Contribution/ Les zones de montagnes et le développement de l’agriculture familiale
Par Zoubir SAHLI*
Les zones de montagne –notamment telliennes – ont toujours abrité une population paysanne de vieille souche, formée par des familles tirant l’essentiel de leur subsistance d’une série d’activités rurales basées sur la permanence d’un ensemble de systèmes d’exploitation des ressources naturelles et de production agricole permettant le maintien d’une forme de cohésion sociale face à l’adversité et à la rigueur du milieu écologique. Les zones de montagne, malgré les effets des guerres et les exodes forcés, ont permis aussi l’existence de fortes communautés rurales dont la majorité reste encore attachée à son terroir d’origine et à ses valeurs ancestrales.
Toutefois et dans beaucoup de cas, le peuplement des zones de montagne évoque à la fois une saturation de plus en plus problématique des espaces ruraux et un niveau d’enclavement assez élevé. Les populations paysannes montagnardes vivent d’ailleurs à l’intérieur d’espaces encore fragiles. Elles font face aussi à de sérieux problèmes fonciers qui menacent la stabilité du milieu et la bonne gestion du territoire. Ces populations tentent de s’adapter aux conditions difficiles de leurs milieux et mettent en œuvre un ensemble de pratiques et des stratégies de sortie de crise, mais les contraintes sont importantes et les perspectives de constitution d’une base forte pour le développement d’une agriculture familiale semblent encore lointaines et restent liées à une véritable politique de la montagne.
Nous parlons surtout des zones de montagnes telliennes qui forment en Algérie un ensemble d’entités homogènes formées de terres hautes, de plateaux, de vallées profondes et de hauts piémonts2.
Nous visons un espace varié et assez diversifié mais où le climat est rude et incertain qui joue avec l’altitude un rôle prépondérant. Le climat et l’altitude produisent en effet une influence directe sur les potentialités hydriques, sur les pratiques agricoles, ainsi que sur le développement de la végétation naturelle, et interviennent comme facteur de risque pour le milieu environnemental et écologique (inondations, sècheresse, érosion des sols et dégradation du couvert végétal naturel).
Sur le plan humain, ce type d’espace abrite une population souvent dense, groupée en habitat compact mais aussi en habitat assez dispersé. On évalue actuellement à environ 20 à 25% des habitants de l’Algérie qui vivent en zone montagneuse, souvent de façon définitive, dont plus de 20% dans les zones de montagne proprement dite où les densités humaines sont les plus importantes (entre 100 et 600 habitants au Km2). Ce qui suppose une forte occupation des terres et des flux de population intenses. Certes, l’exode rural a existé partout et l’émigration a pendant longtemps été l’exutoire utile des populations, mais la montagne tellienne reste une terre peuplée, une terre de paysans pluriactifs.
Sur le plan économique, ce sont certes les activités agricoles qui semblent encore dominer. Le modèle le plus en vue est celui d’une agriculture familiale de polyculture-élevage, mais la relation avec la terre est souvent problématique. La montagne devient pour ses populations un véritable cadre de vie artificiel où apparaît un nouvel équilibre dans un environnement écologique qui se trouve profondément perturbé et une société vivant une situation de crise.
La montagne fait tout de même vivre une population rurale et de souche paysanne assez nombreuse et assez dynamique ; elle demeure encore une base agraire qui permet une variété d’agro-écosystèmes encore assez viables, producteurs de patrimoine et des produits de terroir. Mais la montagne est aussi synonyme de faiblesse des niveaux de vie, d’exclusion et de pauvreté si bien que les populations qui y vivent rencontrent une situation économique et sociale des plus difficiles et de nombreux problèmes :
– La gestion des ressources naturelles dans les zones à forte densité de population est dominée par des problèmes de fortes pressions et par un processus de dégradation et de réduction du potentiel agricole (la SAU par habitant a tendance à régresser sans contrepartie en terme de mise en valeur), un morcellement excessif des terres et une insuffisance d’ouvrages de mobilisation des eaux de surface, même si dans beaucoup de zones, on trouve une densité appréciable du réseau hydrographique et la présence de sources et de puits à aménager. Ailleurs (exemple du massif de Chréa, wilayas de Blida et de Médéa), l’espace subit depuis plusieurs années des pressions anthropiques imposées essentiellement par l’afflux touristique (plus de 2 millions de visiteurs par an), ainsi que par d’autres formes de risques qui peuvent nuire à l’évolution de ses écosystèmes comme les labours en pente, l’augmentation des cueillettes ou des prélèvements illicites ou non organisées des plantes et des animaux (lichens, champignons et autres plantes aromatiques et médicinales, petits animaux…) et les incendies de forêts3 .
