18/05/2026
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Contribution// L’innovation au cœur du changement

Par Rachid Meksen (*)

Deux informations ‘phare’ nous ont été livrées presque concomitamment en ce mois d’octobre 2025, que nous attribuerons davantage au hasard du calendrier pour éviter de leur trouver des analogies épistémologiques, ce qui les rendrait encore plus insensées qu’elles ne le sont. Pourtant ces deux informations relèvent du même substrat mais restent peu comparables par leur statut et leur portée.

La première se classe comme un évènement annuel majeur qui honore l’excellence et glorifie le mérite, alors que la seconde  vise, tout aussi périodiquement, à engendrer une émulation entre pays avisés pour mesurer les efforts consentis dans la voie du progrès économique.

Dans le premier cas, l’évènement à un impact planétaire, c’est l’attribution du prix Nobel d’économie  le 13 octobre 2025, qui est revenu à Philippe Aghion,  économiste français de renommée internationale, professeur au Collège de France, à l’INSEAD (Paris) et professeur invité à la London School of Economics, éminente distinction partagée avec Peter Howitt et JoelMokyr. La distinction récompense leur contribution à l’explication de la « croissance économique pilotée par l‘innovation« , en particulier la théorie de la croissance soutenue par la « destruction créatrice ».

Les travaux de ces chercheurs hissent un message sans ambigüité : « Ne craignez pas l’innovation », théorie déjà initiée par l’économiste autrichien Joseph Schumpeter.

Dans le second cas,  qui nous interpelle frontalement, le Global Innovation Index (GII) 2025, publié par l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI), dresse la liste du classement par pays des performances analysées en matière d’innovation. L’Algérie se classe 115ᵉ sur 139 pays, loin derrière plusieurs économies de la région.

Ce classement prospecte et évalue la capacité d’un pays à produire et diffuser l’innovation, et par ricochet, met en lumière les faiblesses structurelles d’un système national encore peu connecté aux exigences de la recherche appliquée et du secteur productif, selon que l’on soit performant ou ‘distrait’ pour reprendre les appréciations répandues dans le milieu académique.

Cette brève entrée en matière met en effet le curseur sur l’innovation comme élément commun entre ces deux situations, mais elle doit surtout alerter, dans notre cas présent, sur l’urgence à forger un plan ambitieux de nature à corriger nos trajectoires et renforcer les germes prometteurs éparpillés ou peu valorisés au sein de l’économie algérienne.

Que dire des travaux de P. Aghion et de ses confrères en termes de contenu et d’impact ?

L’originalité de leurs travaux consiste à avoir creusé dans un sens nouveau pour mettre en lumière les mécanismes de la croissance durable observée dans les pays occidentaux depuis le 18 ème siècle, beaucoup plus pertinemment que les travaux classiques connus. Cela a valu la présentation en 1992 d’un modèle de croissance qui a fait ressortir 3 idées forces :

  • L’innovation, analysée non pas comme variable accessoire et aléatoire, mais comme un moteur essentiel de la croissance ou variable déterminante ;
  •  les droits de propriété, notamment les brevets, qui consacrent l’effort créatif, la performance des institutions accréditées, la jouissance de ces droits liées aux chercheurs et innovateurs pour les inciter à emprunter cette voie ;
  • La promotion de la ‘destruction créative’, chère à J.Schumpeter, qui, sous ce vocable abscond voire rédhibitoire, ne signifie rien d’autre que l’émergence d’une économie concurrentielle fondée sur la recherche continue de la performance, du calcul économique, de l’arrivée sans obstacle de nouvelles firmes et de l’éviction des entreprises non performantes pour faire jaillir l’excellence économique.

Les auteurs ont pris soin d’alerter sur les résistances pouvant obérer la dynamique de l’innovation de la part de groupes d’intérêts menacés par l’apport de facteurs de croissance et de changement aboutissant à faire basculer leur poids dans l’économie réelle.

