Entretien° Pr. Ali Daoudi, agroéconomiste et enseignant-chercheur au quotidien « Les Enjeux Eco »

Propos recueillis par Zahir Radji
« Il faut adapter la céréaliculture aux spécificités de chaque territoire »
La céréaliculture est un pilier stratégique de l’agriculture en Algérie, confrontée à des déficits structurels et à une forte variabilité climatique. Dans cet entretien accordé au quotidien « Les Enjeux Eco» lors du 2ᵉ colloque sur la responsabilité sociétale des entreprises en Algérie, Pr. Ali Daoudi, agroéconomiste et enseignant-chercheur à l’ENSA, a expliqué que le véritable défi n’est plus seulement d’augmenter les rendements des céréales, mais de les stabiliser, en adaptant les pratiques agricoles aux spécificités de chaque territoire et en structurant la profession agricole. Il a souligné également le rôle clé de la recherche agronomique, la nécessité de l’irrigation d’appoint, le développement de la céréaliculture dans le Sud, ainsi que l’importance de partenariats étrangers assortis de transferts technologiques durables.
Vous avez longuement travaillé sur les cultures céréalières pluviales en Algérie. Quel est aujourd’hui leur poids réel dans l’agriculture nationale ?
La céréaliculture pluviale représente l’ossature historique de l’agriculture algérienne.
Elle couvre environ 6 millions d’hectares, sur un total estimé à 9 millions d’hectares de terres arables. Toutefois, ces superficies ne sont pas toutes cultivées chaque année. Le système repose sur l’alternance entre mise en culture et jachère : en moyenne, seuls 3 millions d’hectares sont emblavés annuellement, entre blé dur, blé tendre, orge et avoine, tandis que les autres sont laissés en jachère, sous différentes formes. Cette agriculture est concentrée dans le nord du pays et conduite à plus de 90 % en pluvial, ce qui la rend particulièrement vulnérable aux aléas climatiques.
L’Algérie, historiquement, est un pays qui a un climat méditerranéen où la variabilité interannuelle du climat est une donnée structurelle. Ce n’est pas nouveau, ça a toujours été comme ça. En revanche, avec le changement climatique, les phénomènes extrêmes sont en train de s’exacerber, notamment la prolongation et la récurrence des périodes de sécheresse, ainsi que l’émergence de nouveaux phénomènes extrêmes, tels que des pics de chaleur survenant à des stades végétatifs sensibles des plantes, ou encore des épisodes de froid intense, ce qui perturbe profondément le cycle de conduite des cultures céréalières. Ces phénomènes perturbent profondément la conduite des cultures. Sur les 25 dernières années, on observe certes une amélioration des rendements moyens, passés d’environ 7 quintaux par hectare à près de 15 quintaux. Par contre, ce qu’on a échoué à faire, c’est de réduire la variabilité du rendement ou de la production interannuelle. Donc, d’une année à une autre, la production varie énormément, et donc ça crée une source d’instabilité sur un secteur qui est stratégique pour l’Algérie.
Et donc ça fait que nous avons non seulement un déficit structurel, c’est-à-dire non seulement la production céréalière n’est pas à la hauteur de la demande, elle est très loin de la demande, elle ne représente que 30 à 35 % de la demande nationale, mais ça varie d’une année à une autre d’une manière structurellement importante.
Devant cette situation, ça met l’État devant l’obligation de recourir à l’importation. Et donc, si on fait le bilan de la politique publique, l’État encourage les agriculteurs à travers le soutien au prix (minimum garanti), en facilitant l’accès au crédit et en subventionnant les intrants. Il y a également une défaillance en termes d’assurance : il n’y a pas une assurance qui couvre contre les sécheresses. Une réflexion a été engagée, dont j’espère qu’elle va aboutir. Actuellement, on a un fonds de garantie contre les calamités naturelles, mais dans les mesures d’action, pour l’actionner, c’est un peu compliqué aujourd’hui. On a de l’action dans certaines conditions qui sont très restrictives, alors qu’il faut peut-être les revoir pour le rendre un peu plus régionalisé, etc.
- Pendant des années, l’Etat a mis en place des politiques pour soutenir les agriculteurs et l’augmentation de la production afin de réduire le recours aux importations. Quel bilan en dressez-vous?
