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Par Kaci-Kacem AITYALLA (*)

[De l’adolescent passionné de sciences au technicien récompensé à Genève, du spécialiste de cybersécurité à la diaspora scientifique internationale, une même question se pose désormais : comment transformer les talents algériens en innovation, puis l’innovation en valeur pour le pays ?]

Pendant longtemps, l’innovation a été associée à un parcours relativement linéaire : études, diplôme, expérience professionnelle, recherche, invention, puis éventuellement création d’une entreprise ou industrialisation.

L’intelligence artificielle commence à bouleverser cette chronologie.

Elle ne supprime ni le savoir, ni l’expérience, ni les compétences. Elle ne transforme pas davantage chacun de nous en ingénieur, chercheur ou entrepreneur. Mais elle abaisse certaines barrières d’entrée et raccourcit considérablement la distance entre une idée et la possibilité de la tester.

C’est peut-être l’une des transformations les plus importantes du Nouveau Monde qui se construit devant nous.

▪️ Le talent n’attend plus nécessairement les années

Le parcours de Mohamed Zakaria Hachlaf est révélateur.

Aujourd’hui âgé d’une vingtaine d’années et poursuivant son parcours universitaire en Chine, il raconte avoir commencé à travailler sur les sciences de l’espace et l’astronomie vers l’âge de 11 ans et avoir rédigé ses premiers ouvrages dans ce domaine vers 13 ans. Ses travaux se sont ensuite étendus à l’ingénierie aérospatiale et à l’intelligence artificielle. La presse algérienne rapporte également sa distinction par un « Innovation & Entrepreneurship Talent Award » à Pékin.

Au-delà des récompenses et des qualificatifs parfois enthousiastes qui accompagnent les jeunes talents, c’est le phénomène qui doit nous intéresser.

L’accès aux connaissances, aux outils numériques, aux communautés scientifiques et désormais à l’intelligence artificielle permet à certains jeunes de commencer à créer bien avant que les institutions traditionnelles ne leur aient délivré leurs premiers titres.

Cela ne signifie pas que le diplôme devient inutile.

Cela signifie que le diplôme n’est plus nécessairement le point de départ de la capacité à créer.

▪️ Quand un technicien transforme une idée en innovation internationale

Un autre parcours mérite notre attention : celui de Hachemi Ibrahim Abdelhak et du projet AI for Digital Inclusion — AIDI, porté par Algérie Télécom.

AIDI utilise l’intelligence artificielle et des données remontées par les utilisateurs pour identifier les fractures numériques : connectivité, accessibilité des services et compétences numériques. L’objectif est notamment de fournir aux décideurs une cartographie permettant de mieux orienter infrastructures, investissements et programmes de formation.

En juillet dernier à Genève, le projet a été désigné lauréat des WSIS Prizes 2026 de l’Union internationale des télécommunications, dans la catégorie consacrée aux infrastructures de l’information et de la communication. L’UIT confirme officiellement Algérie Télécom comme organisation porteuse et AIDI comme projet lauréat.

Selon le ministère algérien de la Poste et des Télécommunications, le projet est celui de Hachemi Ibrahim Abdelhak et figurait parmi 1 595 projets provenant de 122 pays.

Ce cas est intéressant parce qu’il rappelle une évidence que nos sociétés oublient parfois : l’innovation ne se limite pas aux laboratoires prestigieux, aux grandes écoles ou aux multinationales.

Elle peut naître partout où se rencontrent un problème réel, une compétence, une idée et la possibilité de la concrétiser.

▪️ Et même une trajectoire peut changer de finalité

Il existe enfin des parcours beaucoup plus complexes.

Hamza Bendelladj, connu autrefois sous le pseudonyme BX1 et pour son passé dans la cybercriminalité, présente aujourd’hui publiquement sur GitHub AIGuardSIEM, un projet de plateforme SIEM/XDR consacré à la détection et à l’analyse des cybermenaces. Son profil et le dépôt sont effectivement accessibles publiquement.

Il ne s’agit évidemment ni d’effacer le passé ni de transformer la cybercriminalité en parcours héroïque.

