03/04/2026
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L’an 2025, le début de la fin des illusions.

Contribution de Naceur Bourenane*

L’année 2025 s’achève, marquant la fin du premier quart de ce siècle. Elle aura été riche en évènements dans tous les domaines, économique, financier, politique, social, médiatique, scientifique et technologique. Au terme de ce premier quart du 21ème siècle, on aura observé une sorte d’accélération de l’histoire de l’humanité, en particulier avec le développement spectaculaire de l’Intelligence Artificielle (terme impropre pour désigner une autre forme de production du savoir, une simple transposition de la langue anglaise) et de la robotique. Elles permettent d’être plus efficaces et plus rapides, dépassant de loin les capacités de l’être humain, plus seulement dans les calculs, mais également dans des domaines aussi complexes que ceux de la biologie cellulaire.

Mais pas seulement, elles changent aussi l’art de faire la guerre. De ce point de vue, certaines guerres comme celle génocidaire conduite contre les palestiniens à Gaza, a constitué un champ d’expérimentation et un test en conditions réelles de nouvelles armes pour les forces américaines et israéliennes et probablement au-delà, de l’OTAN. L’Intelligence artificielle et la robotique sont en train de créer les conditions d’un bouleversement total des économies, avec la disparition quasi-totale de nombreux métiers et professions et un déclassement d’une population encore jeune et active.

Elle devient inutile et improductive, dans un système où la rémunération est fondée sur l’emploi. Mais ce n’est pas le seul domaine où l’année 2025 marque un tournant, par l’accélération des processus en cours. Il est un autre encore plus déterminant pour le devenir du système capitaliste occidental encore dominant. Celui de la remise en cause partielle et assumée des normes sociopolitiques (et des valeurs qui les sous-tendent) à la base de la gouvernance politique et économique du système, de la culture et de la formation depuis plusieurs siècles.

Les droits de l’homme, l’exercice démocratique selon les formes propres au système capitaliste occidental servaient de normes et de référence, y compris en matière de gouvernance des entreprises. Ces normes étaient considérées et admises comme étant à la fois universelles, immuables et éternelles. En leur ôtant leur caractère historique, donc appelées à être un jour ou l’autre dépassé, les Pouvoirs dominant le système les ont utilisées comme outil de légitimation de leurs interventions, y compris violentes, dans les pays qui ne s’y conformaient pas, chaque fois que les conditions du moment le permettaient et que leurs intérêts étaient en jeu.

L’allocation des ressources financières au titre du partenariat ou de l’aide publique au développement a largement obéi à ces normes. Les institutions multilatérales de financement de développement en ont fait un prérequis de leur financement. Il est intéressant de relever qu’au moment où on prônait et exigeait la transparence des pays bénéficiaires, on fermait les yeux sur la fuite des capitaux et le renforcement des paradis fiscaux, comme outil de recyclage de capitaux et une financiarisation accrue de l’économie mondiale. Tout comme on faisait peu cas du « green-washing » par les grands fonds d’investissement et les multinationales au moment où on se faisait les chantres du combat en faveur du climat.

En 2025, les puissances dominant le système ont fait fi de manière ostentatoire des droits de l’Homme, de ceux des peuples ou des minorités, du respect des souverainetés des pays, de l’immuabilité des frontières héritées de la fin de la deuxième guerre mondiale ou des Indépendances. Cette architecture sous-tendant le système, au moins depuis la deuxième moitié du siècle dernier, a cessé d’être le référent premier. L’exemple le plus récent est celui du dernier territoire africain à décoloniser selon les NU, le Sahara Occidental. Les violences et les désastres prévalant en RDC, au Soudan ou en Libye sont un autre révélateur de la disparition de ces normes prétendues universelles. Elles ne servent plus à consolider le système et deviennent une contrainte à son maintien. Aussi sont-elles au mieux ignorées voire ouvertement combattues.

De fait, le voile humanitariste a été déchiré par ceux qui l’ont promu. La guerre contre les palestiniens menée par la coalition dominant le capitalisme occidental, aussi bien à Gaza qu’en Cisjordanie et les actions menées ou envisagées dans la région, en Syrie, au Liban, en Irak ou en Iran révèlent, bien plus que tout autre conflit, la volonté de maintenir le statuquo géoéconomique, financier et politique par des Etats au service  des intérêts financiers et économiques qui les appuient et assurent la reproduction des acteurs clés du système capitaliste occidental. En particulier les Multinationales et les Fonds d’investissement non souverains.

Pour mieux asseoir cet état de fait, en 2025, le droit à l’expression divergente de la pensée dominante, telle qu’exprimée par les pouvoirs politiques en place a été davantage ostracisé, combattu et ses porte-paroles individuels et institutionnels réduits au silence, lorsqu’ils n’ont pas été violentés. C’est là un tournant majeur en cette fin du premier quart du siècle. Le rôle des médias « mainstream », largement soutenus par les mêmes groupes financiers, ceux qui contrôlent les pouvoirs politiques et leur personnel, est devenu ostentatoire, tant dans les pays anglo-saxons qu’en Europe. La présentation biaisée de l’information, les fausses informations, le battage médiatique s’avèrent autant d’instruments essentiels dans cette guerre pour le maintien du statuquo.

