaux usées, soit environ 2 milliards de m³ par an. « Nous traitons à peine 500 à 600 millions de m³, et nous n’en réutilisons qu’une fraction », regrette Kettab.
Pour lui, il est impératif d’élargir le parc national de stations d’épuration, en passant d’environ 230 unités à plus de 600, afin de transformer ces rejets en ressource exploitable pour l’irrigation, l’industrie et les usages urbains non domestiques. Des exemples positifs existent déjà : à Tlemcen ou Boumerdès, les eaux traitées servent à irriguer vignes et cultures maraîchères.
L’expert attire aussi l’attention sur la nécessité de réviser la loi sur l’eau, en vigueur depuis 2005. « Vingt ans plus tard, il est temps de l’adapter aux défis climatiques, technologiques et économiques actuels». Il appelle à la tenue d’Assises nationales de l’eau, impliquant l’ensemble des acteurs concernés : agriculture, industrie, tourisme, collectivités locales et société civile.
L’objectif : élaborer une nouvelle législation et repenser la gouvernance, à travers un Conseil national de sécurité hydrique, directement rattaché à la présidence, chargé de définir une vision à long terme, jusqu’en 2050, voire 2100.
Au-delà de l’ingénierie, la sensibilisation citoyenne reste indispensable. « Le gaspillage de l’eau demeure important, en raison notamment du faible prix du mètre cube », observe Kettab. Il propose un système tarifaire progressif : les 10 premiers m³ gratuits, puis un coût croissant pour les gros consommateurs afin d’encourager la sobriété. Il insiste aussi sur la dimension éducative et religieuse : « Les imams, dans plus de 25 000 mosquées, peuvent jouer un rôle pédagogique en prêchant sur la protection de cette ressource vitale. »
Le volet agricole, qui représente 70 % de la consommation totale d’eau, doit également évoluer vers une irrigation plus économe et intelligente : techniques localisées, pilotage informatique, goutte-à-goutte optimisé. « Nous devons moderniser nos pratiques pour passer de 70 % à 40 % de consommation d’eau sans perdre en productivité », résume-t-il. Malgré les défis, le Pr. Kettab demeure optimiste : « L’Algérie dispose des compétences et des moyens nécessaires pour assurer sa sécurité hydrique. »
Le pays a déjà démontré sa capacité d’adaptation : hier dépendant de prestataires étrangers pour ses usines de dessalement, il les construit aujourd’hui seul, avec des équipements conçus localement.
Pour l’expert, cette dynamique doit s’étendre à toutes les composantes du système hydraulique, de la recherche scientifique à la maintenance des réseaux, pour bâtir une véritable souveraineté de l’eau.
Par Réda Hadi
