Modernisation de l’agriculture : Ce que recommandent des experts
Face aux défis du climat, de la rareté de l’eau et de la dépendance alimentaire, l’Algérie accélère la modernisation de son agriculture pour bâtir une sécurité alimentaire durable. Lors de leurs passages à la radio nationale, le professeur Brahim Mouhouch, membre du Conseil national de la recherche scientifique et des technologies, et le professeur Tarik Hartani, directeur de l’École nationale supérieure agronomique, ont livré une analyse claire de la situation et esquissé les grandes orientations de la mutation agricole nationale.
L’Algérie reste tributaire des importations pour une grande partie de ses besoins de base. « Nous dépendons à 80 à 90 % pour le blé tendre, alors que nous sommes proches de l’autosuffisance en blé dur, ce qui prouve que le potentiel existe mais que la méthode doit évoluer », a expliqué le professeur Brahim Mouhouch. La consommation annuelle de céréales atteint 90 millions de quintaux, et l’huile (hors huile d’olive), le sucre et le lait restent massivement importés. « Nous importons pratiquement 100 % de notre sucre, soit 32 kg par habitant et par an, et près de 80 % de notre lait », a-t-il ajouté. Les légumineuses suivent la même tendance, accentuant la vulnérabilité du pays face aux crises extérieures. Pour y remédier, l’expert a plaidé pour une approche scientifique : « Le salut viendra de la rationalisation de l’eau, de la maîtrise des rendements et de l’industrialisation de l’agriculture ».
Dans un pays à 87 % désertique, l’eau demeure la clé de toute stratégie agricole. L’Algérie a déjà investi lourdement pour sécuriser cette ressource, notamment avec la construction de 19 stations de dessalement en 15 ans, représentant un coût d’environ 600 millions de dollars chacune, et six autres sont prévues avant 2030. Le professeur Mouhouch a insisté sur l’importance de l’efficacité hydrique : « Certains pays consomment deux fois moins d’eau que nous pour les mêmes cultures. Cela prouve que la technologie et le savoir-faire peuvent remplacer la quantité par la précision ». Dans ce contexte, l’agriculture saharienne apparaît comme le nouvel horizon. Les nappes profondes du Sahara, partagées avec la Libye et la Tunisie, recèlent près de 50 000 milliards de m³ d’eau, dont 70 % sont situés en territoire algérien. Ces réserves peuvent soutenir la culture du blé tendre, des oléagineux, du sucre, du lait et des légumineuses.
La modernisation du secteur est désormais une priorité nationale. L’Algérie compte 8,5 millions d’hectares de surface agricole utile, soit seulement 3 % du territoire. Dans ce contexte, l’enjeu n’est pas tant d’étendre les surfaces que d’améliorer les rendements, aujourd’hui très variables. Pour y parvenir, les deux experts ont plaidé pour l’introduction massive de la numérisation, de la mécanisation et de l’intelligence artificielle agricole. « La révolution numérique dans l’agriculture doit commencer par un inventaire rigoureux : terres, machines, eau, main-d’œuvre », a expliqué Tarik Hartani. Il a ajouté : « Les algorithmes prédictifs et les outils de modélisation climatique permettront de planifier les cultures, d’économiser l’eau et d’anticiper les aléas du climat ». Le recours à l’irrigation de précision (goutte-à-goutte et irrigation souterraine) est déjà encouragé, et la numérisation foncière, promise par le Président de la République avant fin 2025, doit lever les freins administratifs pour attirer les investisseurs.
Aujourd’hui, le secteur agricole assure environ 75 % des besoins alimentaires nationaux et contribue à 14 % du PIB, avec un objectif à moyen terme de 20 à 25 %. Mais la modernisation passe aussi par la transformation agro-industrielle, afin d’éviter les pertes massives observées sur les fruits et légumes. « On jette encore des tonnes d’oignons et de fruits par manque d’unités de transformation et de stockage. C’est là que réside la valeur ajoutée perdue », a regretté le professeur Mouhouch. De plus, les recherches agronomiques doivent contribuer à l’autonomie en semences locales. « Nos chercheurs développent des variétés adaptées au climat algérien, mais il faut 3 à 5 ans pour valider une nouvelle semence », a souligné le professeur Hartani, insistant sur la nécessité d’un soutien institutionnel durable. Enfin, la modernisation de l’agriculture ne vise pas seulement la productivité, mais aussi la durabilité.
Par M. A.