Du fait du mode de fonctionnement des démocraties occidentales, les opinions publiques constituent un enjeu essentiel dans la légitimation de la recherche du statuquo et du renforcement de positions largement ébranlées aux plans technologique, économique, financier voire militaire. Cependant, avec le renforcement du rôle des réseaux sociaux et l’accès généralisé aux informations de première main, les pouvoirs en place n’ont plus tellement le choix que d’exercer la coercition violente pour tenter de garder la main. Lorsque les grands médias de propagande perdent de leur efficacité, les interdits augmentent dans un système supposé se fonder sur la liberté de l’expression individuelle.

Ainsi l’exercice démocratique tel qu’il est pratiqué dans les pays occidentaux tend à s’étioler, à force de textes de lois, de dispositions réglementaires et d’instruments de coercition de plus en plus violents. Le contrecoup devenu évident en 2025estune dé-légitimation sociale croissante des cadres institutionnels ayant servi d’instruments de gouvernance des pays par les Etats ayant promu et imposé ces normes comme universelles.  Le phénomène était observable déjà avant  la pandémie de la COVID19.  Celle-ci a aggravé les doutes.

Depuis, la perte d’efficacité s’est accrue. La dé-légitimation semble avoir atteint un point de non-retour dans un  nombre croissant de pays. L’utilisation de ces normes (droits de l’homme, exercice démocratique selon les règles définies par les pays dominant le système capitaliste occidental…) comme aiguillon de la gouvernance des relations interétatiques semble avoir également vécu. Elle est minorée voire oubliée. La première conséquence est que cela agit comme un levain dans l’éruption sur la scène politique de forces montantes, constituées en grande partie d’une jeunesse qui a été nourrie et formatée par une culture fondée sur ces valeurs et sur ces normes. Ces forces se reconnaissent de moins en moins dans les positions et actions prises ou dans les silences et les complicités des dirigeants et des institutions qui les gouvernent.

Une radicalité croissante qui se conjugue avec la perte future des possibilités d’insertion sociale par le travail (du fait des bouleversements produits par l’usage généralisée de l’IA). Le facteur démographique est important à prendre en compte dans ce cadre. Ainsi, il est intéressant de noter comment le populisme et le radicalisme d’extrême droite semblent plutôt concerner les populations vieillissantes et les composantes les moins dynamiques et les plus sclérosées des sociétés européennes et nord-américaines. De ce point de vue, on constate, tant en Amérique latine qu’en Afrique et dans certaines parties de l’Asie, comment les forces montantes faites de la jeunesse d’un poids encore plus grand, remettent en cause les carcans institutionnels dans leurs pays respectifs, parfois de façon violente.

Cela s’apparente à une lame de fond transfrontalière et transcontinentale. Elle est le pendant logique d’un système capitaliste occidental mondialisé aujourd’hui en crise et en fin de vie. Ce mouvement, appelé à s’amplifier les années à venir est le résultat d’une illusion entretenue des décennies durant sur les bienfaits d’une «mondialisation heureuse », synonyme de la « Fin de l’Histoire ». Ce processus est plus apparent dans les pays dont est originaire le capitalisme occidental et ceux qui continuent à être sous son emprise quasi-exclusive. La position dominante et quasi-rentière des forces gouvernant le système capitaliste occidental est ébranlée de l’intérieur. Et le processus est appelé à gagner en intensité. Pour tous, 2025 marque la fin des illusions. Elle marque une accélération du processus interne de déconstruction avec ce qu’il charrie de drames.

Mais ce n’est là qu’un premier aspect. Un autre mérite d’être mentionné. Au double plan commercial et financier, le système fondé sur l’utilisation du dollar américain comme référent universel et comme LA MONNAIE DE DERNIER RECOURS est remis en cause. Les lois émises par les USA, visant à la fois à protéger sa position dans le système capitaliste mondial et à en faciliter la reproduction à l’identique, voulue éternelle par ce pays (mais pas seulement) y ont joué un rôle majeur. Certaines lois comme celle de l’extraterritorialité, visant à maintenir et à renforcer le système économique mondial dans sa forme présente et passée a résulté en une remise en cause, par contournements progressifs, de son mode de reproduction. Mais cela ne vaut pas pour les USA seulement, mais également pour l’Europe largement vassalisée.

Les sanctions prises contre la Russie et le gel de ses avoirs, après avoir concerné d’autres pays comme le Venezuela ont également contribué à rompre la confiance, principe de base dans l’utilisation d’une monnaie-refuge, se voulant la monnaie de réserve mondiale. Par ces mesures, l’objectif était de cultiver le statuquo et d’interdire l’émergence de puissances susceptibles de modifier l’équilibre géoéconomique et politique. Le cas de l’Iran mérite d’être rappelé. Les sanctions avaient des objectifs bien plus que militaires. Il s’est agi d’éliminer toute velléité d’émergence d’une puissance économique régionale, susceptible de modifier les équilibres économiques et financiers, et au-delà les modes de reproduction préexistants.