Le problème de toutes les politiques publiques sur les 20 dernières années, c’est qu’elles ont ciblé un seul objectif : intensifier et augmenter le rendement. Les objectifs sont plus ou moins atteints, par contre ce qu’on n’a pas assez fait, c’est réfléchir à comment stabiliser le rendement. C’est ça que je considère, moi, comme étant la faiblesse des politiques d’aujourd’hui. On a beaucoup fait pour augmenter le rendement. Lorsque les bonnes années sont là, lorsque les conditions climatiques sont favorables, les rendements, effectivement, sont bons. L’année dernière, par exemple, j’ai vu des agriculteurs qui ont des rendements très intéressants et qui font du 45 en pluvial, du 50 en pluvial dans certaines régions favorables de l’est du pays.
Mais comme les bonnes années climatiques pluviométriques sont rares et que les années plutôt mauvaises sont plus fréquentes, il faudrait qu’on agisse sur comment garantir un minimum de rendement, donc stabiliser les valeurs minimales. Stabiliser et augmenter les valeurs minimales plutôt que de cibler l’augmentation des valeurs maximales. Et donc il y a des mesures spécifiques qu’on devait intégrer dans les politiques publiques pour justement réduire, lisser la courbe des rendements, lisser la courbe de la production et réduire la variabilité des minimales et augmenter les valeurs minimales. Et sur ça, c’est par exemple agir sur les retenues collinaires pour mobiliser l’eau superficielle pour l’irrigation d’appoint ; là aussi, il n’y a pas de ressources souterraines. Agir sur des pratiques agricoles innovantes qui ne sont pas aujourd’hui promues dans le modèle technique dominant, comme par exemple la conservation des sols pour améliorer leur rétention, et travailler explicitement sur des variétés qui résistent beaucoup à la sécheresse, et donc agir sur des variables, sur des facteurs qui permettent d’obtenir des rendements bons lorsque les années sont mauvaises. C’est un peu ça. Alors c’est plus ou moins pris en charge, mais pas d’une manière cohérente dans le cadre d’une stratégie bien étudiée, avec des leviers complémentaires qui garantissent le lissage par le bas de la courbe de la production.
Donc pour la céréaliculture pluviale du Nord, c’est ça ce qu’il nous manque, et je pense qu’il est urgent aujourd’hui d’aller vers ça. Après, il n’y a pas de solution miracle, c’est-à-dire que les 4 ou 5 leviers dont je viens de parler doivent être ajustés d’un territoire à un autre. Dans les territoires, par exemple, de l’est du Nord, la variabilité est un peu moindre, par contre il y a des problèmes de pente, donc il faut agir plutôt sur les réseaux du sol, etc. Et donc, d’un territoire à un autre, il faut ajuster, en apportant des solutions techniques qui réduisent la variabilité du rendement lorsque les années sont mauvaises, mais ces itinéraires techniques doivent être produits territoire par territoire. Il n’y a pas un seul itinéraire technique standard que tout le monde doit appliquer, ça ne marchera pas. Il faut ajuster les itinéraires techniques pour chaque région, chaque sous-région, pour proposer des solutions adaptées aux agriculteurs.
- Quel rôle concret la recherche agronomique peut-elle jouer dans l’adaptation des pratiques agricoles aux spécificités de chaque territoire ?
Le rôle de la recherche c’est justement de sortir des stations expérimentales de recherche où on travaille en théorie pour obtenir, pour optimiser dans des conditions optimales et on va aller produire des itinéraires techniques dans chacun des territoires.
Les institutions de recherche doivent revenir à la nature même des sciences agronomiques qui est une science des territoires, c’est à dire vraiment travailler sur la longue durée, sur la région de Sétif Nord, sur la région de Sétif Sud et produire des itinéraires techniques spécifiés pour ces régions. Pour le Constantinois, pour Tiaret, la partie nord, chaque sous-région a besoin d’un itinéraire spécifique.
Mais ça ne peut se faire que par la conjonction de deux variables. Bien sûr la recherche doit se remettre en cause et doit se restructurer pour répondre à un tel besoin, mais essentiellement ce type de recherche ne peut fonctionner que s’il y a une profession agricole qui demande et qui accueille cette recherche.
Ce n’est pas de la recherche académique publique, c’est de la recherche participative qu’il faut faire avec de la profession, des agriculteurs locaux organisés en coopératives structurées, organisés en associations qui accueillent cette recherche et qui font de la recherche avec les chercheurs pour adapter eux-mêmes leurs pratiques.