Mais son évolution pose une question que l’Algérie aurait tort d’éviter :

Que faisons-nous de nos compétences exceptionnelles lorsqu’elles apparaissent en dehors des parcours conventionnels ?

Savons-nous les identifier ? Les former ? Les encadrer ? Leur donner une finalité utile ? Les orienter vers la cybersécurité, l’industrie, la recherche et la protection de nos infrastructures ?

Une compétence technique n’est, en elle-même, ni une politique industrielle ni une contribution au bien commun. C’est la finalité qu’on lui donne, le cadre dans lequel elle s’exerce et ce qu’elle permet de construire qui transforment une capacité en valeur pour la société.

▪️ Internet avait ouvert le savoir. L’IA ouvre une nouvelle étape

Internet avait déjà démocratisé l’accès au savoir, à l’information et aux marchés.

L’intelligence artificielle franchit aujourd’hui une étape supplémentaire : elle commence à démocratiser une partie des moyens permettant de transformer ce savoir en production.

Un jeune talent, un technicien, un chercheur, un ingénieur ou un entrepreneur peut désormais franchir beaucoup plus rapidement certaines étapes entre l’idée et le prototype.

Une IA peut aider à rechercher, traduire, programmer, modéliser, simuler, documenter, comparer, concevoir ou tester.

Elle peut donc raccourcir la distance entre :

« J’ai une idée »

et

« Je peux démontrer que cette idée fonctionne. »

Mais attention à une nouvelle illusion.

Cela ne signifie absolument pas que tout le monde devient ingénieur, chercheur ou entrepreneur parce qu’il dispose d’une IA.

La puissance de l’outil ne remplace pas la compétence humaine. Elle peut l’augmenter.

Et plus nous apprenons à travailler avec ces outils, plus nous devons également préserver notre capacité à comprendre ce qu’ils produisent, à les contester, à détecter leurs erreurs et, lorsque cela devient nécessaire, à travailler sans eux.

▪️ Le brevet n’est pas encore l’innovation

C’est ici que nous retrouvons un sujet déjà abordé dans JALIYA Info.

L’Algérie possède des chercheurs, des inventeurs, des ingénieurs et des détenteurs de brevets remarquables.

Nous aimons, à juste titre, célébrer leurs réussites.

Mais un brevet n’est pas encore une industrie.

Une invention n’est pas encore un produit.

Un prototype n’est pas encore une entreprise.

Et une innovation qui ne rencontre ni marché, ni utilisateur, ni industrialisation risque de rester une réussite intellectuelle sans devenir une création de valeur.

La chaîne complète devrait plutôt être :

Idée → IA → Prototype → Innovation → Protection → Industrialisation → Marché → Valeur.

C’est sur cette chaîne que se jouera une partie de notre avenir économique.

▪️ Une évolution majeure vient justement de se produire à Alger

Le moment est particulièrement intéressant car cette réflexion sur les talents individuels rencontre désormais une initiative institutionnelle.

Le 27 septembre 2026 à Alger s’est tenue la première réunion du Haut Conseil de la communauté scientifique nationale à l’étranger, sous l’égide du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique et avec le professeur Elias Zerhouni comme coordinateur du Conseil.

Créé par décret présidentiel du 7 septembre 2026, ce Conseil rassemble notamment trente compétences scientifiques nationales établies à l’étranger, auxquelles s’ajoutent des représentants institutionnels et des dirigeants d’entreprises. Ses domaines couvrent notamment la recherche, l’innovation, l’économie du savoir et plusieurs spécialités stratégiques.

Et la déclaration d’Elias Zerhouni mérite d’être retenue :

« Nous sommes des Algériens avant tout. »

Mais la suite de son raisonnement est encore plus importante. Il insiste sur la nécessité pour les scientifiques de l’étranger de travailler avec leurs collègues en Algérie : le Conseil ne doit pas fonctionner en isolement, mais dans une logique de complémentarité entre compétences nationales et diaspora scientifique.

C’est exactement le changement de perspective dont nous avons besoin.

▪️ La diaspora n’est pas seulement un réservoir de cerveaux à faire revenir

Pendant des décennies, nous avons parlé de « fuite des cerveaux ».

La question était : comment les faire revenir ?

Cette question demeure légitime, mais elle devient insuffisante.

