Chronique Eco– Pénurie d’eau et stress hydrique : boire du Gaz serait une solution.
La dynamique association « Club Energy » continue son bonhomme de chemin pour aborder des sujets qui ne relèvent pas de son périmètre habituel, l’énergie dans toutes ses dimensions. Après sa conférence de juin dernier sur « le rôle des sciences sociales dans le développement » qui a connu un franc succès et cloué au pilori la communauté universitaire des sciences sociales, voilà qu’elle récidive en ce mois de novembre pour organiser une table ronde sur « Stress Hydrique et gestion de l’Eau en Algérie ». La table ronde été introduite par M. Sahbi, président de l’association, qui a insisté sur le contexte général et les défis que doit surmonter notre pays pour être à l’abri d’une crise grave sur cette denrée rare, coûteuse et indispensable pour la vie humaine. M. Attar, ancien ministre des ressources en eau, a modéré la table ronde, animée par deux professeurs en hydraulique (M. Mihoubi et M. Chettih). Le premier thème a porté sur les indicateurs du stress hydrique et stratégie pour une gestion durable de l’eau, alors que le second a abordé le sujet des « grands aquifères du Sahara en utilisant les connaissances et les outils du XXI siècle » autant dire que l’un a parlé des besoins et des usages de l’eau et l’autre des ressources fossiles et leurs enjeux . Le sujet est en soi polémique et suscite la curiosité, l’interrogation et l’inquiétude.
Les exposés ont présenté des situations contrastées entre les besoins pour les différents usages (domestique, agriculture, industrie) et les ressources disponibles ou potentielles (eaux de surface, souterraines, de dessalement et nappes). Autant les besoins croissent rapidement par l’effet démographique et du mode de vie, alors que les ressources renouvelables se rétrécissent par les effets climatiques (sécheresse, rabattement des forages, salinité…). L’ajustement se fait par le dessalement d’eau de mer et l’exploitation des nappes aquifères. Cet ajustement n’est pas soutenable à long terme ou du moins il a des limites pour des considérations budgétaires ; pourtant, l’Algérie bénéficie d’un avantage considérable en termes de disponibilités de l’énergie et de son coût. Le coût de dessalement est extrêmement élevé même avec un coût de l’énergie subventionné. Il viendra le jour où ce coût sera lui aussi ajusté pour faire un arbitrage entre consommation domestique du gaz (électricité pour les centrales de dessalement) et exportation (revenus en devises).
La situation algérienne est particulièrement préoccupante. Notre pays fait partie des pays les plus exposés à une la pénurie de l’eau absolue, voire sévère aggravée par des épisodes de stress hydrique devenu récurrent ces dernières années (faible pluviométrie sur l’ensemble du territoire). La région MENA, déjà en situation de stress hydrique sévère, fait face à des défis particulièrement aigus : l’Algérie, l’Égypte et la Tunisie affichent des indicateurs inférieurs à 500 m³/hab./an, seuil de pénurie sévère.
En 2025, les ressources disponibles proviennent des eaux de surface (11 Mds m3, 59.7%), des eaux fossiles (3.5 Mds m3, 19.1%), des ressources souterraines 2.5 Mds m3, 13.6%) et du dessalement d’eau de mer (1.4 Mds m3, 7.6%). Ces ressources donnent un volume compris entre 284 et 387 m3/hab./an. Les besoins en eau sont de 10.80 Mds m3 répartis entre la consommation domestique (31%), l’agriculture (près de 65%) et l’industrie (4%). L’indice d’exploitation des ressources en eau calculé comme un ratio : prélèvements /ressources renouvelables ; en Algérie, il estimé en 2025 à 85% ; ce qui est excessif et exprime un stress très élevé. Il mesure aussi la menace sur la durabilité de la ressource à long terme. « Selon le rapport UN-Water/FAO de 2024, l’Algérie subit depuis 2021 l’un des stress hydrique les plus sévères au Monde. L’indicateur de développement durable SDG (ODD6.4.2) révèle un taux de prélèvement alarmant de 138% des ressources renouvelables, dépassant largement le seuil critique de 100% établi par l’ONU. (Abstract de la communication de M. Mihoubi). Au final, les ressources en eau renouvelables, décroissantes, ne sont plus suffisantes pour couvrir les besoins croissants de la population et de l’économie. Le recours aux ressources non conventionnelles est devenu un impératif. Cependant l’exploitation de ces dernières posent de sérieux problèmes tant au plan environnemental qu’au plan financier. Le dessalement de l’eau de mer n’est pas une sinécure, au contraire les coûts en équipements, en produits et surtout en énergie sont exorbitants, d’autant plus qu’hormis l’énergie, tout le reste est importé. La soutenabilité budgétaire est aujourd’hui posée ; peut-on continuer à considérer l’eau de dessalement comme une source renouvelable ? Du point de vue « coût financier », elle ne l’est pas, car sa production et sa disponibilité ne sont possibles qu’au prix d’un effort budgétaire colossal, derrière chaque centrale de dessalement, il y a une centrale électrique. Les systèmes aquifères profonds du Sahara offre une alternative pour couvrir les déficits constatés. La connaissance scientifique est nécessaire pour comprendre leur « fonctionnement » et leurs caractéristiques. « Le devenir de ces eaux fossiles constitue aujourd’hui l’un des axes majeurs de la réflexion sur la gestion durable des ressources en eau dans les régions arides. Un enjeu scientifique essentiel réside dans l’étude de ces eaux souterraines profondes, considérées comme de véritables archives paléo-climatiques …. » (Abstract de la communication de M. Chettih.)
Les auteurs terminent leurs interventions par des conclusions-recommandations clairvoyantes et pertinentes. Le premier énonce des recommandations de bon sens :
« ….La réduction des pertes dans les réseaux, le déploiement de l’irrigation goutte à-goutte, la valorisation des eaux usées épurées, la protection des aquifères transfrontaliers et la tarification progressive représentent des leviers d’action concrets et mesurables. Les scénarios prospectifs montrent qu’avec des politiques volontaristes, il est possible de maîtriser la demande et d’éviter une surexploitation catastrophique. Face à ces enjeux, la coopération internationale, particulièrement autour des systèmes aquifères transfrontaliers comme le SASS, devient impérative. »
Le deuxième conférencier appuie sur l’importance du savoir scientifique pour faire face aux défis du futur, il préconise :
« L’intégration d’outils numérique de pointe, notamment des techniques d’optimisation issues de l’IA apparait indispensable pour un calage plus précis du mod7le. Elle ouvre la voie à une meilleure compréhension du fonctionnement du Continental Intercalaire et inscrit la recherche hydrogéologique saharienne dans la dynamique technologique du XXIème siècle. »
L’Algérien continuera à consommer du gaz même là où il ne s’attendait pas. Toute ressource naturelle a des limites et c’est pourquoi sa consommation doit être rationnelle et son coût doit être supporté équitablement par tous les usagers si l’on veut qu’elle dure le plus longtemps possible.
ANOUAR EL ANDALOUSSI