Il ne faut pas s’attendre que des chercheurs viennent des universités pour produire des solutions et repartent. Il faudrait que ce soit des acteurs locaux qui vont solliciter la recherche et aider nous à trouver des solutions à nos problèmes et qui travaillent avec eux sur la longue durée, sur 10-15 ans, pour produire des solutions adaptées. C’est jouable, ce n’est pas impossible cette histoire. Et donc le rôle de la recherche est fondamental, mais seuls ils ne feront rien, il faudrait que la profession se structure, s’organise et qu’il leur fasse appel.
Comment peut-on concilier la nécessité d’irrigation pour améliorer la production agricole avec la réalité du manque d’eau dans certaines régions du Nord de l’Algérie ?
Depuis des années qu’on parle de l’irrigation d’appoint comme une solution. En théorie, c’est une excellente solution, sauf qu’une grande partie, 80 % des territoires du Nord, où on dit qu’il faut faire de l’irrigation d’appoint, ne disposent pas d’eau. S’ils avaient de l’eau, ils l’auraient fait sans qu’on leur dise. Le problème, c’est qu’ils ne disposent pas de cette ressource. Alors, là où il y a moyen de ramener de l’eau à travers les transferts des barrages, il faut le faire. Là où il y a moyen de construire des retenues collinaires pour mobiliser temporairement les eaux superficielles, il faut le faire. Mais là où il n’y a pas moyen, il n’y a que des solutions agronomiques de rechange, c’est-à-dire améliorer la qualité du sol, la vie dans le sol, pour améliorer la capacité de rétention du sol et sélectionner les variétés qui résistent dans ces conditions. Peu d’eau, des sols qui retiennent le peu d’eau qu’il y a et des semences qui résistent à ces conditions.
Le développement de la céréaliculture dans le Sud est-il une alternative crédible ?
Alors pour le Sud, l’Algérie a fait le choix d’aller faire du Sud une sorte de secteur (10:01) moins risqué pour la céréaliculture. Je trouve que c’est un bon choix, vu les conditions géopolitiques dans lesquelles nous évoluons, je trouve que c’est un bon choix. Donc l’État ambitionne d’avoir une céréaliculture spécifique dans le Sud, un demi-million d’hectares, voire un peu plus, qui seraient mis en culture et sur lesquels on espère produire des niveaux de rendement très élevés, de type 65-70 quintaux à l’hectare en moyenne.
On n’y est pas encore, on est encore à 40 quintaux à l’hectare en moyenne, et c’est très peu par rapport à des conditions où normalement tous les facteurs de production sont contrôlés. Et donc la céréaliculture du Sud devrait être la variable d’ajustement de la filière céréalière en Algérie, c’est-à-dire que c’est par elle que l’État sécurise au moins 4 millions de tonnes chaque année de production locale, le reste étant produit au Nord du pays.
S’il y a des problèmes au Nord, on importera et on compensera par la constitution de stocks, mais ce pilier du Sud, qui sécurisera l’équivalent de 45 à 50 % de la consommation nationale, est nécessaire aujourd’hui, vu l’évolution des tendances sur le marché mondial et les risques géopolitiques.
Et pour l’arrivé de partenaires étrangers, c’est important ?
Alors les partenaires étrangers, l’ouverture aux partenaires internationaux, c’est toujours une excellente chose. Pourquoi ? Parce que d’abord, il y a des pays qui nous ont devancés sur le plan technologique, sur le plan organisationnel, et donc le partenariat en général apporte trois facteurs. Il apporte d’abord les capitaux, il apporte l’innovation technologique et il apporte aussi les innovations organisationnelles, parce que produire dans de grosses exploitations de plusieurs milliers d’hectares, nous n’avons pas, historiquement, l’expérience en Algérie dans le management de ce type d’exploitation.
Donc, quand on accueille des investisseurs projets qui ont de l’expérience dans d’autres pays à gérer ce type d’investissement, c’est une bonne chose. Par contre, moi je suis un peu sensible à deux choses, c’est que ces partenaires, quand ils viennent, ils (12:11) viennent bien sûr pour gagner de l’argent.