Se démarquant de la théorie néoclassique pour laquelle l’innovation est un facteur exogène (imprévisible et non influencée par les acteurs économiques) elle devient ici un moteur essentiel de la prospérité économique. Dans un contexte de défis globaux tel l’essor de l’intelligence artificielle (IA), Aghion insiste sur le fait que l’innovation ne doit pas être appréhendée comme un luxe ou une variable d’ajustement, mais comme une condition sine qua non pour maintenir la compétitivité et élever les niveaux de vie.

Si l’on se questionne, au second degré, pour connaitre dans quelle mesure l’innovation serait si décisive pour l’économie et en quoi elle serait un levier de compétitivité, on doit immanquablement survoler son statut théorique issu des recherches de l’auteur.

  1. Les fondements théoriques de l’innovation chez Aghion – La destruction créatrice comme levier de croissance

Au cœur de la pensée d’Aghion se trouve le concept de « destruction créatrice », emprunté à Joseph Schumpeter mais formalisé mathématiquement avec Peter Howitt dans un modèle de croissance endogène dès la fin des années 1980. Contrairement aux auteurs néoclassiques notamment Solow, Aghion démontre que l’innovation est endogène : elle émerge des décisions des entreprises et des individus au sein d’un marché concurrentiel. Selon ce cadre, l’innovation ne se contente pas d’ajouter de la valeur ; elle remplace activement les technologies obsolètes, libérant des ressources pour de nouvelles avancées. Ce processus schumpétérien génère une croissance soutenue, expliquant pourquoi, depuis deux siècles, les économies modernes ont connu une expansion inédite plutôt qu’une stagnation malthusienne.

Pourquoi l’innovation serait-elle si cruciale ? Aghion argue que sans elle, les économies sombreraient dans l’immobilisme. Dans un article fondateur de 1992, il modélise comment les firmes investissent en recherche et développement (R&D) pour obtenir un avantage compétitif temporaire – une « monopolie innovatrice » – avant d’être supplantées par des rivaux plus créatifs. Cette dynamique assure une allocation optimale des ressources : les secteurs en déclin libèrent du capital humain et financier vers des domaines émergents, comme la transition verte ou l’IA. L’importance réside dans son impact sur le bien-être collectif : l’innovation élève la productivité globale, réduit les inégalités potentielles en créant des emplois qualifiés et propulse les niveaux de vie. Par exemple, Aghion quantifie que les économies les plus innovantes, comme les États-Unis, bénéficient d’un leadership technologique qui représente « le facteur clé de la puissance économique », surpassant même la monnaie ou le commerce mondial.

Cependant, ce mécanisme n’est pas automatique. Aghion met en garde contre les freins internes : les monopoles « superstar » (comme les géants tech) risquent d’étouffer l’entrée de nouveaux innovateurs, créant un cercle vicieux. Ici, l’innovation exige une régulation pro-concurrentielle pour favoriser la « saine compétition ». De plus, en intégrant des travaux ultérieurs sur l’éducation et l’environnement, Aghion montre que l’innovation dépend d’investissements publics en science de base et en formation. Sans une société ouverte, le progrès technologique stagne. Ainsi, pour Aghion, ignorer l’innovation, c’est hypothéquer l’avenir : « Nous ne devons pas prendre le progrès pour acquis ; la société doit surveiller les facteurs qui le génèrent et le soutiennent. »

  • Implications pratiques et recommandations politiques

Au-delà de la théorie, Aghion applique ses idées aux enjeux actuels, insistant sur l’urgence d’agir pour que l’innovation serve la croissance inclusive. Dans des interviews il déplore la « vague protectionniste » menée par des figures comme Donald Trump, qui érige des barrières tarifaires et freine les échanges d’idées. Pour lui, « plus le marché est grand, plus il y a d’opportunités d’échanger des idées, de transférer des technologies et de stimuler une concurrence saine ». La déglobalisation serait un « obstacle à la croissance », car l’innovation prospère dans l’ouverture : les clusters comme la SiliconValleyillustrent comment la mobilité des talents et des connaissances accélère le progrès.

