Par Dr Zoubir SAHLI, Consultant agroéconomiste
En ces temps d’inflation des prix des produits agricoles et alimentaires, de maladies diverses et de grandes difficultés pour une grande partie de la population algérienne à satisfaire ses besoins quantitatifs et qualitatifs, il m’est paru utile de poser le problème de la sécurité alimentaire du point de vue de la qualité, du mode de consommation et de la sécurité des aliments.
La sécurité alimentaire c’est certes la disponibilité et l’accessibilité des populations aux produits de consommation alimentaire, en tout lieu et à toutes les époques. Mais la sécurité alimentaire c’est aussi une question sociale et sanitaire liée au mode de consommation et à la sécurité des aliments consommés.
Les questions de la qualité et de sécurité des aliments sont devenues, au cours du temps, des questions cruciales dans le système alimentaire mondial ou à l’échelle des personnes, des groupes d’individus ou de pays. Elles touchent directement à la santé et à l‘intégrité physique des consommateurs et peuvent avoir un impact sur l’environnement.
Certes, le choix des produits à consommer sont le fait exclusif du consommateur lui-même et cela fait partie de sa liberté et des son droit inaliénable, mais les conditions d’accès à la nourriture, surtout la nature et la qualité physique et nutritionnelle de cette même nourriture, deviennent par la force des choses l’objet d’une attention particulière de la part de l’ensemble de la société et donc des institutions en charge de la protection de la santé du consommateur. L’Etat s’engage ainsi à garantir au consommateur un minimum de protection, il développe en sa faveur des règles, des codes et des instruments de contrôle, d’inspection et d’assurance qualité lorsqu’il s’agit de son alimentation, de sa santé et de son niveau nutritionnel.
Dans ce papier, on va constater ce qu’il en a été et ce qui a d’ailleurs fait la force de l’intervention publique dans ce domaine précis de la protection de la santé des citoyens. Mais on sera obligé aussi de constater aussi ce qu’il en est dans la vie courante comme mode de consommation alimentaire et comme risques pour ces mêmes citoyens.
1°/ L’intervention publique en matière de sécurité alimentaire et de sécurité des aliments :
L’Etat algérien s’est doté depuis plus d’une trentaine d’années d’une véritable loi de protection des consommateurs, notamment les consommateurs des produits alimentaires. Cette première loi, promulguée en 1989 a été revue et largement amendée. On se retrouve alors avec une nouvelle loi plus complète appelée « Loi 09-03 du 25/02/2009, modifiée, relative à la protection des consommateurs et de la répression des fraudes » (voir ci-dessous – Synopsis « Nouveauté de la réglementation algérienne relative à la sécurité des denrées alimentaire). Cette nouvelle loi a l’avantage d’être accompagnée par une série de décrets exécutifs et d’arrêtés interministériels qui prennent en charge l’ensemble des préoccupations du consommateur (sécurité des produits, additifs alimentaires, étiquetage, conditions d’hygiène et de sécurité, contrôles divers, informations des consommateurs, système HACCP etc…).
Pour ce qui concerne les questions de qualité et d’innocuité des produits agricoles et des produits alimentaires et des aliments, on peut dire que le corpus juridique et réglementaire est assez bien étoffé, avec notamment : les règles, les codes et les systèmes de contrôle et d’inspection et de répression des fraudes qui touchent les produits d’importation, les contrôles et les inspections phytosanitaires et zoo sanitaires, les aspects vétérinaires, le contrôle des semences, l’étiquetage, les codes et les règles en matière de quantités ou de doses réglementaires ou tolérées d’adjuvants, de sel, de sucre et de matières grasses, la métrologie, le conditionnement et l’emballage…….