Dans un monde connecté, l’enjeu est également de savoir :

comment les faire contribuer ?

Un chercheur algérien installé à Boston, Paris, Montréal, Londres, Dubaï, Pékin ou ailleurs n’a pas nécessairement besoin de rentrer définitivement en Algérie pour participer à son développement.

🔸 Il peut transmettre.

🔸 Former.

🔸 Codiriger un laboratoire.

🔸 Accompagner une startup.

🔸 Évaluer un projet.

🔸 Ouvrir un réseau scientifique.

🔸 Participer à un programme industriel.

🔸 Faire circuler une technologie.

🔸 Mettre en relation une université algérienne avec un centre de recherche international.

🔸 Investir.

🔸 Conseiller.

🔸 Créer.

C’est une conception beaucoup plus contemporaine de la Jaliya scientifique.

💡 L’Algérie et sa diaspora ne devraient plus être considérées comme deux espaces séparés, mais comme les composantes d’un même capital de connaissances.

▪️ Le véritable défi : mettre les talents en système

✔️ Mohamed Zakaria Hachlaf, Hachemi Ibrahim Abdelhak ou Hamza Bendelladj représentent des parcours extrêmement différents.

✔️ Les scientifiques algériens réunis autour d’Elias Zerhouni appartiennent encore à une autre génération et à un autre univers.

Il serait artificiel de les comparer.

Mais ils permettent ensemble de poser une question essentielle :

Que fait un pays des talents qu’il possède ?

Car l’Algérie ne manque peut-être pas autant de talents qu’on le répète.

Son problème est peut-être ailleurs.

✔️ Il faut savoir les détecter plus tôt.

✔️ Les former autrement.

✔️ Les connecter entre eux.

✔️ Accepter des parcours moins conventionnels.

✔️ Faire travailler ensemble universités, centres de recherche, entreprises, investisseurs, institutions publiques et diaspora.

✔️ Protéger les innovations.

✔️ Financer leur passage à l’échelle.

✔️ Et surtout transformer la connaissance en réalisations utiles.

L’intelligence artificielle peut accélérer considérablement cette transformation.

Mais elle ne remplacera ni l’enseignement, ni la formation, ni l’investissement, ni l’industrie, ni la responsabilité humaine.

Elle constitue un multiplicateur.

Encore faut-il savoir ce que nous voulons multiplier.

▪️ Le Nouveau Monde ne nous attendra pas

🔸 Une génération arrive pour laquelle créer un logiciel, interroger une base scientifique mondiale, construire un prototype numérique ou utiliser un modèle d’intelligence artificielle peut commencer depuis une chambre d’étudiant.

🔸 Les frontières entre apprendre, travailler, rechercher et entreprendre deviennent plus poreuses.

🔸 Nos systèmes d’enseignement et de formation devront nécessairement évoluer avec cette réalité.

Mais notre politique de l’innovation devra évoluer tout autant.

Nous ne pouvons plus nous contenter de célébrer l’Algérien qui réussit à l’étranger, le jeune prodige qui obtient une récompense ou l’inventeur qui dépose un brevet.

La réussite commencera lorsque ces intelligences pourront se connecter entre elles et produire durablement de la valeur pour l’Algérie.

C’est pourquoi la création du Haut Conseil de la communauté scientifique nationale à l’étranger peut représenter une étape importante, à condition que l’institution devienne réellement un pont entre les compétences, les projets et leur concrétisation.

Car l’enjeu n’est plus seulement de posséder des talents.

Il est de les mettre en système.

Et peut-être est-ce finalement cela que l’intelligence artificielle nous oblige à comprendre plus vite que prévu :

l’innovation n’attend plus nécessairement l’âge, le diplôme ou le lieu où l’on vit. À nous de construire l’écosystème qui lui permettra de devenir une richesse collective.

(*) Fondateur PACAH™ Président d’honneur fondateur du Cluster Digital Africa

*Note de transparence: Cet article a été élaboré selon une démarche PACAH™ associant intelligence artificielle et analyse humaine.

L’auteur

lesenjeuxeco

La rédaction des Enjeux Eco couvre l’actualité économique nationale et internationale.

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