chronique Eco——————————————————————–Moyen – Orient : le basculement
Par Anouar el Andaloussi
L’attaque surprise israélo américaine contre l’Iran risque de conduire à une guerre globale et de longue durée. L’Iran est totalement isolé ; aucun pays n’a manifesté un quelconque soutien. Même la puissante Chine a juste commis un communiqué lapidaire condamnant l’agression américano-israélienne contre l’Iran, sans plus. La guerre se déroule dans une région considérée comme un poumon de l’économie mondiale par son importance stratégique dans l’approvisionnement des pays en énergie, dont le volume dépasse les 20% de la consommation mondiale.
Selon des informations confirmées, 48% des réserves mondiales de pétrole et 40% des réserves en gaz sont au Moyen Orient. Pour le pétrole, l’Arabie Saoudite détient plus de 17% des réserves et l’Irak 9%, l’Iran n’est pas en reste. Pour le Gaz, L’Iran accapare 17% et le Qatar 13%. Aucune autre région au Monde n’a cette concentration des réserves en hydrocarbures. La quasi-totalité des exportations de cette énergie passe par le golfe arabo-persique et transite par le détroit d’Ormuz (large d’à peine 40 kms, mais seulement avec deux chenaux de navigation de 3.5 kms chacun.), d’où la complexité d’évacuation des hydrocarbures en cas de guerre généralisée ou plus grave encore en cas de blocus par l’une des parties belligérantes, l’Iran dans ce cas.
Alors cette guerre profite à qui. ? Sera-t-elle courte dans le temps ? Si elle devait durer quelles en seraient les conséquences ? Les grands pays industriels supporteront-ils ces conséquences longtemps ou devront–ils s’aligner sur l’une ou l’autre des parties en conflit ? Plusieurs hypothèses sont émises pour répondre à ces questions, car les conséquences sont à la fois politiques, économiques et géopolitiques, sans parler des graves impacts sur le plan humain. Difficile de pronostiquer l’issue de cette guerre qui se déroule essentiellement dans les airs par des missiles, des drones, l’aviation et surtout par le contrôle de l’espace aérien et fait nouveau par l’utilisation de l’IA. Une guerre sans chars et sans soldats face à face au sol. Les régions touchées jusqu’à maintenant sont des grandes cités abritant des complexes énergétiques ou des infrastructures logistiques mondiales. Ainsi, Qatar avec ses complexes gaziers, EAU avec ses ports pétroliers et sa plateforme logistique mondiale (Dubaï) ou encore Koweït et son méga port pétrolier, sans oublier l’Arabie saoudite et ses immenses complexes pétroliers et ses raffineries. En face les méga-complexes iraniens (Bushehr) en pétrole et gaz.
Au plan économique, deux facteurs impactent l’économie mondiale : la hausse des prix et plus grave encore le risque de rupture de l’approvisionnement en énergie. Les USA auront leur part de ces impacts au moins par la hausse des prix dont Trump a fait des prix bas de l’énergie son cheval de bataille. Au quatrième jour de la guerre, les prix du pétrole ont grimpé de plus de 15% dépassant les 83$ le Baril, alors que celui du gaz (GNL) a affiché une hausse de 30% en Europe, suite à l’arrêt du chargement des méthaniers au Qatar. La Chine, principale client du pétrole iranien (80% de la production) avait, selon des informations d’agences, pris ses devants en constituant des stocks pour tenir plusieurs mois sans grande inquiétude. La fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran serait fatale pour les producteurs de la région et pour les clients lointains. Les USA absorbent 13% du pétrole sortant d’Ormuz ; l’Asie prend les 87%.
Sur les marchés à terme, les spéculations se font avec beaucoup de prudence pour ne pas emballer le marché. On pronostique sur 15 jours, puis un mois et sur trois mois si la guerre continue. Ainsi on annonce des prix à 100 $ si un cessez-le-feu est obtenu après un mois de guerre et à 150$ dans le cas contraire. (Voir à ce sujet la contribution de M. Attar dans ce même quotidien daté du 4 mars 2026). Beaucoup de pays producteurs de pétrole (hors zone du conflit) vont profiter de la hausse des prix en raison de la guerre ; mais le grand gagnant sera sans aucun doute la Russie grâce à ses potentiels en ressources et ses capacités de production restées en sous activité en raison de l’embargo imposé par les pays occidentaux. Les échanges commerciaux sur d’autres marchandises seront affectés aussi par cette crise ; d’une part par la tension autour du hub de Dubaï qui assure la liaison entre l’Asie et l’Occident. La Chine pourrait subir des conséquences de la guerre par rapport à son approvisionnement en pétrole et gaz dont l’Iran est le principal fournisseur. L’option d’une livraison additionnelle par la Russie s’avère une solution à son complexe industriel (plus de 14 M de barils/j, dont 50% importés).
Les pays du Golf sont petits par leurs tailles démographiques (excepté l’Arabie-saoudite), faibles par leurs puissances de défense et vulnérables par leur proximité avec la crise palestinienne. Ils ne peuvent exister, s’épanouir et prospérer que dans la paix et la sécurité de toute la région. La valorisation de leur richesse en hydrocarbures est contrainte par la géographie : située entre deux détroits (Ormuz et Bab el Mendeb en mer rouge) et par la géopolitique de la région, dont le problème palestinien est le centre. Face à cette situation, les pays riches du Golfe ont fait l’option d’acheter une protection chèrement payée auprès des Etats-Unis. Mais voilà que les missiles balistiques et les drones iraniens les ciblent directement. Ils ont fait hypothèse que la Palestine est un problème humanitaire et il suffit de remettre un chèque pour libérer leur conscience d’ « Arabes et de Musulmans ». Leur rapport au drame palestinien est, selon eux, une question de solidarité avec un peuple frère. Grave erreur. La Palestine est la matrice historique, identitaire et civilisationelle de toute la région. Elle est aussi la cause sacrifiée par le droit international sous l’autel de considérations géopolitiques. « Si les nations de cette région aspirent à un avenir libéré de la guerre perpétuelle, elles doivent reconnaitre cette vérité fondamentale : la Palestine n’est pas seulement une cause de solidarité ; elle est LA pierre angulaire indispensables de la sécurité régionale. » (Déclaration du ministre des affaires étrangères d’Iran quelques jours avant les frappes américano-sionistes.). L’Iran a fait irruption dans la géopolitique de la région par la cause palestinienne et par la doctrine chiite de l’Islam, avec des minorités Chiites très actives dans plusieurs pays (Liban, Syrie, Bahreïn, Irak, Arabie Saoudite, Yémen, Oman…)
La défaite de l’Iran (en dehors de toutes considérations sur le régime iranien, ses visées et sa considération pour le Monde Arabe) dans cette guerre sera la fin de la cause palestinienne et le début de l’hégémonie israélienne sur toute la région. Le grand Israël se dessinera sur cette défaite.
Ni le parapluie américain, ni les réserves en hydrocarbures, ni les alliances nouées avec des puissances étrangères ne peuvent assurer la sécurité totale dans cette région. L’existence d’Israël et le drame palestinien anéantissent toutes velléités de trouver la paix et la sécurité.
ANOUAR EL ANDALOUSSI