Ainsi, pour les matières premières, les ingrédients et les produits finis ou semi-finis importés ou faisant l’objet d’une commercialisation soumise à contrôle par les organismes de l’Etat, on peut dire que les règles et les mesures de contrôle et d’inspection sont conduites sans grand problèmes. Par exemple, les produits agricoles ou agroalimentaires importés, notamment les semences de céréales, de fourrages et de légumes secs, les souches et embryons animaux, les blés, le mais, le riz, la poudre de lait, les légumes secs, le bétail, les engrais et les produits phytosanitaires…., sont en principe régulièrement contrôlés et inspectés avant leur mise en marché.
Sur le plan institutionnel, l’Etat algérien s’est doté aussi d’un ensemble d’organismes et d’institutions publics ou semi-publics situés à l’amont ou à l’aval de systèmes de production et/ou d’importation de matières premières et de produits finis et semi-finis. On compte dans le secteur agricole et la branche agroalimentaire : des institutions de répression des fraudes, notamment au niveau des ports, aéroports et des frontières terrestres (IREEF/CEEREF), des organismes de contrôle et d’inspection phytosanitaire et zoo sanitaire, des directions du commerce et de prix (DCP) chargées au niveau de chaque wilaya du contrôle des produits et des prix, des laboratoires centraux (du CAQE** et de l’OAIC*, notamment) et des laboratoires régionaux de contrôle de la qualité des matières premières et des produits alimentaires (contrôle physico-chimique, organoleptique, micro biologique….), ainsi que plusieurs laboratoires au niveau des grandes entreprises et filiales d’entreprises.
Pour ce qui concerne les autres aspects de la qualité, il a été développé et généralisé, mais essentiellement au niveau des organismes publics, des mesures et des outils de preuves de la qualité (certification, normalisation, accréditation de laboratoires de contrôle, labellisation, assurance qualité etc…), avec l’apparition d’organismes importants comme l’Office de métrologie (ONML), l’Institut de normalisation (IANOR), l’Institut de propriété intellectuelle (INAPI), l’organisme de certification-accréditation-labellisation (ALGERAC), sans compter les organismes privés nationaux ou étrangers chargés par les entreprises de les aider à faire leurs auto contrôle, leurs audits qualité et leur assurances qualité (exemple de VERITAS).
Pour les questions de qualité spécifique des matières premières et des produits agricoles et agroalimentaires, on se retrouve avec deux démarches.
La démarche publique de contrôle officiel et de répression des fraudes : une démarche qui prend sa source dans la « Loi 09-03 du 25/02/2009, modifiée, relative à la protection des consommateurs et de la répression des fraudes » qui est mise en œuvre par le Ministère du Commerce etqui déroule l’ensemble des textes réglementaires qui dérivent de cette loi. L’objectif est de protéger en théorie le consommateur contre les pratiques de non qualité et de fraude identifiées tout le long des chaines et des filières depuis l’amont agricole, la production agricole, la collecte, le stockage, le transport, la distribution, la commercialisation et l’importation.
Les principales règles à opposer aux producteurs agricoles, aux agro-industriels, aux distributeurs, aux commerçants et autres acteurs des chaines alimentaires sont : la qualité visuelle, organoleptique, nutritionnelle, de présentation, de conditionnement, de stockage, de logistique et de vente des produits (contrôle de la qualité physico-chimique et microbiologique, poids et mesures, étiquetage, matériaux en contact avec les denrées alimentaires, ingrédients et contaminants tolérés, méthode HACCP, information du consommateur….).
Cette démarche s’inscrit dans un cadre officiel et utilise la loi et les instruments réglementaires et institutionnels pour prévenir, contrôler et réprimer les contrevenants. On peut dire que cette démarche a été et est toujours assez efficace lorsqu’il s’agit de matières premières et de produits alimentaires qui sont sous contrôle public, c’est-à-dire ceux qui sont produits, importés ou commercialisés dans le cadre de filières de produits alimentaires de base ou de produits stratégiques (semences de céréales, blé tendre et blé dur, orge, mais, poudre de lait, une partie des quantités de sucre, de tourteaux de colza, de tournesol ou de soja, embryons animaux, parfois de légumes secs….).
