Chronique Eco ———————————————————————- Pour une économie de la canicule : quand la chaleur fait saigner les comptes et suer les hommes
Le changement climatique est une réalité. Par certains aspects, les conditions de vie humaine et matérielle ont subi de profonds changements induits par les dérèglements climatiques. La hausse des températures et l’augmentation souvent exponentielle des précipitations laissent souvent des dégâts chez les personnes et de manière générale dans la vie économique et sociale de tous les jours. Le coût de la canicule est difficile à évaluer soit en termes d’investissements à installer soit de charges additionnelles à supporter. Les coûts indirects ou non financiers sont encore plus élevés, si l’on considère les pertes humaines, les dégradations des écosystèmes naturels, comme les forêts, les rivières et la faune et la flore en général.
Avec toutes ses conséquences, on continue à considérer ces coûts et ces impacts négatifs comme des coûts exceptionnels, imprévisibles, de force majeure et donc, un traitement des effets de la canicule par des opérations d’urgences, financées par les budgets ordinaires, souvent introuvables dans le marécage administratif au moment opportun.
Désormais, les canicules, devenues récurrentes, doivent être traitées comme des phénomènes ordinaires et non conjoncturels ou exceptionnels, et donc soumis à l’analyse normative et à la préparation des conditions économiques, financières et sociales pour avoir le moins possibles d’effets négatifs.
On compte les morts. On compte les incendies. On compte les hectares de blé grillés ou les hectares de forêts et d’arbres fruitiers carbonisés. Mais on oublie trop souvent de compter la facture. La canicule n’est plus un épisode météo exceptionnel qu’on subit 3 jours par an. Elle est devenue une variable économique à part entière. Une ligne dans le budget de l’État, des entreprises, et de chaque ménage. Depuis quelques années, avec des vagues de chaleur plus précoces, plus longues et plus intenses, la chaleur a un coût. Et il est massif. Certains météorologues continuent à défendre l’idée que les températures actuelles n’ont rien d’exceptionnel, elles sont conformes aux moyennes des années précédentes. Mais ils oublient de dire que la fréquence a changé ; le nombre de jours dans l’année à haute température a considérablement augmenté.
La facture immédiate : des milliards qui s’évaporent ou partent en fumée.
Le premier poste de dépense, c’est la santé. Quand le thermomètre dépasse 38°C pendant plusieurs jours, les urgences se remplissent. Déshydratation, malaises, aggravation des maladies cardio-respiratoires. Le plan canicule se déclenche : surveillance des personnes âgées isolées, ouverture de salles rafraîchies, renforts hospitaliers. Aujourd’hui encore, chaque pic de chaleur coûte des sommes faramineuses aux budgets des États, des collectivités et des ménages pour soutenir le système de soins et porter assistance aux personnes en détresse, sans oublier la lutte contre l’incendie dans les forêts et de plus en plus dans les zones urbaines (incendie du complexe du groupe Chiali à Sétif le 18 juillet 2026).
Le deuxième poste, c’est l’énergie. Mécaniquement, la consommation d’énergie explose. Les climatiseurs tournent à plein régime dans les bureaux, les commerces, les logements. Les data centers doivent refroidir leurs serveurs 24h/24. Résultat : des pics de demande records. Sonelgaz en Algérie, malgré sa capacité de production excédentaire, connait des perturbations techniques ici et là par l’effet de la chaleur. Pour y répondre, beaucoup d’opérateurs électriques doivent importer de l’électricité à prix fort des pays voisins, car la production d’électricité fonctionne en flux continus sans possibilité de stockage. La facture des ménages augmente de 20 à 30% en juillet-août. Pour une entreprise, c’est un budget énergie qui flambe au pire moment.
Enfin, il y a la perte de productivité. Dans le BTP, les chantiers s’arrêtent l’après-midi. Dans l’agriculture, on ne peut plus moissonner sous 42°C (un épisode vécu ce mois de juillet dans plusieurs régions du pays). Les économistes estiment qu’au-dessus de 27°C, la productivité baisse d’environ 2 à 3% par degré supplémentaire. C’est du PIB qui fond au soleil.
Investir pour s’adapter : le coût de la prévention
Face à ces pertes, les collectivités et les entreprises n’ont plus le choix : il faut investir. On estime qu’un dinar investi dans l’adaptation urbaine aux conditions climatiques en vaut 5 en dégâts évités. Isolation, brasseurs d’air, bouches d’incendie à multiplier et surtout à entretenir et à remplir les réserves d’eau, volets extérieurs à adapter aux températures extrêmes. Pour les entreprises, cela passe aussi par l’organisation : généraliser le télétravail les jours de vigilance rouge pour éviter de climatiser des milliers de m² de bureaux vides et à diminuer les rotations des transports publics.
Le secteur de l’énergie est en première ligne. Il faut renforcer les réseaux pour supporter les pics. Et gérer un paradoxe cruel : les centrales électriques doivent parfois baisser leur production en cas de canicule, soit parce qu’elles ont besoin d’eau pour leur refroidissement, selon les technologies, soit pour éviter une surchauffe, alors que nous sommes en pic de consommation.
Les risques systémiques : l’effet domino
Le plus dangereux avec la canicule, c’est qu’elle ne frappe jamais seule. Elle déclenche des effets en chaîne.
D’abord sur l’eau. Il faut arbitrer : donner la priorité à l’eau potable, à l’irrigation agricole, ou au refroidissement des centrales (pour certaines centrales,) ? Ensuite sur les transports. Les rails se dilatent et se déforment. Les avions décollent moins bien à cause de la densité de l’air. Les routes fondent.
Puis sur l’alimentation et les rendements agricoles : Une sécheresse prolongée au printemps et une canicule en juillet, c’est une récolte de blé en baisse. Les mêmes effets sont à considérer pour les autres cultures, encore plus fragiles que le blé, comme le maraichage.
Enfin, les personnes âgées, les malades chroniques, les travailleurs précaires sans climatisation sont les premières victimes. C’est un coût humain, mais aussi économique : une hospitalisation évitée, ce sont plusieurs millions de DA économisés par le système de santé.
L’effet pervers : la boucle de rétroaction
Le plus pervers dans « l’économie de la canicule », c’est la boucle de rétroaction. Plus il fait chaud, plus on allume la climatisation. Plus on climatise, plus on consomme d’électricité, souvent encore carbonée. Plus on émet de CO2, plus on réchauffe la planète. On soigne le symptôme tout en aggravant la maladie.
C’est pourquoi l’investissement clé n’est pas seulement dans la clim. C’est dans la sobriété et la décarbonation (énergies renouvelables) : modèles de construction, matériaux utilisés, organisation urbaine, récupération de la chaleur pour les besoins de la ville, etc.
Éviter le piège : nous avons du gaz à bon prix, des centrales électriques à grandes capacités et donc répondre à la demande par une offre plus grande sans traiter les autres problèmes : surconsommation, abus de climatisation, modèles de construction et de transport énergivores.
L’économie de la canicule nous force à changer de logiciel. Fini le temps où la chaleur était une « externalité ». Elle est une charge, un risque, un poste d’investissement.
Il y a désormais trois choix possibles. Payer le coût de l’inaction, qui est le plus élevé. Payer le coût de l’adaptation, qui est élevé mais rentable. Ou payer le coût de la transition, le seul qui permet de faire une rupture graduelle.
