Par Rachid MEKSEN (*)
La formation professionnelle constitue un instrument essentiel de développement des compétences, d’insertion des jeunes et d’adaptation de la main-d’œuvre aux besoins des entreprises.
À l’ère de la numérisation rapide, du développement de l’intelligence artificielle et des transitions énergétiques majeures, les systèmes de formation professionnelle jouent un rôle essentiel dans la souveraineté économique et la cohésion sociale. La capacité d’adapter rapidement les compétences de la main-d’œuvre aux évolutions du marché du travail est cruciale pour attirer les investissements et améliorer l’emploi des jeunes. En Algérie comme ailleurs, la valorisation du capital humain est une priorité nationale, mais chaque pays adopte une approche différente, influencée par ses traditions institutionnelles et ses structures économiques.
Nous avons néanmoins tenu à répondre à la question suivante : la performance industrielle d’une nation peut-elle résulter de l’organisation exclusive de son système de formation professionnelle ? Ce dernier restitue-t-il le même niveau de performance s’il avant été organisé autrement ? Enfin, quels enseignements en tirer pour davantage articuler les besoins industriels avec la disponibilité des compétences en Algérie ?
La comparaison de trois systèmes appartenant à trois pays développés nous semble pertinente pour rendre fidèlement compte si des spécificités éventuelles caractérisant chacun d’entre eux justifient des écarts de performance globale ou bien faut-il admettre que peuvent coexister des organisations différentes moyennant des invariants sur lesquels il n’est pas possible de transiger.
Ainsi, nous avons retenu le système français pour sa proximité historique qui a autorisé une partie essentielle du parcours industriel en Algérie, le système allemand, compte tenu de sa réputation légendaire datant de l’époque des Princes gouvernants et aussi de sa coopération dans des segments stratégiques ici, et enfin le Japon qui malgré la distance, a toujours exercé une fascination pour avoir autorisé un élan industriel que l’on peut situer dès l’ère Meiji.
Les Trois modèles particulièrement intéressants à comparer :
- la France, où la formation professionnelle repose sur un système fortement institutionnalisé, combinant établissements scolaires, apprentissage et formation continue ;
- l’Allemagne, caractérisée par le célèbre système dual, qui associe étroitement entreprise et école professionnelle ;
- le Japon, qui privilégie davantage la formation en entreprise, les établissements professionnels spécialisés et la formation technologique, avec un rôle important des entreprises dans l’acquisition des compétences.
L’intérêt de cette comparaison est de montrer qu’il n’existe pas un modèle unique de formation professionnelle : chaque système est étroitement lié à l’organisation du marché du travail, aux relations entre entreprises et établissements éducatifs et à la culture professionnelle du pays.
Tableau comparatif
| Critère | France | Allemagne | Japon |
| Modèle dominant | Scolaire + apprentissage | Système dual | Formation scolaire + formation en entreprise |
| Rôle de l’entreprise | Important et croissant | Central | Très important |
| Alternance | Développée | Très structurée | Moins institutionnalisée que l’Allemagne |
| Formation en entreprise | Importante dans l’apprentissage | Élément central | Traditionnellement très importante |
| École professionnelle | CFA, lycées professionnels | Ecole professionnelle assurant la théorie | Collèges de formation technique, KOSEN |
| Rémunération | Oui dans l’apprentissage | Oui | Variable selon le dispositif |
| Implication des partenaires sociaux | Importante | Très forte | Importante, mais organisation différente |
| Standardisation des métiers | Forte | Très forte | Plus diversifiée |
| Certification nationale | Très développée | Très développée | Diversifiée selon les filières |
| Formation technologique | Développée | Très développée | Très forte |
| Lien avec l’industrie | Important | Très fort | Très fort |
| Formation continue | Très institutionnalisée | Développée | Forte formation interne aux entreprises |
| Passage vers l’université | Relativement développé | Possible mais historiquement plus limité | Possible selon les filières |
| Point fort | Diversité des parcours | Adéquation emploi-formation | Formation technologique et intégration entreprise |
| Principale faiblesse | Complexité du système | Dépendance aux places d’apprentissage | Forte dépendance à l’entreprise et segmentation des parcours |
En France, la formation professionnelle repose sur plusieurs voies : formation professionnelle initiale, apprentissage, lycées professionnels, centres de formation d’apprentis (CFA) et formation continue des salariés et demandeurs d’emploi.
L’apprentissage constitue la principale forme de formation alternée. L’apprenti possède un contrat avec une entreprise et suit parallèlement une formation dans un CFA ou un établissement de formation.
Le système français se caractérise donc par une volonté de rapprocher progressivement la formation du marché du travail. L’entreprise participe à la formation et permet au jeune d’acquérir une expérience professionnelle réelle.
Dans le système allemand, l’apprenti est également un salarié en formation et reçoit une rémunération. Les formations durent généralement entre deux et trois ans et demi selon le métier. L’OCDE indique qu’environ 88 % des apprenants de la formation professionnelle secondaire supérieure allemande sont inscrits dans le système dual.
La particularité allemande réside également dans la forte implication des entreprises, syndicats, chambres professionnelles et pouvoirs publics dans la définition des formations. Les normes professionnelles et les programmes sont ainsi étroitement liés aux besoins du marché du travail.
Le Japon constitue un cas particulièrement intéressant parce qu’il ne reproduit pas exactement le modèle allemand.