L’exemple de la filière céréales (et surtout des blés) est assez édifiant avec un quasi monopole de l’OAIC, un organisme public qui a, non seulement pour fonction de soutien à, la production céréalière et de légumes secs, mais qui est chargé de stocker les produits et de réguler l’ensemble de la filière de l’amont (semences, production, et surtout importation-stockage) à l’aval (collecte, stockage, transport, livraison aux entreprises de transformation, régulation des quantités et des prix, parafiscalité…). Dans le cadre de cette filière hyper centralisée et contrôlée de manière verticale, malgré l’existence d’un secteur privé actif, le contrôle de la qualité des semences produites ou importées, des grains collectés ou importés et des sous produits distribués aux éleveurs (comme le son), le transport et la distribution des grains de bé dur et tendre aux moulins et minoteries, de l’orge et l’avoine, des légumes secs….est réalisé de manière professionnelle et les produits finis livrés aux consommateurs, à quelque exceptions près, sont présentés selon un standard de qualité irréprochable.
Certaines anomalies sont cependant constatées dans :
- le traitement de certaines semences usinées au niveau des coopératives (CCLS/OAIC) dont la qualité est souvent dénoncée par les producteurs ;
- la qualité de la farine panifiable qui ne donne pas toujours un pain de bonne qualité.
C’est le cas aussi du segment « lait de consommation courante » (lait e sachet) de la filière lait qui est un segment assez contrôlé par l’Etat – à travers l’ONIL*** – et dont la matière première est en grande partie importée et dont le produit est subventionné. Les acteurs de cette filière, notamment à l’amont (production laitière et importation de poudre de lait et de matière grasse -MGLA), sont tenus de respecter un ensemble de mesures de qualité et l’obligation de contrôle le long des chaines de production-importation-distribution-commercialisation. Le lait et les produits laitiers étant des produits alimentaires hyper sensibles et fortement exposés à la contamination, ils font en principe l’objet d’une surveillance accrue. Cependant, l’exercice des prérogatives des organismes de contrôle sont assez limitées, elles se font essentiellement à l’amont de la filière. Les risques de non qualité qui peuvent avoir des conséquences graves sur le niveau nutritionnel et sanitaire du consommateur se retrouvent souvent au niveau de l’aval de la filière, qui est en fait faiblement investi par les règles et les mesures de contrôle et d’inspection de l’Etat. Comme pour d’autres filières faiblement contrôlées par les pouvoirs publics, la fabrication, la distribution et la commercialisation du lait et des produits laitiers – même s’il ya un minimum de contrôle – évoluent souvent dans un contexte de risque pouvant avoir un impact grave sur le niveau alimentaire et sanitaire des consommateurs.
Pour les autres produits agricoles frais, végétaux et animaux, il y a en principe des lois et des organismes de contrôle aux frontières (IREEF/CEREEF) et des contrôles phytosanitaires et zoo sanitaires et vétérinaires, mais on ne dispose que peu d’informations sur les fraudes et sur les risques.
Sur les marchés des fruits et légumes, des viandes rouges, des poissons et des produits avicoles, les lois de respect de la qualité existent, ainsi que des dispositifs de contrôle, mais dans la réalité les mandataires, chevillards, grossistes et détaillants agissent librement et sont souvent dans des positions oligopolistiques.
2°/ La démarche de l’autocontrôle propre aux producteurs et distributeurs (agriculteurs, entreprises agroalimentaires, collecteurs-conditionneurs-stockeurs-distributeurs et surtout commerçants de gros et de détail) : C’est une démarche essentiellement privée (EPE Spa et entreprises privées), conduite selon les règles de fonctionnement et de gestion d’une entreprise qui évolue dans des marchés libres. Les opérateurs évoluant dans le cadre de cette démarche doivent en principe respecter les règles, les codes et les mesures de gestion de la qualité (notamment les règles d’hygiène et de sécurité, les règles de l’autocontrôle, de l’HACCP, de l’audit qualité et de l’assurance qualité) et mettre sur les marchés des « produits sains, loyaux et marchands ».
