Par Anouar el Andaloussi
Au-delà du drame humain, qui est immense, c’est toute l’économie locale qui est mise à l’arrêt pour plusieurs années. On ne reconstruit pas l’économie de montagne comme on construit une usine, le cycle de la nature a son mot à dire. Eteindre un feu, ça demande des moyens matériels et humains, l’Etat et les citoyens doivent le faire au plus vite, mais reconstruire une économie de montagne, ça demande du temps, des moyens et surtout une autre vision.
Dans un passé récent, l’Algérie a connu des catastrophes naturelles (séismes, inondations, invasions acridienne, incendies de Kabylie) et industrielles (complexe de Skikda) dont les conséquences humaines dramatiques et les destructions économiques ont été très lourdes. Ce constat met en évidence la vulnérabilité du pays face à ces menaces, et surtout le faible apprentissage de ces expériences douloureuses. Les actions spontanées et dispersées ne suffisent pas, il faut passer à la systématisation des plans d’anticipation, de prévention et de luttes. La technologie d’aujourd’hui (drones, vigies, surveillance à distance, planning des programmes de travaux avec précision et validation) permet d’aider à améliorer les moyens de prévention et de lutte.
Le 26 août 2026, Jijel et Bejaïa ont payé le plus lourd tribut. Au-delà du bilan humain, c’est le modèle économique de la montagne qui est remis en cause.
Il aura suffi de 48 heures pour voir partir en cendres et en fumée des personnes et tous les moyens de vie de la montagne, déjà fragiles avant le drame. Plus de 170 départs de feu ont été enregistrés en même temps, sur la partie Est du pays, allant de Boumerdes à El-Taref, avec une forte concentration sur deux wilayas Jijel et Bejaia ; ce qui laisse supposer une action criminelle programmée.
Dans l’urgence, on a compté les morts et mobilisé les aéronefs de lutte (on estime à 8 aéronefs mobilisés). Mais dans la durée, c’est un autre bilan qu’il faut tirer : celui d’une économie de montagne mise à genoux. Des communes, comme Djemaa Beni Habibi, Chekfa, bordj Taher, El Ançar, Ziama …dans la wilaya de Jijel et Darguinah, Tamridjt, Melbou… dans la wilaya de Bejaia sont sinistrées à plus de 80%.
L’économie locale de ces zones est bâtie sur trois piliers : la forêt, l’agriculture de montagne et le tourisme.
L’Algérie est le 2e producteur mondial de liège. Or, l’essentiel du chêne-liège se trouve justement entre El Tarf, Skikda, Jijel et Béjaïa. Problème : un chêne-liège met 25 ans avant de donner une première récolte exploitable. Quand il brûle, il ne repousse pas. La perte est définitive.
L’agriculture de montagne : Dans la wilaya de Jijel, des bergeries auraient péri, des poulaillers ont brulé, des oliviers centenaires, des ruchers, des pâturages réduits en cendres. L’Est algérien concentre près de 70% de la production nationale de miel. Un apiculteur qui perd ses ruches et sa flore met au minimum 3 ans à se relever. La production d’huile d’olive est la principale activité des habitants. La filière « produit du terroir », censée être un relais de croissance, est directement menacée.
Le tourisme. Jijel et Bejaïa vivent de juillet à septembre. Cette année, fumée, routes fermées et évacuations ont vidé les gîtes et les plages. Pour les communes balnéaires, la chute du chiffre d’affaires local sera sévère. Même si les feux ont duré 48 heures, les estivants sont partis sans retour.
Derrière ces coûts directs et apparents, il y a des coûts indirects et d’autres cachés.
Un sol brûlé ne retient plus l’eau. L’hiver prochain, les wilayas du centre et de l’Est feront face à des risques accrus de glissements de terrain et d’envasement des barrages. Sécuriser, curer, reconstruire : la facture sera salée pour les collectivités locales, déjà exsangues.
Mais réparer ne suffit plus. Il faut prévenir. Si l’on veut éviter de revivre le même scénario chaque été, il faut changer tous les logiciels.
Trois chantiers sont urgents :
Assurance risque incendie : Aujourd’hui, très peu d’agriculteurs et d’apiculteurs de montagne sont couverts contre l’incendie. Il faut un fonds de garantie spécifique avec un apport du Trésor public pour amorcer la culture de l’assurance.
Entretenir : Le pastoralisme et le débroussaillement sont les meilleurs coupe-feu. Il faut les rémunérer comme un service public, et non les subir.
Diversifier : Valoriser la transformation locale du liège, du miel et d’autres produits pour créer plus de valeur avec moins de vulnérabilité.
Quand une forêt brûle à Jijel ou à Bejaïa, ce ne sont pas seulement des arbres qui tombent. Ce sont des revenus familiaux qui chutent pour plusieurs années, des ruchers qui restent vides en 2027, et des communes qui vont dépendre davantage des subventions de l’Etat, déjà qu’elles étaient vulnérables avant la catastrophe. Le vrai coût des incendies de 2026 ne se mesure pas en hectares de terre, de milliers d’arbres fruitiers, de bétail, il se mesurera dans les années qui viennent. C’est pourquoi, rendre la montagne économiquement résiliente est une urgence. Le danger invisible, souvent négligé ou volontairement minimisé, est celui d’un dépeuplement de la montagne. Celui qui voit sa famille endeuillée, sa maison brulée et ses revenus, même additionnels, disparus, ne peut résister à l’envie de quitter définitivement sa montagne. Tous les efforts consentis jusqu’à présent pour fixer la population rurale, et celle des montagnes en particulier, comme l’habitat rural, les micro-crédits pour des activités de montagne et d’artisanat etc…seront anéantis et l’aménagement du territoire s’en trouve affecté.
L’urgence est de passer de la logique de réparation à celle de prévention et d’anticipation.
Il ne faut pas attendre le prochain été pour constater les dégâts, la question n’est plus de savoir si la forêt va brûler l’été prochain. La question est de mettre de l’ordre dans le fonctionnement de l’économie de montagne. Les moyens matériels et humains pour lutter contre l’incendie ne seront jamais suffisants. Aucun pays, même les plus développés (USA, France, Espagne, Italie…), n’est arrivé à avoir une efficacité totale dans la lutte contre l’incendie. Les moyens seront utiles pour traiter les imprévus, les exceptions, les urgences (protection des habitations). La vraie lutte contre les incendies de forêts se prépare et s’organise en amont, dans l’espace et dans le temps. La montagne et la forêt ont besoin d’être résilientes face aux risques majeurs grâce à un entretien régulier, une surveillance permanente et une anticipation programmée.
ANOUAR EL ANDALOUSSI



