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Par Signé Ahmed Silem (*)

L’Académie royale des sciences de Suède a attribué le prix Nobel d’économie 2026 aux chercheurs américains Robert E. Hall (Université de Stanford) et Michael Woodford (Université de Columbia). Leurs travaux consacrés aux « fondements microéconomiques de la stabilisation macroéconomique » opèrent un changement de paradigme dans l’analyse des fluctuations conjoncturelles (chômage, inflation), historiquement appréhendées par le prisme keynésien depuis la publication de la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (1936). Cette rupture théorique renouvelle profondément les modalités par lesquelles les banques centrales et les gouvernements anticipent et régulent les cycles économiques.

Dans le modèle keynésien traditionnel, la résorption du chômage transite par une stimulation de la demande globale, combinant une hausse temporaire des dépenses publiques, une baisse de la fiscalité et une réduction des taux d’intérêt. Inversement, la maîtrise de l’inflation implique de freiner la consommation et l’investissement au moyen de hausses de taux et d’excédents budgétaires. Ce cadre conceptuel postulait une relation mécanique et directe entre le revenu actuel des ménages et leur consommation.

Dès 1957, dans A Theory of the Consumption Function, Milton Friedman (lauréat du prix Nobel en 1974) conteste ce postulat en formulant l’hypothèse du revenu permanent. Selon cette théorie, les agents économiques ne déterminent pas leur consommation en fonction de leur seul revenu courant, mais intègrent leurs anticipations de revenus futurs ; les variations du revenu actuel n’exerçant qu’un impact marginal sur les dépenses de consommation observées.

En 1978, dans son article séminal « Stochastic Implications of the Life Cycle-Permanent Income Hypothesis: Theory and Evidence », Robert Hall prolonge cette intuition en démontrant que l’introduction des anticipations de revenus futurs rend obsolètes les prévisions macroéconomiques fondées exclusivement sur des données passées. En 1982, en collaboration avec Frederic Mishkin, Hall intègre l’hypothèse des anticipations rationnelles à celle du revenu permanent. En exploitant des données microéconomiques de consommation au niveau des ménages, les auteurs mettent en évidence l’inefficacité potentielle des politiques de relance budgétaire temporaire : anticipant que les transferts actuels seront neutralisés par des prélèvements fiscaux futurs, les ménages privilégient l’épargne à la consommation. Sur le plan idéologique, Robert Hall s’inscrit dans la lignée du libéralisme friedmanien, une orientation illustrée dans son ouvrage The Flat Tax (1985), coécrit avec Alvin Rabushka, qui préconise la substitution de l’impôt progressif par un taux d’imposition unique.

Concernant Michael Woodford, le comité Nobel souligne que ses contributions démontrent comment restructurer les modèles macroéconomiques pour redynamiser les politiques de stabilisation. À l’instar de Hall, Woodford s’appuie sur les comportements microéconomiques des ménages et des entreprises pour formaliser les modèles macroéconomiques néokeynésiens de type DSGE (Modèle d’Équilibre Général Dynamique Stochastique), théorisés dans son ouvrage majeur Interest and Prices: Foundations of a Theory of Monetary Policy (2003). L’apport fondamental de ses travaux réside dans l’introduction de rigidités nominales (notamment les coûts de menu supportés par les entreprises lors d’une modification de prix) au sein des modèles d’équilibre général néoclassique, abandonnant ainsi l’hypothèse de perfection des marchés.

Dès lors, l’évolution de l’économie, soumise à des chocs exogènes aléatoires, dépend des anticipations rationnelles des agents individuels qui fixent leurs dépenses et leurs prix en fonction de leurs prévisions d’avenir. Dans ce cadre, il incombe aux banques centrales de guider ces anticipations en explicitant une trajectoire monétaire crédible et prévisible, formalisée par une « indication prospective » (forward guidance) et des règles de décision transparentes, telle que la règle de Taylor. Cet algorithme prescrit l’ajustement du taux d’intérêt nominal en fonction des écarts entre l’inflation effective et sa cible, ainsi qu’entre le PIB effectif et le PIB potentiel. Idéologiquement, Michael Woodford se rattache à la Nouvelle Économie Keynésienne, réfutant l’autorégulation parfaite des marchés au profit d’une intervention publique scientifiquement modélisée pour stabiliser l’activité économique.

(*) Professeur émérite Université Lyon 3 (France)

L’auteur

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