En fait, les populations vivent à l’intérieur d’espaces encore fragiles et certaines de leurs activités entrainent des pressions intenses qui mettant en danger les formations végétales et les richesses faunistiques locales. Cette situation rend par ailleurs problématiques et parfois incertaines leurs conditions de vie, si bien qu’elles arrivent difficilement à faire l’équilibre entre l’amélioration de leurs conditions de production et l’absolue nécessité de préservation des ressources permises par des espaces et un ensemble d’écosystèmes en danger. La faiblesse de la productivité agricole, ainsi que les faibles possibilités offertes par d’autres secteurs, entrainent ainsi des cas avérés d’atteinte aux ressources rares (produits forestiers ligneux et non ligneux) et de pressions intenses sur les sols. Il est toutefois utile et important de souligner que la population locale, malgré ce fragile équilibre, est consciente des enjeux écologiques.
-Sur le plan spatial, nous constatons des niveaux d’enclavement et des disparités assez élevées des populations et des zones de production et d’activités. Les principaux indicateurs de développement humain, malgré une avancée considérable au cours de ces dernières années, demeurent encore faibles et peu susceptibles de faire rattraper à ces zones leur retard par rapport aux zones plus favorisées comme les zones de plaines ou tout le long de la bande côtière. Les indicateurs qui s’appliquent aux communes (exemple de la région de Petite Kabylie des Babors), malgré quelques progrès, sont des indicateurs largement défavorables.
- – L’activité agricole, d’essence familiale et relativement importante au départ, tend à décliner d’année en année. Le maintien d’un système de production d’agriculture de subsistance, avec une céréaliculture de misère, une oléiculture et un élevage familial relève beaucoup plus d’une tradition de maintien du terroir local que d’une activité agricole rentable. Les communes abritent majoritairement des exploitants agricoles disposant tout d’abord d’un patrimoine agricole d’assez faible importance : les « micro-fundia » de moins de 5 ha constituent plus de 35% et les moins de 10 ha constituent la majorité des exploitations (64,50%) ; la SAU moyenne par exploitation variant entre 5 à 12 ha représente plus de 70% de la surface totale de l’exploitation. Les superficies irriguées et des superficies arboricoles ne représentent que 11 à 13% de la SAU4. Cette faiblesse est souvent due aux contraintes inhérentes à la question foncière (indivision, morcellement, litiges, perte de la fertilité des sols…), à l’approvisionnement et à la commercialisation des produits agricoles et des produits de l’artisanat rural. D’autres causes peuvent être invoquées, telles que : la question cruciale et encore insoluble du financement agricole, la faiblesse de l’environnement technique et administratif. Par ailleurs, pratiquement tous les actifs s’adonnent au travail extra-agricole hors de leurs zones d’habitation et hors de leurs exploitations agricoles. On est donc dans un contexte typique de paysans pluriactifs tirant l’essentiel de leurs revenus de salaires ou d’entrées d’argent venant de l’extérieur.
-Les institutions spécifiques au développement des zones montagneuses et les identités propres à ces zones sont encore floues (communautés de base, organisations sociales et culturelles, administration, relais politiques…). En fait, il ya un sérieux paradoxe à constater : alors que les zones de montagne sont réputées pour être le fief d’une paysannerie séculaire disposant d’un réseau dense de solidarités (exemple du système de la Touiza), les groupements sociaux qui l’habitent actuellement arrivent difficilement à s’organiser et à participer réellement en faveur d’une relance de l’activité agricole.