Pour les filières de produits frais (fruits et légumes, poissons, viandes rouges et blanches), l’opérateur doit avoir beaucoup de vigilance pour mettre à la disposition du consommateur des produits indemnes de toute altération, de tout défaut et de toute malfaçon. L’observation sur le terrain a montré que, si pour les entreprises activant dans des filières de produits de base (comme la transformation, le stockage et la distribution des blés, des aliments du bétail, du lait et, accessoirement, des boissons, du sucre et des huiles de graines) il ya effectivement un minimum de respect des règles, des codes et des mesures de gestion de la qualité (notamment les poids et mesures, e conditionnement, l’hygiène et la sécurité des matières premières, des équipement et des produits, l’autocontrôle au niveau de laboratoires d’entreprises……), pour les autres opérateurs activant dans des filières de produits de marchés libres, il n’y a que très peu de respect de ces règles, codes et mesures. Les exemples sont nombreux de produits frais (fruits et légumes, viandes, poissons) et de produits agroalimentaires manufacturés qui ne disposent pas d’étiquetage, ni de signes de contrôle, ni de label, ni d’affichage de prix, ni de signe d’information du consommateur. Il ya eu certes des avancées dans ce domaine, notamment en matière d’étiquetage et d’emballage, mais on constate toujours des cas de dol et de fraude ; une partie non négligeable de ces opérateurs font régulièrement l’objet de plaintes ou de fermeture de leurs établissements par les autorités. Certains de leurs produits ont occasionné parfois de graves cas d’intoxication alimentaires (cas fréquents des produits laitiers, des produits carnés, des pâtisseries….).
Nouveauté de la réglementation algérienne relative à la sécurité des denrées alimentaire.

3°/ Les aspects nutritionnels : L’examen des données portant sur la prévalence de la sous-alimentation établis par les organisations internationales (FAO, PAM, UNICEF, FIDA, OMS), entre 2004-2006 et 2018-2020 confirme des progrès spectaculaires de l’Algérie dans le domaine de la sécurité alimentaire et nutritionnelle. Ces bilans montrent que l’Algérie a été au cours de cette période dans une situation de sécurité alimentaire et nutritionnelle globalement correcte. Les performances réalisées en 2018-2020 sont même bien supérieures au niveau mondial, ou à celles de pays comme l’Egypte ou le Maroc. Elles sont mêmes comparables à celles des pays occidentaux à revenus élevés comme le montre le tableau relatif à la prévalence de la sous-alimentation.
Prévalence de la sous-alimentation (en %)
| 2004-2006 | 2018-2020 | |
| Monde | 12,3 | 8,9 |
| Pays à revenus élevés | ˂ 2,5 | ˂ 2,5 |
| Algérie | 6,7 | ˂ 2,5 |
| Maroc | 5,5 | 4,2 |
| Tunisie | 4,3 | 3,0 |
| Egypte | 6,4 | 5,4 |
Source : FAO-PAM. Rome. 2021
La politique de soutien des prix des produits alimentaires de base initiée par l’Etat, conjuguée à l’amélioration des revenus et des conditions de vie et de bien-être des populations expliquent ces performances. Elles résultent des efforts pour réduire la pauvreté et les inégalités qui, faut-il le rappeler, sont des causes structurelles de l’insécurité alimentaire et de la malnutrition sous toutes ses formes. L’évolution du modèle de consommation alimentaire des Algériens et la forte intervention des pouvoirs publics en faveur de la sécurité alimentaire des populations a entrainé donc des conséquences positives, mais elle a aussi induit des effets négatifs.
