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AFRIQUE: L’intelligence artificielle ne s’importe pas, elle se maîtrise

Par Kaci-Kacem AITYALLA (*)

« La souveraineté numérique commence par la souveraineté des compétences. »

L’intelligence artificielle s’impose désormais au cœur des grandes rencontres internationales.

Après notre compte rendu et notre analyse des rencontres de Bangkok, consacrées aux enjeux économiques et technologiques du développement, nous poursuivrons notre décryptage avec les conclusions du sommet de Séoul, puis celles du sommet Russie-Afrique de Moscou.

De l’Asie à l’Afrique, les grandes puissances économiques et technologiques multiplient les initiatives, les partenariats et les déclarations d’intention. Elles proposent des investissements, des infrastructures numériques, des transferts de technologies et de nouvelles formes de coopération autour de l’intelligence artificielle.

Mais derrière ces ambitions internationales, une question fondamentale demeure : qui formera les Africains capables de comprendre, de concevoir, de maîtriser et de gouverner l’intelligence artificielle ?

Car la souveraineté technologique ne se décrète pas. Elle ne s’achète pas davantage sous la forme d’équipements, de logiciels ou de contrats internationaux. « Elle se construit d’abord par la connaissance. »

De la consommation à la maîtrise

Pendant plusieurs décennies, l’Afrique a largement consommé des technologies conçues ailleurs. Télécommunications, informatique, plateformes numériques et services dématérialisés ont transformé les économies et les sociétés africaines, sans toujours permettre l’émergence de capacités locales suffisantes de conception et de production.

L’intelligence artificielle risque de reproduire ce déséquilibre à une échelle bien plus importante.

Aujourd’hui, utiliser une IA devient accessible à presque tous. Mais utiliser une technologie ne signifie ni la comprendre, ni la maîtriser, ni pouvoir décider librement de ses usages.

Un pays peut héberger des centres de données sans contrôler les logiciels qui les exploitent. Il peut disposer de milliers d’utilisateurs d’IA sans former suffisamment d’ingénieurs capables de développer ses propres solutions.

Il peut même multiplier les partenariats internationaux tout en conservant des dépendances technologiques critiques. La véritable question n’est donc plus seulement : combien d’Africains utiliseront l’intelligence artificielle ? Mais combien seront capables de la concevoir, de l’adapter, de l’évaluer et de la gouverner ?

Reformer l’enseignement et la formation à l’ère de l’IA

L’Afrique dispose d’un atout considérable : sa jeunesse. Mais cet avantage démographique ne deviendra une puissance économique et technologique que si les systèmes d’enseignement et de formation évoluent.

Il ne suffit plus de transmettre des connaissances destinées à être restituées. Il faut développer la capacité à raisonner, expérimenter, vérifier, créer et décider.

L’intelligence artificielle oblige à repenser les méthodes pédagogiques, les programmes universitaires, la formation professionnelle et l’apprentissage tout au long de la vie.

Former à l’IA ne signifie pas seulement enseigner la programmation ou l’utilisation d’outils conversationnels.

Cela signifie également former des techniciens, des enseignants, des médecins, des juristes, des agriculteurs, des industriels et des responsables publics capables d’intégrer ces technologies dans leurs métiers, tout en conservant leur jugement et leur responsabilité. L’enjeu concerne donc toutes les générations.

La diaspora, un capital de compétences à mobiliser

L’Afrique dispose aussi d’un immense réseau de scientifiques, d’ingénieurs, de chercheurs, d’entrepreneurs et de professionnels établis à travers le monde. Cette diaspora constitue un capital intellectuel stratégique. Encore faut-il organiser les conditions de sa contribution.

Les technologies numériques permettent aujourd’hui de transmettre des connaissances, d’accompagner des projets, de participer à des programmes de recherche et de former à distance sans imposer systématiquement un retour physique au pays.

Des universités virtuelles, des laboratoires partagés, des formations accessibles et des coopérations entre établissements africains peuvent accélérer cette dynamique.

L’objectif n’est pas de construire une Afrique technologiquement isolée, mais une Afrique capable de coopérer avec le monde sans renoncer à la maîtrise de ses choix.

La souveraineté commence là où se prend la décision

L’intelligence artificielle ne transforme pas seulement les outils de production. Elle intervient progressivement dans l’analyse des situations, l’évaluation des risques, la formulation des recommandations et la préparation des décisions.

Cette évolution pose une question essentielle : quelle place restera-t-il au jugement humain si les institutions deviennent dépendantes de systèmes qu’elles ne comprennent plus suffisamment ?

Une technologie peut éclairer une décision. Elle ne doit pas, par sa seule puissance de calcul ou son apparente autorité, se substituer à la responsabilité de celui qui décide.

C’est pourquoi la formation à l’IA doit également intégrer l’éthique, le droit, l’esprit critique et la gouvernance. La souveraineté numérique ne se limite pas à posséder des infrastructures. Elle suppose de conserver la capacité de comprendre, de contrôler et, lorsque cela est nécessaire, de refuser.

L’Afrique doit investir dans les intelligences humaines

Les partenariats internationaux peuvent apporter des investissements, des infrastructures et des technologies indispensables au développement africain.

Ils seront d’autant plus utiles qu’ils contribueront à former durablement des compétences locales, à développer la recherche et à faire émerger des entreprises africaines capables de créer leurs propres solutions.

Le défi n’est pas de remplacer une dépendance par une autre.

Il est de construire progressivement une capacité africaine de conception, de production et de décision. Car, à l’ère de l’intelligence artificielle, la richesse d’une nation ne se mesurera pas uniquement à ses ressources naturelles, à ses infrastructures ou à sa puissance de calcul.

Elle dépendra aussi de sa capacité à former les femmes et les hommes qui sauront donner un sens, une utilité et des limites à cette puissance technologique. L’Afrique ne deviendra pas souveraine parce qu’elle achètera davantage d’intelligence artificielle. Elle le deviendra lorsqu’elle aura formé suffisamment d’intelligences humaines pour la comprendre, la maîtriser et décider librement de son avenir.

(*) Analyste  Économie, intelligence artificielle et souveraineté

Président d’honneur du Cluster Digital Africa – Fondateur de PACAH™

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