La petite paysannerie de montagne constitue-t-elle un enjeu pour le développement ou la relance de l’agriculture familiale ?
L’agriculture familiale constitue pour de nombreux pays, et particulièrement en Algérie et dans l’ensembles des pays méditerraanéeens, un ensemble de systèmes de production et un mode de vie paysan qui présente des atouts indéniables, tant en ce qui concerne l’existence d’un rôle prépondérant de la famille que la forte articulation entre l’unité de production (l’exploitation) et l’unité domestique ou ménage. Parmi les autres atouts, on relève la forte adaptation de l’agriculture familiale à diverses situations problématiques du fait de la nature même de ce mode de production basé essentiellement sur des stratégies particulières de prise de décisions et de diversification des sources de revenus (pluriactivité et agriculture familiale5). On relèvera aussi les efforts fournis (notamment au cours de ces dernières années) – notamment dans les zones à faible productivité agricole (zones de montagne) – pour mettre en œuvre des stratégies particulières, parmi lesquelles :
Les « stratégies familiales de résolution des risques » : Certaines familles rurales vivant des situations difficiles remettent à l’ordre du jour leurs stratégies d’adaptation et de projection qui ont constitué l’essence même de leur existence et la pérennité de leurs systèmes de production. En luttant de manière permanente contre les aléas du climat et contre les conditions extrêmement difficiles du milieu environnant, elles tentent ainsi d’apporter des réponses cohérentes. On a à faire souvent à un ensemble de « stratégies familiales » de résolution des risques qui seraient en grande partie basées sur la valorisation de la force de travail familiale, souvent à l’extérieur des zones rurales et hors du secteur agricole. La pluriactivité et la mobilité semblent être les orientations stratégiques les plus en vue au sein des familles paysannes. Ce type de stratégies n’a certes pas permis l’arrêt de l’exode, mais il a contribué largement à revitaliser les villages et les terroirs de montagne.
Les « stratégies de groupes » : Dans le monde rural, il y a toujours eu des « stratégies de groupe », fondées sur la communauté des moyens et des destins et sur la lutte contre les risques externes. Cependant, les stratégies de groupement et les communautés rurales traditionnelles ont comme une tendance à s’amenuiser et à se relâcher. On voit cependant des tentatives d’« associations » de la part des plus jeunes parmi les membres de la famille, le plus souvent pour capter des aides ou des soutiens de la part des pouvoirs publics6.
Des stratégies basées sur des réponses techniques sous forme d’actions volontaristes de valorisation des ressources locales et des atouts du potentiel naturel local : Ce type de réponses et les actions mises en œuvre pour les concrétiser se basent sur l’existence : – d’un paysage riche et varié, encore écologiquement stable et largement favorable au développent d’activités touristiques (de timides actions et de petits projets sont en cours d’élaboration7) ; – de ressources forestières et un potentiel floristique pouvant faire l’objet d’une valorisation économique ; – de ressources en eau non encore mobilisées et non encore exploitées ; – de versants de montagne et de piémonts à mettre en valeur à travers une démarche d’aménagement ; – d’un potentiel important en produits agricoles et agroalimentaires de terroir pouvant faire l’objet d’une démarche de construction de signes officiels de qualité de type Indication géographique (olives, huile d’olive, figues sèches, légumes frais, grenades, viande caprine et ovine, miel de montagne….) et – d’un potentiel en ressources humaines jeunes et instruites à capitaliser.
La petite paysannerie de montagne reste donc assez dynamique. Son identité propre et son mode d’évolution, malgré les nombreuses contraintes et malgré sa marginalisation, peuvent lui permettre aujourd’hui de se prévaloir d’un statut particulier que les pouvoirs publics doivent lui reconnaitre, c’est celui d’un ensemble social encore attaché à son territoire. Une autre caractéristique pourrait également lui donner plus de poids, c’est celle qui fait que certains agriculteurs familiaux restent – dans certains cas8 – de véritables « gardiens du paysage ».