-Les conséquences positives : Au-delà de l’aspect de l’amélioration nette des conditions d’accès à la nourriture du plus grand nombre, il a été constaté au cours des dernières années : –un freinage des risques de déficits alimentaires qui, selon les chiffres récents de la Banque mondiale, corroborés avec ceux de la FAO/OMS, s’est traduit par :
– la quasi disparition des cas de sous-alimentation, – la forte régression de la prévalence de malnutrition, – des prévalences d’insécurité et de retard de croissance chez les enfants assez faibles, -l’augmentation de l’espérance de vie des Algériens (77,1 ans en 2010, 76,3 en 2021), -la forte diminution du seuil international de pauvreté (passage de 5,9% en 1995 à 0,5% en 2011), -un ratio population pauvre/population totale parmi les plus faibles de la sous région MENA (moins de 6%).
Cette amélioration a été mesurée par la Banque Mondiale (BM) par un indicateur qui est le taux de pauveraté multidimensionnelle (IPM)1. L’PM est passé en Algérie de 2,1% en 2013 à 1,4 % entre 2013 en 2019 (meilleur que celui de ses voisins régionaux, l’Égypte (5,2 %) et le Maroc (6,1 %). Le pourcentage de personnes vulnérables à la pauvreté multidimensionnelle a lui aussi baissé de 5,8% à 3,6%. Les conclusions du dernier rapport de la BM portant sur la réduction de la pauvreté et des inégalités territoriales convergent parfaitent avec les constats sur la sécurité alimentaire en Algérie établis par d’autres organisations internationales. Le taux de prévalence de l’insécurité grave ou modérée passe de 22,9% sur la période 2004-2006 à 17,6 % (soit – 5,3 points). Ce taux est inférieur et est bien en dessous de la moyenne mondiale (27,7%).
Prévalence de l’insécurité grave ou modérée (% de la population)
| 2004-2006 | 2018-2020 | |
| Monde | 23,0 | 27,6 |
| Pays à revenus élevés | 1,7 | 1,6 |
| Afrique du Nord | 48,8 | 55,5 |
| Algérie | 22,9 | 17,6 |
| Maroc | – | 28,0 |
| Tunisie | 18,2 | 25,1 |
| Egypte | 27,8 | 27,8 |
Source : FAO-PAM. Rome. 2021
D’autres facteurs de la sécurité alimentaire et nutritionnelle peuvent également être examinés, et notamment ceux relatifs à l’adduction à l’eau potable, au raccordement à un réseau d’assainissement et à la santé. Sur ces points, des progrès assez considérables ont été accomplis en Algérie depuis son accession à l’indépendance : l’Algérie a en effet triplé sa production d’eau potable, et l’on estime à 95 % le taux de raccordement de la population aux réseaux publics d’eau potable (98 % selon l’enquête population et habitat de l’ONS) et plus de 6,5 millions d’habitants ont bénéficié d’installations d’assainissement amélioré permettant de porter le taux d’assainissement à 87,6 %.
Les effets négatifs : Aujourd’hui, les questions de sécurité alimentaire se posent essentiellement en termes de qualité de la ration, d’équilibre des nutriments et de sécurité sanitaire des aliments consommés. Théoriquement, les rations alimentaires disponibles paraissent certes suffisantes quantitativement, elles ont aussi un avantage nutritionnel (apports suffisants en calories, apports assez faibles en acides aminés apportés par les légumes secs et les produits animaux et en matières grasses apportés essentiellement par les huiles de graines), mais elles restent encore assez déséquilibrées qualitativement. La place occupée par les produits végétaux, et notamment les blés est jugée par les nutritionnistes comme trop importante, et le déficit de protéines et de matières grasses d’origine animale reste encore assez élevé. Le rapport calorico-protéique, malgré quelques avancées, est déséquilibré en faveur du poste calories et en défaveur du poste protéines.
