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Par Mohamed Rachid Cheriti *

Longtemps fragilisée par les catastrophes de Tchernobyl (1986) et de Fukushima (2011), qui ont profondément marqué les esprits, l’énergie nucléaire connaît aujourd’hui un regain d’intérêt. La quête de souveraineté énergétique et la nécessité environnementale ont en effet remis cette filière au cœur des débats. Pourtant, son déploiement reste vivement contesté, certains alertant sur les risques persistants en matière de sûreté et sur l’épineuse question de la gestion des déchets radioactifs. Dans ce grand échiquier mondial où les équilibres se recomposent, l’Algérie ne saurait rester spectatrice, car elle dispose déjà d’un programme à des fins de recherche. Forte de ses atouts et de sa vision programmatique, elle tient entre ses mains les clés d’une émergence audacieuse, à condition d’oser saisir cette fenêtre d’opportunité avec lucidité et ambition.

Avec la croissance de la demande d’énergie notamment l’électricité devrait croître fortement au cours des prochaines décennies, toutes les économies auront à relever un véritable défi qui consistera à produire l’énergie nécessaire pour soutenir la croissance économique et promouvoir le développement social tout en renforçant la protection de l’environnement. Dans ce contexte, il appartient aux responsables politiques de définir des politiques énergétiques à la hauteur de ce défi et assez solides pour maîtriser les risques liés à la mondialisation de l’économie. Parmi les différentes sources d’énergie qui apportent une contribution significative à l’offre mondiale, aucune n’apparaît plus complexe que l’énergie nucléaire aux yeux des responsables politiques. Les incidences économiques, technologiques et sociales de l’énergie nucléaire étendent la portée des décisions bien au-delà des acteurs normaux du marché. La question en revanche se pose entre un nucléaire pilotable et des renouvelables en pleine expansion. Toutefois, un mix énergétique équilibré demeure l’option la plus réaliste et souhaitable pour atteindre la souveraineté énergétique.

L’intérêt pour l’énergie nucléaire est à son plus haut niveau depuis les chocs pétroliers des années 1970 et plus de 40 pays soutiennent désormais son développement. L’énergie nucléaire en plus qu’elle assure une production ininterrompue durant les pics de demande et capables d’assurer la stabilité du réseau, elle est l’une des rares formes d’énergie à n’émettre quasiment ni polluant atmosphérique ni gaz à effet de serre. Selon les estimations, le cycle complet du combustible nucléaire, y compris l’extraction du minerai et la construction des centrales, émet entre 2,5 et 6 grammes d’équivalent carbone par kilowattheure (kWh) produit. C’est sensiblement égal aux émissions estimées des sources d’énergie renouvelables (hydraulique, éolien et solaire) et environ 20 à 75 fois moins que les émissions des moyens de production d’électricité à base de gaz naturel, qui est le combustible fossile le plus propre.

Selon les dernières compilations de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et de la World Nuclear Association, le parc nucléaire mondial de puissance se stabilise autour de 415 réacteurs en service, pour une capacité installée totale d’environ 379 GW(e). Le chantier nucléaire reste très actif, avec 73 à 74 réacteurs en cours de construction, représentant près de 78 GW(e) supplémentaires, tandis qu’environ 120 réacteurs sont formellement planifiés dans une dizaine de pays. La part du nucléaire dans la production mondiale d’électricité s’établit aux alentours de 9,2 % un chiffre qui masque de fortes disparités nationales, et constitue aujourd’hui la deuxième source d’électricité à faibles émissions après l’hydroélectricité, produisant environ 20 % d’électricité de plus que l’énergie éolienne, 70 % de plus que l’énergie solaire photovoltaïque et quatre fois plus que la bioénergie en 2023. Selon l’AIE, les investissements annuels dans le nucléaire, englobant à la fois les nouvelles centrales et la prolongation de la durée de vie des centrales existantes, ont augmenté de près de 50 % au cours des trois années écoulées depuis 2020, dépassant 60 milliards de dollars américains.

En entrant dans le détail par pays, les États-Unis conservent le plus grand parc opérationnel avec 94 réacteurs, et amorcent une relance industrielle marquée par des projets de grands réacteurs AP1000 et le redémarrage d’unités mises à l’arrêt, comme à Three Mile Island. La Chine occupe une position unique, elle concentre à elle seule plus de la moitié des chantiers mondiaux (39 réacteurs en construction) et prévoit d’en lancer 41 autres, ce qui la propulse au deuxième rang mondial pour le nombre d’unités en service. La France affiche toujours la plus forte dépendance au nucléaire, qui fournit entre 65 et 67 % de son électricité, et elle engage à la fois un programme de prolongation de durée de vie et le lancement d’une nouvelle génération de grands réacteurs. La Russie, avec plus de 34 réacteurs domestiques, s’impose comme un exportateur majeur, avec des chantiers actifs en Égypte, en Turquie et au Bangladesh. L’Inde (8 réacteurs en construction), la Corée du Sud, le Royaume-Uni, le Canada, ainsi que des entrants récents comme les Émirats arabes unis ou la Turquie, complètent ce paysage multipolaire. Dans les économies émergentes et en développement, l’énergie nucléaire ne représentait que 5 % de la production totale d’électricité en 2023, avec des réacteurs en exploitation dans 13 pays. Parmi ces pays, l’Ukraine affichait la part nucléaire la plus élevée, à environ 50%, suivie du Bélarus, à plus de 35 %, l’Arménie, les Émirats arabes unis, la Russie et le Pakistan dépassaient les 10 %.