Par ailleurs et compte tenu de l’importance des programmes de soutien et d’aides engagés, notamment dans le cadre des PPDRI**, mais compte tenu aussi des stratégies d’adaptation mises en œuvre, de nouvelles possibilités s’offrent à cette paysannerie pour relancer une agriculture familiale assurant certes un minimum de sécurité alimentaire, mais valorisant de manière économique le potentiel agricole et forestier des zones de montagne. Nous savons que les populations de montagne ont appris à développer des produits « spécifiques » élaborés à partir d’une interaction entre savoirs faire locaux et ressources naturelles particulières (sol, climat…)9.
Il y a donc aujourd’hui un contexte favorable au développement de certaines zones défavorisées grâce à la promotion de leurs produits de terroir.
Il existe aussi une bonne réputation de la qualité des produits agricoles de montagne qui pourraient être labellisés ; il existe aussi un savoir faire local dans le domaine de l’artisanat qui peut être valorisé. L’agrotourisme et l’écotourisme peuvent enfin contribuer à la valorisation de ce patrimoine naturel et à l’amélioration des revenus des populations locales.
Cependant un tel processus de développement local et une telle dynamique ne serait viable que si on règle définitivement la question du devenir et du statut des territoires montagneux.
Une stratégie globale qui serait soutenue par une véritable politique de la montagne serait la seule voie pour redynamiser l’agriculture familiale.
Celle-ci devrait entre autres être conditionnée par :
1°/ -une véritable loi sur la Montagne en Algérie;
2°/ -des appuis de la part des pouvoirs publics
3°/ – un système d’organisation conduit par des professionnels; ces professionnels devant être coordonnés entre eux à l’intérieur de réseaux ou de « systèmes de production locaux ».
4°/ La réhabilitation et la valorisation des territoires, ainsi que la promotion de l’agriculture familiale, qui sont et qui doivent être des voies porteuses pour favoriser le développement local.
Nous pensons donc qu’il est possible d’encourager ce processus en réorientant et en appuyant les systèmes productifs locaux sur des territoires spécifiques pouvant être des centres d’action et d’innovation.
2 Notre présent travail se base sur la synthèse d’un ensemble de réflexions basées en grande partie sur une série d’enquêtes que nous avons menées au cours de ces dix dernières années dans les zones de montagne de l’Algérie du nord, notamment au niveau de la région de la Petite Kabylie des Babors et du Parc national de Chréa.
3 Source : Bilan des incendies de forêts de la commune de Chréa – 2005-2009 (APC de Chréa)
4 5 Enquêtes personnelles effectuées dans les communes de Guenzet, Harbil et Babor (massif des Babors, wilaya de Sétif)
5 Bourenane N. (ed.), Campagne P. (ed.). Pluriactivité et revenus extérieurs dans l’agriculture méditerranéenne. Montpellier : CIHEAM, 1991. 192 p. (Options Méditerranéennes : Série B. Etudes et Recherches; n. 5).
6 Selon un responsable de la Chambre d’agriculture de la wilaya de Blida, plusieurs cartes d ‘agriculteurs ont été délivrés récemment à de jeunes fils d’agriculteurs habitant les communes environnant le parc de Chréa, comme il a été agrée deux associations d’éleveurs caprins et apiculteurs dans les mêmes communes.
7 Projet de réhabilitation de villages anciens et de canaux d’irrigation, soutenu par l’ONG Touiza dans la commune de Ain Lagredj (commune montagneuse du massif des Babors dans la wilaya de Sétif)
8 Notamment celui des petits paysans des communes rurales du massif de Chréa (Chréa, EL Hamdania, Hammam Mélouane)
** Projets de proximité de développement rural intégré, lancé dans les années 2000 dans le cadre de la Politique de RENOUVEAU RURAL
9 Z. Sahli. . Rapport final. Projet Agriculture et Développement Rural Durables en régions de montagne- Projet FAO/IAM BARI/ ADRD-Montagne
E-forum Algérie sur la situation et le devenir des montagnes algériennes, Rapport final, (Janvier 2010), ADRD/CIHEAM-IAM Bari
* Ingénieur agronome, Docteur en Economie rurale et agroalimentaire, Universitaire, consultant et manager du bureau conseil AGRODEV DZ
