Résilience agricole: Défis et stratégies face aux mutations globales
Dans un contexte international marqué par une pression croissante sur les ressources de base, l’Algérie est confrontée, à l’instar de nombreuses économies importatrices, à des défis structurels de plus en plus complexes. La dépendance aux intrants agricoles, en particulier aux fertilisants, conjuguée à l’instabilité des marchés mondiaux, place désormais la sécurité alimentaire au cœur des priorités stratégiques du pays.
Dans ce paysage en mutation, l’Algérie, dont l’économie reste fortement liée à ses exportations énergétiques et à ses importations vitales, est appelée à revoir son positionnement pour ne plus subir ces transformations, mais les anticiper. Pour le professeur Ali Daoudi, agroéconomiste et enseignant à l’École nationale supérieure d’agronomie (ENSA), les crises actuelles dépassent le cadre de simples turbulences conjoncturelles. Elles traduisent un « changement structurel et une redéfinition profonde des règles de l’économie mondiale », marqués notamment par le recul de certaines puissances traditionnelles au profit de nouvelles dynamiques émergentes.

Dans ce contexte, la dépendance aux intrants, et plus particulièrement aux fertilisants, apparaît comme l’un des principaux points de vulnérabilité. Avec des besoins atteignant plusieurs centaines de milliers de tonnes par an, dont près de 150 000 tonnes encore importées, le secteur agricole demeure exposé aux tensions géopolitiques, notamment dans des régions stratégiques comme le Golfe. Cette situation se répercute directement sur les coûts de production et, par conséquent, sur le pouvoir d’achat des ménages. Toutefois, Ali Daoudi met en avant un levier stratégique majeur dont dispose l’Algérie.
« L’Algérie bénéficie d’un avantage comparatif indéniable. La question est de savoir comment transformer cette dépendance en levier de souveraineté », explique-t-il. Selon lui, la valorisation locale des ressources énergétiques, à travers la production d’engrais à forte valeur ajoutée, pourrait permettre au pays de renforcer son autonomie tout en s’imposant comme un acteur crédible sur le plan international.
Pour consolider la résilience du système agricole national, l’expert insiste sur la nécessité de concentrer les efforts sur des filières prioritaires, en particulier le blé, les légumineuses et la pomme de terre. Si l’autosuffisance céréalière reste un objectif complexe, il estime néanmoins que l’Algérie dispose des capacités nécessaires pour couvrir une part significative de ses besoins essentiels et réduire ainsi sa dépendance aux marchés extérieurs.
Cette orientation suppose toutefois un engagement renforcé des pouvoirs publics. Le professeur Ali Daoudi souligne à ce titre l’importance d’un soutien financier accru. « Il faut encore augmenter l’investissement public dans le secteur agricole. L’investissement public ou l’appui à l’investissement privé par l’argent public, on est encore très loin de ce qu’a besoin le secteur agricole. C’est une condition pour moi nécessaire pour garantir la souveraineté alimentaire », a-t-il affirmé.
Au-delà de la production, la question du stockage stratégique constitue un autre pilier de cette résilience. L’expert préconise une augmentation significative des capacités nationales afin de porter la couverture actuelle de 6 à 8 mois à un niveau compris entre 12 et 18 mois. Une telle évolution permettrait de mieux absorber les chocs extérieurs et de sécuriser les approvisionnements. Parallèlement, il appelle à diversifier les sources d’importation et à privilégier des circuits régionaux plus courts, afin de limiter l’impact des perturbations du commerce maritime international.

Dans cette dynamique, le développement de l’agriculture saharienne et la valorisation des grands périmètres agricoles du Sud apparaissent comme des axes structurants. Toutefois, leur efficacité reste conditionnée par une modernisation continue des pratiques agricoles et par l’intégration de l’innovation technique, indispensable pour améliorer les rendements et optimiser l’utilisation des ressources.
Enfin, la question de la souveraineté alimentaire ne saurait être dissociée de celle de la consommation. Ali Daoudi met en garde contre l’ampleur du gaspillage alimentaire, estimé à près de 30 % entre la post-récolte et la consommation finale. « Le gaspillage alourdit inutilement les défis de production et la facture d’importation », a-t-il averti. Cette réalité plaide en faveur d’une meilleure rationalisation des subventions et d’une gestion plus efficiente des ressources, afin de renforcer durablement la sécurité alimentaire du pays.
Par S. R.