Aghion plaide alors pour des politiques ciblées.D’abord, booster les investissements en R&D : la France et l’Europe doivent doubler leurs dépenses en science pour regagner un leadership technologique. Ensuite, réguler : la destruction créatrice, bien que bénéfique, génère des coûts sociaux – pertes d’emplois, inégalités. Aghion recommande non de protéger les emplois obsolètes, mais les travailleurs via des formations continues et des filets de sécurité, permettant une réallocation fluide vers des secteurs innovants comme les énergies renouvelables.

En résumé, Philippe Aghion, par son Nobel 2025, élève l’innovation au rang de pilier incontestable de l’économie moderne. Sa théorie de la destruction créatrice révèle comment le progrès technologique, nourri par la compétition et l’ouverture, engendre une croissance endogène et inclusive. Face aux défis de 2025 – protectionnisme, IA monopolistique, urgence climatique –, ses recommandations appellent à des investissements massifs en science et à des régulations pro-innovation. Comme il le dit, « la puissance économique repose sur le leadership technologique » : ignorer cela, c’est choisir le déclin. Ce résumé, condensant des décennies de recherche, invite les décideurs à agir pour que l’innovation reste le moteur d’un avenir prometteur.

Passons à présent sur Le Global Innovation Index (GII) 2025, publié par l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI).

Ce classement, qui évalue la capacité d’un pays à produire et diffuser l’innovation, met en lumière les faiblesses structurelles de notre système national encore peu connecté aux exigences de la recherche appliquée et du secteur productif

Malgré la présence d’universités dynamiques et d’une jeunesse instruite, l’écosystème algérien reste freiné par la lourdeur administrative, le manque de financement ciblé et l’insuffisance de passerelles entre l’université et l’entreprise.

Plusieurs spécialistes soulignent que l’innovation ne se décrète pas,  pas plus qu’elle ne s’improvise. Elle se construit dans la durée, par la cohérence entre vision politique, environnement économique et liberté académique. À ce niveau, l’Algérie a encore un chemin à parcourir pour transformer son potentiel humain en moteur de progrès technologique et industriel.

 Pourquoi l’Algérie peine à décoller ?

A l’image d’autres publications basées sur les classements des pays, on soupçonne des données manquantes, non transmises à l’OMPI, et qui doivent expliquer en partie cette position dans le classement. Cette pratique de « la chaise vide » se répercute négativement sur les performances mises à jour même si on ne conteste point la faiblesse du capital-innovation algérien, souvent limité à des initiatives isolées, sans stratégie nationale cohérente.

Les universités, pourtant riches en talents, peinent à collaborer avec le secteur privé. Le manque de financements dédiés à la recherche appliquée, combiné à la rareté des partenariats.

Les informations collectées sur le site de l’INAPI (Etablissement en charge de la propriété industrielle, autrement dit de l’enregistrement des brevets)  fournissent une première et palpable explication.

Nombre de brevets d’invention déposées en 2024 : 1400, mais majoritairement par des inventeurs isolés, non structurés dans des sociétés à même de valoriser au près ces produits et surtout le fait d’étrangers majoritairement, dessinant encore une frontière technique et culturelle avec les intervenants locaux.

Néanmoins l’année 2024 marque un saut significatif des dépôts de brevet, dans les années antérieures ils plafonnaient à 300/an.

En parallèle, l’office européen des brevets ou l’OMPI pour les autres pays, recensent en 2023 

– 9410  brevets pour la Suisse

– 10814   pour la France

– 287 954  pour la Corée du Sud

Et un chiffre impressionnant pour la Chine avec 1,6 million de brevets.