La formation professionnelle japonaise repose sur plusieurs institutions : les professional training colleges, les KOSEN (National Institutes of Technology), les établissements de formation professionnelle et surtout la formation directement assurée par les entreprises qui semblent se distinguer.
Le système japonais est donc historiquement davantage fondé sur la relation école → recrutement → formation dans l’entreprise, tandis que le modèle allemand repose davantage sur la relation école professionnelle ↔ entreprise pendant toute la formation.
Les différences fondamentales :
-La France, un modèle institutionnel. En effet, ce pays place davantage l’État et les institutions éducatives au centre du système. Les diplômes sont fortement réglementés et les parcours sont relativement structurés.
L’Allemagne se distingue par la coopération institutionnalisée entre État + entreprises + syndicats + chambres professionnelles + écoles. La formation professionnelle est donc directement organisée autour du métier et des besoins économiques.
Le Japon présente une logique différente : établissement éducatif → recrutement → formation en entreprise → développement des compétences. L’entreprise joue historiquement un rôle majeur dans la formation et le développement professionnel des salariés. Parallèlement, les KOSEN et les établissements professionnels assurent une formation technique et pratique fortement connectée à l’industrie.
Quel système est le plus performant ?
Il serait inapproprié de dire qu’un modèle est absolument « meilleur » que les autres, on peut plutôt identifier trois avantages différents :
- France : grande diversité des parcours et forte reconnaissance institutionnelle des diplômes et certifications.
- Allemagne : meilleure institutionnalisation de l’alternance et excellent .rapprochement entre formation et emploi.
- Japon : excellente articulation entre formation technologique, industrie et développement des compétences en entreprise.
Le modèle allemand est particulièrement intéressant pour les pays qui souhaitent réduire le chômage des jeunes et rapprocher la formation des besoins des entreprises. Le modèle japonais est davantage intéressant pour les pays qui souhaitent développer une culture de formation technologique et de formation continue au sein des entreprises.
Enseignements pour les pays souhaitant réformer leur système de formation professionnelle
La comparaison France–Allemagne–Japon permet de dégager plusieurs enseignements pour les pays en développement:
i). Impliquer réellement les entreprises :La formation professionnelle ne peut pas être construite uniquement dans les établissements scolaires. Les entreprises doivent participer à la définition des compétences et à la formation pratique.
ii). Renforcer l’alternance :L’expérience allemande montre l’intérêt d’un système dans lequel l’apprenant passe une partie significative de son temps dans l’entreprise et une autre dans l’établissement de formation. L’OCDE souligne que cette combinaison permet de rapprocher les compétences enseignées des besoins professionnels.
iii). Développer la formation technologique :L’expérience japonaise montre l’intérêt d’institutions spécialisées dans les technologies et l’ingénierie, notamment à travers les KOSEN.
iv). Ne pas enfermer les jeunes dans une voie unique (effet d’impasse) :Un bon système professionnel doit permettre des migrations: Formation professionnelle → emploi → formation supérieure → reconversion → formation continue.
L’Allemagne a progressivement développé des passerelles permettant aux diplômés de la formation professionnelle d’accéder à des études supérieures ou à des qualifications professionnelles avancées.
v). Adapter régulièrement les programmes ; Les métiers évoluent rapidement avec la numérisation, l’automatisation, l’intelligence artificielle et la transition énergétique. Les programmes doivent donc être régulièrement révisés avec la participation des entreprises.
Au total, on peutcompléter, en vue de l’évolution des dispositifs pour optimiser l’impact de la formation professionnelle en Algérie, quatre axes stratégiques :
- Renforcement des Partenariats Public-Privé (PPP) : Encourager l’implication directe des entreprises dans la définition des référentiels d’emplois et de compétences pour limiter les décalages ;
- Valorisation du rôle des chambres de commerce : Accorder un rôle accru aux Chambres de Commerce et d’Industrie dans le suivi des apprentis en entreprise ;
- Transition écologique et digitalisation : Créer des cursus dédiés à la transition énergétique et à la transformation numérique, inspirés du modèle allemand ;
- Valorisation du statut de l’apprenti : Instituer des incitations fiscales pour les entreprises qui accueillent des apprentis, favorisant l’insertion professionnelle.
Au terme de cette réflexion sur les systèmes de formation professionnelle comparés, on est en mesure de répondre aux questionnements soulevés au début, les voici ainsi synthétisés en trois points :
i). La comparaison montre que la France, l’Allemagne et le Japon représentent trois philosophies différentes de la formation professionnelle. Le modèle français privilégie l’organisation institutionnelle, les diplômes et la diversité des parcours. Le modèle allemand repose sur une véritable coopération entre école et entreprise et constitue le modèle le plus abouti d’apprentissage dual. Le modèle japonais, quant à lui, se distingue par l’importance accordée à la formation technologique et au développement des compétences directement dans l’entreprise.
ii). Ainsi, plutôt que de copier intégralement un modèle étranger, une réforme efficace devrait combiner les éléments les plus pertinents des trois systèmes : la certification et les passerelles françaises, l’alternance allemande et la culture technologique et de formation en entreprise japonaise.
iii). Enfin, cette approche permettrait de construire un système de formation professionnelle davantage orienté vers l’employabilité, l’innovation, la productivité et l’adaptation aux transformations du marché du travail.
(*) économiste, ancien haut fonctionnaire



