Souveraineté numérique : Une stratégie nationale d’IA en cours d’élaboration
À l’heure où l’intelligence artificielle s’impose dans tous les secteurs, de l’éducation aux télécommunications en passant par la finance et la santé, l’Algérie accélère l’élaboration d’une stratégie nationale destinée à encadrer, sécuriser et valoriser ses usages. Ce chantier s’impose avec force face à l’essor rapide des modèles d’IA générative et à la dépendance croissante aux solutions étrangères. Le pays engage une étape décisive dans le renforcement de son indépendance numérique.

Au cœur de cette dynamique, les établissements dédiés à la formation d’élites dans le numérique jouent un rôle structurant, à l’image de l’École nationale supérieure de l’intelligence artificielle (ENSIA). Son directeur, le Pr Abdelmalek Bachir, a rappelé sur les ondes de la « Chaîne I » de la radio nationale que l’Algérie dispose aujourd’hui des fondations nécessaires pour développer une IA souveraine, à condition de consolider ses efforts autour d’une stratégie cohérente. « Nous avons le capital humain, les infrastructures et la volonté politique. Ce qui nous manque encore, c’est une vision unifiée qui coordonne tous les acteurs et donne une véritable cohérence nationale à l’écosystème », a-t-il souligné.
Depuis deux ans, le Conseil national de l’intelligence artificielle supervise l’élaboration d’une stratégie dédiée, tandis que plusieurs institutions, parmi lesquelles l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information et l’Autorité de protection des données personnelles, œuvrent à renforcer l’architecture juridique et sécuritaire du pays. Cependant, le Pr Bachir estime que l’accélération mondiale de l’IA impose une mise à jour profonde du cadre national. « Les technologies évoluent si vite que les politiques publiques doivent suivre un rythme plus soutenu », a-t-il indiqué. Il devient impératif, selon lui, d’encadrer l’usage de l’IA, de protéger les données nationales et d’adopter des règles éthiques adaptées aux spécificités du pays.
L’enjeu central de la future stratégie est clair : éviter que l’Algérie ne devienne un simple consommateur de technologies importées. Pour le directeur de l’ENSIA, tout commence par la maîtrise des données. « Sans données locales de qualité, nous ne pouvons pas construire des modèles qui reflètent notre réalité. L’IA doit s’appuyer sur des données algériennes, protégées par des serveurs nationaux, pour être réellement pertinente », a-t-il expliqué. De nombreux secteurs, tels que l’administration, l’éducation, l’énergie et les télécommunications, sont engagés dans un processus de numérisation intensifiée. Cependant, le pays doit encore constituer des bases de données robustes pour alimenter des modèles entraînés localement. Le professeur insiste : « L’un des piliers de la souveraineté numérique, c’est la donnée. Et cette donnée doit être collectée, structurée et sécurisée ici, en Algérie ».
Depuis plus de quatre ans, l’ENSIA forme une élite d’ingénieurs spécialisés en intelligence artificielle, mathématiques appliquées et sciences des données. Les promotions attirent désormais l’attention des entreprises, qui viennent recruter directement sur place. Lors d’un salon organisé récemment, les offres d’emploi reçues dépassaient largement le nombre de diplômés disponibles. « Nos étudiants sont préparés à devenir les futurs architectes de l’écosystème national de l’IA. Ils maîtrisent non seulement la technique, mais aussi la dimension éthique et entrepreneuriale. Beaucoup d’entre eux créeront leurs propres start-up, et c’est précisément ce dont le pays a besoin », a affirmé le Pr Bachir. L’école dispose également d’un incubateur permettant l’accompagnement de projets innovants, favorisant l’émergence de solutions locales adaptées aux besoins des institutions et des entreprises.
La création récente d’infrastructures de stockage sécurisé, comme le Centre national de données, ainsi que le déploiement massif de la fibre optique, offre désormais un socle solide pour le développement de modèles algériens. Toutefois, le directeur de l’ENSIA rappelle que la cybersécurité reste un défi majeur : « L’IA ne sert à rien si les données ne sont pas protégées. La souveraineté commence par la maîtrise de nos systèmes d’information et par la sécurisation de chaque couche de l’architecture numérique». L’un des objectifs centraux de la stratégie nationale est d’adapter l’IA aux valeurs, au cadre juridique et aux spécificités sociales du pays. Les modèles universels, souvent importés, ne sont pas toujours compatibles avec les cultures locales. « Nous devons créer des modèles éthiques, fondés sur nos propres valeurs. L’IA ne peut pas être un produit importé comme un autre ; elle doit être ancrée dans notre réalité », a-t-il conclu.
Par Adem A.