À l’échelle mondiale, le classement du GII 2025 reste dominé par les économies les plus développées mais marque aussi l’entrée remarquée de la Chine dans le Top 10.

Dans le Top 5 mondialen 2025 on retrouve les habitués :

  1. Suisse : en tête pour la 15ᵉ année consécutive, grâce à la performance exceptionnelle de son secteur créatif et à la qualité de ses institutions.
  2. Suède : elle se distingue par une forte sophistication des entreprises et une recherche scientifique de pointe.
  3. États-Unis : le pays reste un géant en matière de R&D privée, soutenu par la puissance de ses universités et de ses startups.
  4. Corée du Sud : elle atteint son meilleur classement historique, portée par un investissement massif dans la recherche et l’éducation.
  5. Singapour : toujours parmi les meilleurs grâce à un écosystème favorisant l’innovation technologique et les collaborations internationales.

A des fins d’amélioration de la position nationale (115 ème /139), on doit rappeler comment s’opère l’innovation dans les entreprises et se diffuse dans l’économie.

Elle provient de plusieurs sources complémentaires :

-La recherche et développement (R&D) demeure le pilier historique de l’innovation technologique. Les laboratoires d’entreprise ou les partenariats avec des universités permettent la mise au point de nouveaux procédés et produits.

-L’observation du marché et des clients joue un rôle majeur : les entreprises innovantes savent écouter les besoins émergents, les insatisfactions et les tendances sociétales (écologie, numérique, personnalisation etc).

-Les ressources humaines constituent un moteur d’innovation. La créativité des employés, la diversité des profils et la liberté d’initiative favorisent l’émergence d’idées nouvelles. Des cursus à fort contenu technologique, des passerelles entre l’académique et l’expérimental, des stages pour les apprenants sont parmi les mesures prometteuses à généraliser.

– Enfin, les technologies de l’information et de la communication (TIC) ont révolutionné la manière de collaborer, d’expérimenter et de diffuser l’innovation. Certainement que les mesures prises en direction de la généralisation du numérique se répercuteront favorablement dans la sphère sociétale et hisseront substantiellement le classement.

Levier de compétitivité, l’innovation permet à l’entreprise de se différencier de ses concurrents. Un produit innovant attire de nouveaux clients, renforce la notoriété de la marque et ouvre de nouveaux segments de marché. Dans les secteurs à forte concurrence (automobile, numérique, pharmaceutique), elle est souvent la clé de la survie.

Source de croissance et de rentabilité, elle assure aux entreprise une croissance plus rapide sous réserve qu’elles admettent de changer de taille, voire de propriétaires en accueillant des investisseurs. L’innovation crée de la valeur ajoutée, améliore la productivité et peut réduire les coûts grâce à des procédés plus efficaces. Elle attire aussi les investisseurs, convaincus du potentiel de développement.

Facteur d’attractivité interne par l’effet de stimulation des équipes, elle encourage les salariés engagés dans des projets innovants en développant un sentiment d’appartenance et de motivation. De plus, les entreprises reconnues pour leur esprit d’innovation attirent les talents, notamment les jeunes diplômés en quête de sens et de créativité.

  Au total, l’innovation est aujourd’hui un rouage central du développement économique et un facteur  de différenciation pour les entreprises. Elle ne se réduit pas à une invention technologique, mais constitue un processus global d’apprentissage, de création de valeur et d’adaptation au changement.

Les entreprises les plus performantes sont celles qui ont su transformer l’innovation en culture, la mesurer avec pertinence et l’inscrire dans une vision durable.

Dans un monde en perpétuelle mutation, innover n’est plus une option, mais une condition de survie.

Telles sont restitués avec le plus de fidélité possible et de bon sens :

* la pensée de l’économiste lauréat du Nobel 2025,

*ainsi que le sentier à emprunter pour que l’économie algérienne émerge et se positionne dans les hauteurs du classement.

(*) Économiste, ancien directeur général au Ministère de l’industrie

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