Qu’est-ce qui les attire chez nous ? Deux variables, deux facteurs de production : c’est l’eau pas chère ou gratuite et c’est l’énergie pas chère. Et donc, en contrepartie de ces deux ressources qui constituent notre attractivité, s’ils viennent pour prendre ça, il faudrait qu’on négocie pas seulement de la production agricole qu’on peut acheter sur le marché international, qu’on négocie un vrai transfert de technologie, qu’on négocie un vrai transfert dans les contrats et les cahiers des charges.
Moi, je ne suis pas dans les négociations donc je ne sais pas ce qu’il y a dedans. Mais je souhaiterais que ceux qui sont en train de négocier des partenariats intègrent d’une manière claire le transfert de technologie vers justement l’agriculture nationale, que ces projets fassent tâche d’huile dans les territoires où ils sont implantés, qu’on utilise les mêmes ressources génétiques qu’ils utilisent.
En définitive, qu’est-ce qui restera lorsque ces projets partiront, lorsque ces investisseurs partiront ? Qu’est-ce qui reste en Algérie ? On ne veut pas qu’il reste des pivots, des cimetières de pivots et des sols salés. On voudrait qu’il reste des savoir-faire qui auraient été transférés, des exploitations algériennes qui auraient profité de ce transfert et qu’elles prospéreront après le départ. Parce qu’un jour ou l’autre, lorsqu’il y aura des problèmes et lorsque la rentabilité ne sera plus au rendez-vous, ces investisseurs étrangers partiront. Il y a un autre point qui, pour moi, me pose problème, c’est qu’en grande partie l’agriculture dans le Sud n’est rentable que par les subventions. Subventions directes, c’est-à-dire le prix du blé et les subventions pour les producteurs algériens, et pourquoi on va les subventionner pour des multinationales. Les subventions indirectes, c’est-à-dire l’exonération d’impôts, c’est-à-dire l’électricité subventionnée, c’est-à-dire l’eau subventionnée et un accès quasi gratuit au foncier. Tout ça, ce sont des subventions qui font que peut-être ces investissements sont rentables. Et donc, si demain l’Algérie a des difficultés budgétaires et ne peut maintenir ses subventions, ses investisseurs risquent de partir parce que ça ne deviendrait plus rentable. Et donc, on est quelque part un peu tenus de leur maintenir ces subventions, et on sera en difficulté par rapport à ces gros projets qui vont bouffer une grosse part des subventions que l’État va mettre sur le secteur agricole. Donc, réfléchissons un peu à ça.
- En résumé, est-ce que l’Algérie peut avoir son autosuffisance alimentaire ?
Autosuffisance alimentaire, c’est trop dire. Mais autosuffisance en blé, je dirai oui.
Il est difficile de l’obtenir, mais c’est une condition de souveraineté alimentaire. Donc oui, on devrait l’avoir.
Quels sont les principaux obstacles à la création et au fonctionnement des coopératives agricoles en Algérie, et quelles mesures l’État pourrait-il prendre pour surmonter ces difficultés ?
La création de coopératives agricoles ne se limite pas au cadre réglementaire, bien que celui-ci ait été ajusté en 2000 avec un nouvel arrêté visant à faciliter leur création. Pourtant, cela reste insuffisant : les coopératives peinent à voir le jour, révélant un problème majeur dans les conditions de leur mise en place. Aujourd’hui, les agriculteurs disposent d’alternatives sur le marché, dans un contexte d’économie agricole de pénurie où toute production, même non optimale, trouve preneur. Dans ces conditions, les petits agriculteurs ne sont pas contraints de s’organiser collectivement, d’autant que les coûts de transaction — gestion, gouvernance, comptabilité et confiance — sont élevés.
Même si la coopération pouvait générer des marges supplémentaires, ils ne croient pas que l’organisation collective serait réellement rentable. Pour sortir de ce dilemme, l’État doit aller au-delà de la réglementation : conditionner certaines subventions à l’organisation collective, mais également mettre à disposition des coopératives, via les chambres d’agriculture, des services mutualisés, comme un service commun de comptabilité et des gestionnaires professionnels pendant les premières années. Ces mesures permettraient de réduire les coûts de lancement et d’accompagner les coopératives durant leur période juvénile, créant ainsi les conditions nécessaires à leur succès.
Z R.

Bonjour
Dans l’interview du Pr Ali DAOUDI (édition du 3-02-2026) l’auteur aurait du signaler son contexte : à l’occasion du 2 ème Colloque IMPACTS RSE du 28-29 janvier dernier au Golden Tulip Royaume Hotel d’Alger.
Dont acte
YF