Au niveau de certains ménages et individus qui ont adopté totalement un modèle qui se rapproche de celui des pays développés, il a été constaté aussi des conséquences négatives sur le plan sanitaire, avec des risques de pathologies et de dépenses de santé croissantes : maladies digestives, obésité, diabète, hypertension artérielle, maladies cardiovasculaires et cancers (M. Khiati, 2014). Selon les dernières estimations de la FAO (FAO STAT, 2021) et de l’OMS (2014), il ya eu en Algérie des cas de carences alimentaires et de maladies nutritionnelles (obésité, anémie, surpoids…).
La population algérienne, assez carencée en protéines et consommant de plus en plus de produits riches en calories, va se trouver confrontée ces cinq dernières années à d’autres difficultés, notamment d’accès à des produits riches comme la viande rouge, les poissons et, à un degré moindre, aux produits avicoles et à certains fruits.
D’où la relance du débat sur les niveaux alimentaires et nutritionnels et leurs conséquences sur la santé des Algériens.
Conclusion :
Sur le plan de la consommation alimentaire, tous les signaux montrent une assez nette amélioration des principaux indicateurs en Algérie, notamment :
– l’accès relativement facile aux principaux produits alimentaires, notamment les produits de base (céréales, lait, huiles de graine, sucre et pomme de terre), du fait notamment des soutiens apportés depuis de nombreuses années par les pouvoirs publics (subventions des prix à la consommation), de l’organisation des marchés des produits de base, de la mise à la disposition du plus grand nombre de produits alimentaires riches en calories et , à un degré moindre, en matières grasses et en protéines ;
-les rations par tête des produits de base et notamment les produits importés et subventionnés ont fortement augmenté et évolué de manière régulière depuis les années 70 à ce jour : produits céréaliers (plus de 220 kg/personne/an), lait et produits laitiers (plus 130 litres /personne/an), huile de graines (plus de 35 litres/an), sucre (plus de 30 kg/an), légumes secs (plus de 35 kg/personne/an), pomme de terre (plus de 80 kg/personne/an) ;
-un changement radical du modèle de consommation, qui est passé progressivement d’un modèle traditionnel de type rural et à diète maghrébine et méditerranéenne à un modèle de consommation de type urbain et occidental, riche en calories et relativement pauvre en protéines végétales. L’adoption de ce nouveau modèle a quelque peu assuré la sécurité alimentaire d’une grande partie de la population dont les niveaux nutritionnels ont évolué vers des niveaux acceptables comparés aux niveaux nutritionnels moyens à l’échelle mondiale, et qui sont largement supérieurs à ceux observés à l’échelle arabe et africaine (en moyenne : plus de 3.450 Kcaloris/personne/an, 90 grammes de protéines brutes et 50 grammes de lipides). Mais on est en présence d’un modèle qui a un impact souvent négatif sur les niveaux nutritionnels et sanitaire des consommateurs et qui coûte cher. L’essentiel des produits consommés, des calories et des protéines ingérées est importé et payé en devises fortes.
Mais aujourd’hui, il est question de savoir si cette situation va perdurer et si l’Algérien consomme correctement et comment.
Il ya aussi un problème qui est devenu presque spécifique aux conditions d’accès des consommateurs aux produits alimentaires : on a relevé déjà depuis longtemps que l’Algérien a plus de facilités d’accès aux produits importés ou aux produits agroalimentaires issus des matières premières importées (semoule de blé dur, farine et pain de blé tendre, lait de consommation courante produits avicoles, sucre, huiles de graines, café…) qu’aux produits locaux (dont les produits agricoles frais comme la viande rouge, le poisson, certains légumes, les fruits frais, les fruits secs, le miel, les produits laitiers…). Evidemment, la première catégorie de produits est souvent encadrée par des règles, avec des prix au détail souvent subventionnés et en rapport avec le pouvoir d’achat des consommateurs. La deuxième catégorie de produits obéit à la loi de l’offre et la demande et se trouve imbriquée dans des systèmes de transactions commerciales souvent non transparentes ; les produits de consommation de cette catégorie sont de plus en plus souvent impactée par l’inflation.