En ce qui concerne les évolutions technologiques, la grande nouveauté de 2026 est le passage des petits réacteurs modulaires (SMR) de la conception à la réalisation concrète, des chantiers sont désormais ouverts au Canada (Darlington SMR1), en Russie et en Chine. Par ailleurs, l’intérêt des géants du numérique (Google, Amazon, Microsoft) pour alimenter leurs centres de données en électricité nucléaire pilotable et bas carbone constitue un moteur inattendu mais puissant de cette filière sous l’effet de la numérisation et de l’essor de l’intelligence artificielle. Des centres de données alimentés à l’énergie nucléaire sont également prévus en Inde, au Japon et en Suède. Sur le plan climatique, le nucléaire est de plus en plus reconnu comme un complément indispensable aux énergies renouvelables intermittentes, ce qui a conduit l’AIEA et la Banque mondiale à intensifier leur coopération pour le financement de projets, notamment dans les pays émergents, en cohérence avec l’objectif mondiale de tripler la capacité nucléaire.

Au-delà de la production d’électricité pour les réseaux, le recours aux centrales nucléaires pour le dessalement de l’eau de mer constitue une option largement préconisée par de nombreux pays. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), environ 2 000 pétajoules d’énergie ont été consacrés mondialement à cette activité en 2023, et cette consommation devrait quasiment doubler à l’horizon 2030. Plusieurs pays, dont la Chine, l’Inde, l’Égypte, le Japon, la Jordanie, le Kazakhstan, le Pakistan et la Russie, ont déjà mis en œuvre des systèmes de dessalement d’eau de mer à énergie nucléaire. L’Inde exploite actuellement la plus grande usine de dessalement nucléaire au monde, mais celle-ci, d’une durée de vie de 25 ans, devrait arriver à son terme en 2028, deux nouvelles usines de dessalement à énergie nucléaire sont prévues pour la remplacer. La centrale nucléaire de Taiwan, en Chine, a également été utilisée pour le dessalement. Le réacteur KANUPP-1 du Pakistan, qui avait été modernisé en 2010 pour fournir de la chaleur destinée au dessalement de l’eau de mer a été arrêté en 2021. Une autre option supplémentaire de l’énergie nucléaire est l’utilisation de la chaleur excédentaire pour le chauffage domestique, L’exploitation de la chaleur fatale nucléaire pour le chauffage domestique repose sur la cogénération thermique, un principe thermodynamique éprouvé qui consiste à prélever une partie de la vapeur au niveau des turbines du circuit secondaire pour alimenter des échangeurs de chaleur, faisant grimper le rendement global d’une centrale de (33% à près de 80%). La sécurité du procédé est absolue grâce à l’utilisation de circuits intermédiaires étanches qui garantissent l’absence de tout contact direct entre l’eau de la centrale et l’eau circulant sous les routes. À l’échelle mondiale, plus de soixante réacteurs exploitent cette technologie, à l’instar du projet de Haiyang en Chine, qui alimente un caloduc de 23 km pour chauffer 30 millions mètres carrés, ou des réseaux historiques en Russie, en Suisse et en Suède. En France, la centrale de Cattenom développe un réseau pour alimenter l’équivalent de 80000 foyers en Moselle. Il est également important de noter que le transport de l’eau chaude subit des pertes thermiques en ligne qui rendent le coût des canalisations isolées prohibitif au-delà d’un rayon de 50 à 100 km. De plus, plusieurs modèles de réacteurs avancés sont actuellement en développement et peuvent fournir de la chaleur à une température supérieure à 800 °C, offrant ainsi un large éventail d’applications possibles.

En outre, l’industrie nucléaire mondiale emploi environ 1,1 millions employés, dont près de 400 000 travaillent dans l’exploitation des centrales et plus de 600 000 dans la construction de nouveaux réacteurs. En France, par exemple, plus de 40 000 personnes travaillent dans la production d’énergie nucléaire. Tout au long de la chaîne de valeur nucléaire, l’énergie nucléaire génère plus de 200 000 emplois en France, soit environ 7 % de l’emploi industriel, et prévoit d’embaucher environ 10 000 personnes par an au cours des dix prochaines années.

Contrairement aux avantages de cette ressources d’énergie, les grandes questions que nos sociétés se posent au sujet de l’énergie nucléaire en plus du coût d’investissement qui pouvant dépasser 10 milliards de dollars américains pour une centrale nucléaire de grande puissance notamment s’il s’agit d’un investissement public, concernent la sûreté des installations, le stockage final des déchets radioactifs à vie longue, et les énormes ressources en eau nécessaires au refroidissement, susceptibles d’entraîner des pénuries dans les régions avoisinantes. Par conséquent, un engagement en faveur de l’élimination sûre du combustible usé et des autres déchets radioactifs est essentiel à l’acceptation par le public des programmes nucléaires. Plusieurs pays ont récemment pris des mesures pour construire ou étendre la capacité des installations de stockage

*Ingénieur spécialisé dans le domaine énergétique et le développement durable.

L’auteur

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