Tentative sans résultats probants. Car l’Iran d’aujourd’hui est bien plus puissante qu’au moment où les sanctions ont été mises en place. De fait, la volonté de maintenir le statuquo aura contribué à l’accélération et au développement de modèles d’échanges et de partenariats économiques et politiques alternatifs. A l’instar de ce qui se met en place dans le cadre l’Organisation de Coopération de Shanghai ou des actions entreprises par la Turquie. Cette transformation a été rendue possible par une régionalisation croissante des chaines de valeur mondiale, engagée au départ dans un souci d’efficacité et de réduction des coûts ainsi que de sécurisation des avantages compétitifs et des positionnements géoéconomiques.

Elle ouvre la voie à un mode de fonctionnement économique, politique et financier alternatif au sein du système capitaliste. L’an 2025 aura été marqué par la tentative des USA d’imposer par la force, sa position hégémonique, face à des partenaires devenus concurrents. Force est de constater que cette tentative est en train d’échouer, tant auprès de la Chine que de la Russie ou de l’Inde et du Brésil voire de l’Afrique du Sud. Il est peu probable que le slogan « MAGA » devienne un jour prochain une réalité. A présent le dollar américain n’est plus « le problème du reste du monde ».  Il s’impose progressivement comme le problème des USA.

Pas simplement parce que les mesures coercitives ont de moins en moins de prise. Mais parce que le niveau d’endettement de ce pays atteint des seuils annonciateurs d’une banqueroute potentielle et que les agences de notation tendent à refléter à reculons.  La seconde moitié du siècle dernier était fondée sur des illusions de « coexistence pacifique », de «développement durable », de « rattrapage économique » et d’ « aide au développement ». Ce quart de siècle a continué à se fonder à ses débuts sur l’idée d’une Terre Plate (Thomas Friedman), sur la nécessaire « Solidarité » planétaire, en particulier face aux problèmes communs auxquels est confrontée l’humanité (réchauffement climatique, écarts croissants entre les riches et les pauvres….).

Ces discours et les engagements pris dans ce sens auront vécu. La crise que traverse le système capitaliste occidental pousse les forces encore dominantes en son sein, à se concentrer sur les conditions de sa survie, y compris de façon violente. Une confrontation directe avec les nouvelles puissances montantes semble peu probable. Mais la confrontation violente par proxy dans des pays et des régions que ces nouvelles puissances cherchent à intégrer ou à garder, dans leurs stratégies de développement, ne fera que croitre. Mais ce n’est pas le seul lieu de confrontation entre les pays dominant le système capitaliste occidental déclinant et ces nouvelles forces. Il y a également les institutions multilatérales, le système des Nations Unis né des rapports de force au lendemain de la seconde guerre mondiale et l’ensemble de l’architecture de coopération et de financement du développement.

Elles sont appelées à se réformer parce que devenues inopérantes dans ce cadre. Tant les Institutions de Bretton-Woods que l’OMC et les banques régionales de développement ont été mises en place pour assurer au moindre coût la reproduction du système et la protection des équilibres et des positionnements existants. Elles ont été un instrument important dans la construction de l’architecture financière internationale, indispensable à la croissance du système capitaliste. Elles s’avèrent de moins en moins opérantes, du fait de la montée de nouvelles forces économiques au sein du système capitaliste mondial. Celles-ci cherchent à briser l’hégémonie illégitime des tenants occidentaux, des pays fondateurs du système.

Un premier pas est déjà fait dans cette direction avec l’émergence de nouvelles structures de financement du développement et avec  la mise en place de mécanismes de paiement et de transaction financière déconnectée des devises occidentales, utilisant notamment la monnaie numérique. C’est-à-dire faisant usage des progrès technologiques les plus récents. C’est dans ce cadre que la question des choix stratégiques pour les années à venir doit être envisagée. Quels partenariats privilégier, quels choix technologiques adopter, quelles alliances tisser, quelles concessions faire ? Autant de questions cruciales qui se posent à tous les pays du continent africain, en particulier à l’Algérie. Il convient de les traiter avec le recul, la sérénité et les connaissances requises.

Il est important de souligner ici que les concepts et les approches du développement, notamment en matière de coopération et d’intégration régionale, de solidarité et de non-alignement devront être revus à l’aune du nouveau contexte. Ils appartiennent à une époque définitivement révolue et se fondent sur des approches et des concepts devenus historiquement désuets. De fait, ils contribuent à renforcer la précarité des pays qui s’y emploient tout en leur donnant l’illusion de réussir et de progresser.

Souhaitons que la nouvelle année soit celle du lancement d’une réflexion stratégique dans ce sens.

* Naceur Bourenane, Ancien Haut fonctionnaire

de la Banque Africaine de Développement (BAfD)   

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