Conséquence : Une grande partie de la population et la majorité des consommateurs appuient leurs modèles de consommation sur l’acquisition de produits de la première catégorie, certes riches en calories, mais assez modestes lorsqu’il s’agit de nutriments de base comme les protéines, une partie des matières grasses, des sels minéraux ou des vitamines.
Cependant, avec les niveaux de croissance démographique atteints en Algérie et l’évolution des besoins et des modes de consommation en ce début du 21° siècle, il est actuellement difficile de se faire une idée précise des niveaux nutritionnels réels atteints par l’Algérien moyen. A notre connaissance, aucune enquête de consommation alimentaire détaillée et concernant l’ensemble de la population algérienne n’a été lancée et ce depuis plus de vingt cinq ans. L’enquête la plus sérieuse a été effectuée en 1988, une autre enquête a été lancée avec l’appui de la FAO en 2001, mais ses résultats n’ont pas été publiés.
D’où l’intérêt et l’urgence d’une grande enquête de consommation alimentaire et le lancement d’un véritable diagnostic des régimes alimentaires et du modèle de consommation des Algériens pour mesurer à quel stade réel ils sont et comment ils pourront améliorer leur niveau alimentaire.
Il devient nécessaire aussi de faire un examen sérieux des meilleures conditions de changement de l’actuel modèle de consommation, corrélativement avec le changement de la trajectoire actuelle de la croissance de la population et de l’évolution des niveaux de vie.
Par ailleurs et sur le plan strictement « qualité et sécurité des aliments », nous appuyons les propositions faites il y a quelques années par le Ministère de la Santé, notamment :
- l’amélioration et la facilitation de l’information des consommateurs sur la valeur nutritive des
- denrées alimentaires ;
- le renforcement de la coordination intersectorielle en matière de lutte contre les maladies non transmissibles (diabète, maladies cardiovasculaires et respiratoires,…..), sous l’égide du Ministère chargé de la Santé
- la poursuite des actions relatives à la réduction du sucre, sel et matières grasses dans certaines denrées alimentaires ;
- organiser des campagnes de sensibilisations des consommateurs et des professionnels concernés sur le coût des maladies non transmissibles sur l’économie nationale (médecins, nutritionnistes, spécialistes en industries alimentaires, enseignants, spécialistes en communication,…) ;
- ancrer dès le jeune âge des consommateurs aux bonnes habitudes et pratiques nutritionnelles (écoles) ;
- former et instruire les établissements assurant la restauration collective à leurs employés de respecter les recommandations de l’autorité sanitaire nationale en matière de réduction du sucre, sel et matières grasses, lors de préparations des repas ;
- encourager la recherche et le développement au sein des entreprises pour la formulation d’aliments sains et nutritifs en respectant la durabilité du système de production (équité socialement acceptable, économiquement viable et écologiquement durable) ;
* OAIC : Office interprofessionnel des céréales
** (CACQE) : un organisme public sous tutelle du Ministère du Commerce chargé de veiller au bon fonctionnement du réseau de laboratoires de contrôle de la qualité et de la répression des fraudes. Cet organisme constitue un instrument indispensable à l’accomplissement des actions d’investigations et de développement de l’activité de contrôle et de la promotion de la qualité.
*** ONIL : Office national interprofessionnel du lait
1 La BM a consacré son chapitre 3 du rapport cité à « l’évolution de la pauvre non monétaires et des inégalités en Algérie ».L’indicateur de la pauvreté multidimensionnelle (IPM) est une approche non monétaire permettant de mesurer le niveau de privation en se concentrant sur trois grandes dimensions: la santé, l’éducation et les conditions de vie. Les données de ces trois dimensions sont agrégées dans un indicateur unique qui varie de 0 à 100, où 100 représente le dénuement le plus total. Une personne est considérée comme « multi dimensionnellement pauvre » si son niveau de privation dépasse 33.



