Chronique Eco– Et si l’IA remplaçait les décideurs dans les domaines économiques et financiers.

La Chronique d’Anouar El Andaloussi
En théorie comme dans la pratique, la peur a souvent été un facteur dans la prise de décision. La peur de la guerre, la peur de perdre son emploi, la peur d’une mauvaise conjoncture, la peur d’une catastrophe naturelle, la peur d’un évènement imprévisible etc. Face à ces aléas, les décideurs ont toujours cherché à trouver des parades pour réduire la peur ou bâtir des outils pour prévoir les risques et ainsi la peur. Mais la peur est constitutive de la personne humaine. Des écoles de management proposent des exercices cognitifs/intellectuels et même physiques, des stages en milieu hostile, des coach permanents pour aider le décideur à faire face à la peur qui peut influencer sa décision dans un sens non souhaité.
Echapper au règne de la peur est le grand moteur de l’histoire. Une grande partie de la pensée politique occidentale s’est construite progressivement dans le but de donner au pouvoir politique une autre légitimité que la peur (ou encore faire peur) et d’en déduire une architecture institutionnelle permettant d’exercer le pouvoir sans terrifier. Sénèque rappela que la peur était l’arme principale des despotes. La pensée libérale occidentale considère que le seul régime qui ne soit pas fondé sur la peur était la démocratie.
Alors faut-il avoir peur de l’IA ou faire peur par l’IA ?
Tout le monde est d’accord pour dire que l’IA est le moteur de toutes les transformations techniques, économiques sociales, politiques et même philosophiques. Mais on ne sait pas comment ces transformations vont être opérées, à quel rythme et quels impacts. L’usage de l’IA dans tous les secteurs entrainera une explosion de la demande énergétique. Aujourd’hui, on estime à 2% la consommation de l’IA de l’ensemble de l’énergie consommée. En même temps on considère que l’IA est un levier décisif pour optimiser la gestion de l’énergie dans tous les domaines (foyers, énergie, transports…). L’IA consomme beaucoup d’énergie et en rationalise l’usage des autres secteurs. Et donc le rapport sera-t-il en faveur de l’IA ? Ceci est un autre sujet qui a fait déjà l’objet d’une chronique.
Parmi les transformations déjà opérées, on trouve le travail à distance et surtout l’exécution de beaucoup de tâches par la machine à la place de l’homme ou comme assistant permanent à ce dernier (médecine, architecture, comptabilité, notariat, traduction, gestion des opérations courantes même complexes…). Il peut arriver que vous travailliez à distance avec des collègues que vous n’avez jamais rencontrés ; ce qui fait peur c’est que parmi eux certains sont des machines ou des robots. On parle de plus en plus d’équipes mixtes c’est-à-dire des agents humains et des agents IA. Ces derniers aident beaucoup à entrevoir plusieurs solutions à des problèmes et surtout à faire les travaux de calcul et de simulation dans des temps extrêmement courts.
Un grand groupe pharmaceutique Moderna a transformé son organisation pour placer sous la même structure ses ressources Humaines et IA : « Chief people and digital technology Officer ». D’autres entreprises de la Silicon Valley ont déjà installé des IA commerciaux qui effectuent en toute autonomie les tâches d’un commercial humain.
Cette intrusion d’agents IA dans le cœur des organisations humaines crée des appréhensions et une méfiance à l’égard de la hiérarchie et surtout envers les agents IA eux même. Peut-on créer une confiance entre les humains et les machines devenues intelligentes ? Peut-on leur donner des informations confidentielles sans risque de les voir les divulguer ? L’agent IA peut vous prodiguer des conseils et vous aider à effectuer des calculs complexes et vous fournir des simulations contextualisées, mais en même temps il est capable de vous surveiller et même de vous punir en cas de faute ou de mauvais résultats. Comment sera traitée cette question de la confiance dans l’avenir lorsque les Agents IA deviennent plus nombreux et plus influençant dans nos décisions.
En attendant, il y a des domaines où les agents IA sont très « compétents » pour réaliser des activités ou même des missions de grand intérêt ; et ils seront certainement plus rationnels que les humains. C’est le cas notamment des lois de finances, des budgets annuels, des politiques publiques etc. En effet, leur capacité de calcul, de comparaisons verticales (historique des situations passées ou longitudinales) et /ou horizontales (comparaison avec les autres). Avec quelques hypothèses de base, la machine nous livrera des options, des variantes, des scenarii etc. Prenons l’exemple du budget national. On donne un seuil de tolérance du déficit budgétaire (par ex. entre 3% et 5%), des recettes antérieures, le prix de pétrole et les quantités exportables (la machine peut estimer ce prix et les quantités exportables probables) des dépenses sur les 10 dernières années, taux de consommation des crédits, évolution des besoins de la société et de l’économie (ici aussi la machine peut le faire mieux que n’importe quels fonctionnaires des ministères). Bien entendu, d’autres hypothèses peuvent être introduites dans le modèle. La machine nous fournira plusieurs scenarii (options) avec les avantages et les risques de chacune et il appartient au décideur politique légitime de choisir l’option convenable.
Aujourd’hui, plusieurs pays font cet exercice de collaboration avec la machine. Chez nous, le fonctionnaire, le politique, le député, l’expert font cet exercice chacun dans son coin en consultant des sites publics, souvent peu crédibles, et organise des discours ou des débats souvent polémiques à cause des données et des analyses exploitées, alors qu’on gagnerait à mettre de l’ordre en définissant les hypothèses de base et en exploitant des modèles sophistiqués et crédibles. On aura, sans aucun doute, une meilleure projection que celle, actuellement, en cours. Accepter d’aller dans cette direction, c’est d’abord perdre une partie du pouvoir de négociation (pouvoir de nuisance), c’est une première peur ; ensuite on n’a pas confiance en la machine, ce qui crée un peur additionnelle. La peur est ainsi un puissant facteur de décision comme aussi un frein à la « bonne » décision. Qui vivra, verra.
ANOUAR EL ANDALOUSSI
