Gara Djebilet: Un modèle algérien d’industrialisation durable et souveraine
Le projet intégré de valorisation de la mine de fer de Gara Djebilet s’impose désormais comme l’un des piliers de la nouvelle stratégie industrielle de l’Algérie. Bien au-delà d’une simple exploitation minière, ce mégaprojet ambitionne de refonder la filière sidérurgique nationale autour des principes de durabilité, de transition énergétique et de souveraineté économique.

C’est le message central porté par le professeur Kamel Mohamedi, membre du Forum algérien de l’énergie et de l’industrie (AFEI), lors de son intervention sur les ondes de la radio nationale « Chaîne II».
Selon l’intervenant, Gara Djebilet doit être appréhendé comme un projet industriel intégré, couvrant l’ensemble de la chaîne de valeur, de l’extraction du minerai jusqu’à la production d’un acier à faible empreinte carbone. « L’objectif est clair : produire de l’acier vert, conforme aux exigences environnementales internationales, notamment celles du marché européen », a-t-il expliqué. Cette orientation repose sur l’utilisation massive des énergies renouvelables, en particulier le solaire, ainsi que sur le recours progressif à l’hydrogène vert dans les procédés industriels.
Sur le plan énergétique, la mine sera alimentée par une centrale photovoltaïque d’une capacité d’environ 200 mégawatts, illustrant le passage d’une logique de « mining » classique à celle de « sustainable mining ». Ce choix stratégique confère au projet un avantage compétitif majeur, à l’heure où les produits fortement émetteurs de carbone sont pénalisés par le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières de l’Union européenne. « L’acier algérien, s’il est vert, pourra accéder au marché européen sans subir de taxation carbone dès 2026 », a souligné le professeur Mohamedi.
Autre infrastructure clé du projet : la voie ferrée de près de 1 000 kilomètres reliant Gara Djebilet aux pôles industriels et aux ports du nord du pays. Plus qu’un simple outil logistique, ce corridor ferroviaire est appelé à structurer le développement économique du Sud-Ouest algérien. Il ouvrira la voie à la création d’un véritable pôle industriel autour de Tindouf, tout en renforçant l’intégration régionale avec la Mauritanie et, au-delà, l’Afrique de l’Ouest.
L’approche retenue se distingue également par l’intégration des principes de l’économie circulaire. Le phosphore, longtemps considéré comme un handicap du minerai de Gara Djebilet, est désormais perçu comme une ressource stratégique. Grâce à des procédés de déphosphoration développés en partenariat avec des acteurs internationaux, notamment chinois, ce sous-produit pourra être valorisé dans la fabrication d’engrais, en synergie avec d’autres projets structurants tels que celui de Oued El Hadba. « Nous sommes dans une logique de symbiose industrielle, où chaque flux est optimisé », a insisté l’intervenant.
Les retombées économiques attendues sont multiples. L’acier vert est aujourd’hui très recherché par des secteurs stratégiques comme l’automobile, le ferroviaire, la construction navale et les infrastructures. Il constitue également un intrant clé pour les batteries lithium-fer-phosphate (LFP), une technologie prometteuse pour les véhicules électriques, plus sûre et plus stable que les batteries conventionnelles. Dans ce domaine, l’Algérie ambitionne de se positionner sur des segments industriels à forte valeur ajoutée.
Sur le plan de la souveraineté économique, Gara Djebilet devrait permettre de réduire significativement les importations d’acier et de produits sidérurgiques, tout en favorisant la transformation locale. « Exporter de l’acier brut ne suffit pas ; l’enjeu est de développer des unités de transformation pour capter davantage de valeur », a plaidé le professeur Mohamedi, évoquant la fabrication locale de rails, d’équipements industriels ou de structures pour les énergies renouvelables.
Enfin, l’expert a comparé ce projet à celui du développement du gaz naturel liquéfié (GNL) dans les années 1970, qui avait fait de l’Algérie un pionnier mondial. De la même manière, Gara Djebilet pourrait positionner le pays comme un acteur de référence de l’acier vert, en Afrique et au-delà.
Par Réda Hadi
