05/04/2025
ANALYSE

Chine – Etats-Unis: La guerre froide n’est pas près de s’arrêter

Malgré les efforts des diplomates américains pour aller vers l’apaisement et les discours des responsables chinois pour poursuivre l’ouverture du pays, les tensions entre les deux puissances s’accentueront les prochains mois.

Nouriel Roubini (*)

Le China Development Forum (CDF) de Pékin, une conférence annuelle réunissant dirigeants d’entreprise, universitaires, anciens décideurs politiques étrangers, et hauts responsables publics chinois, s’est tenu en présentiel pour la première fois depuis 2019. L’occasion pour moi de rencontrer les nouveaux hauts dirigeants de la Chine, dont le Premier ministre, Li Qiang. Avant de devenir Premier ministre au mois de mars, Li occupait le poste de secrétaire du PCC à Shanghai. Réformateur économique et partisan de l’entrepreneuriat privé, il a joué un rôle essentiel pour convaincre Tesla de bâtir une méga-usine dans cette ville. Durant la pandémie de Covid-19, il a mis en œuvre la très stricte politique « zéro Covid » de Xi, et veillé au bon déroulement d’un confinement de deux mois à Shanghai. Heureusement pour lui, Li a été récompensé pour sa loyauté, et n’a pas figuré parmi les boucs émissaires de l’échec de cette politique. Ses relations étroites avec Xi lui ont également permis de convaincre le président chinois de lever du jour au lendemain les restrictions zéro Covid lorsque cette politique s’est révélée intenable.

Au cours de notre rencontre, Li a réaffirmé l’engagement « de réforme et d’ouverture » de la Chine, message que plusieurs autres dirigeants chinois ont également exprimé. Faire primer la sécurité Cette volonté d’ouverture a toutefois des limites et le Premier ministre chinois a également implicitement mis en garde ses interlocuteurs occidentaux sur le fait que, même si les entreprises américaines étaient les bienvenues en Chine, le gouvernement chinois pouvait également se montrer implacable si jamais ses sociétés et ses intérêts se trouvaient malmenés aux Etats-Unis. Cette menace voilée formulée par Li témoigne de l’actuelle attitude de la Chine vis-à-vis des Etats-Unis : les politiques de la Chine continuent de faire primer la sécurité et le contrôle sur la réforme. Et même si la Chine entend maintenir un système commercial mondial ouvert, le pays répondra sans hésiter avec force à toute tentative visant à l’entraîner dans une nouvelle guerre froide. Dans un récent discours, la secrétaire du Trésor, Janet Yellen, a cherché à apaiser l’inquiétude de la Chine selon laquelle les Etats-Unis s’efforceraient d’« endiguer » son ascension, et de se dissocier de son économie. Les récentes décisions américaines de limitation du commerce avec la Chine, a-t-elle clarifié, étaient fondées sur des considérations de sécurité nationale plutôt que sur une démarche d’entrave à la croissance économique du pays.

Il sera toutefois difficile pour l’Amérique de parvenir à amadouer la Chine, à l’heure où Washington prévoit, semble-t-il, d’introduire des restrictions majeures sur les investissements chinois aux Etats-Unis, et sur les investissements américains en Chine. A ce jour, les dirigeants chinois ne sont pas particulièrement réceptifs aux efforts de Yellen et du secrétaire d’Etat Antony Blinken visant à établir un dialogue sur les moyens de maximiser la coopération et d’atténuer les motifs de confrontation. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a récemment prononcé un discours tout aussi pragmatique, dans lequel elle appelle l’Europe à « mener un effort de limitation des risques plutôt que de dissociation » vis-à-vis de la Chine, tout en soulignant que les politiques chinoises représentent à plusieurs égards une menace pour l’Europe et l’Occident. Ce discours n’a pas été bien accueilli à Pékin, la présidente ayant en effet été snobée lors de sa visite en Chine aux côtés du président français, Emmanuel Macron, en avril, à la différence d’un Macron auquel le tapis rouge a été déroulé.

La Chine s’efforce actuellement de creuser un fossé entre l’Union européenne et les Etats-Unis. Les entreprises localisées dans l’UE ayant d’importants intérêts en Chine, nombre de PDG européens ont assisté au CDF, par opposition à une présence limitée des dirigeants d’affaires américains. Les commentaires controversés de Macron durant sa visite d’avril, notamment sa déclaration selon laquelle l’Europe ne devait pas devenir un « vassal » des Etats-Unis, indiquent que cet effort a peut-être porté ses fruits.

Un communiqué du G7 a néanmoins par la suite réaffirmé la position de l’Occident concernant Taïwan, et condamné les politiques agressives de la Chine à l’égard de l’île. Par ailleurs, le soutien tacite de Pékin à la brutale invasion russe en Ukraine dissuadera probablement l’Europe de succomber à une opération de séduction. Fragmentation et dissociation Proximité de l’élection présidentielle américaine et suspicion de la Chine autour d’une tentative des Etats-Unis visant à contenir sa croissance économique sont vouées à entraver les efforts en faveur de la confiance, et de désescalade des tensions entre les deux pays. Démocrates et républicains rivalisant d’ostensible fermeté vis-à-vis de la Chine, il faut s’attendre à ce que la guerre froide sinoaméricaine s’intensifie, soulevant le risque d’une guerre chaude autour de Taïwan. Les perspectives de coopération entre la Chine et les Etats-Unis apparaissent de plus en plus lointaines. Fragmentation et dissociation sont en train de devenir la nouvelle norme, les deux pays demeurent sur une trajectoire de collision, et l’aggravation dangereuse de l’actuelle « dépression géopolitique » s’annonce quasiment inévitable.

(*) professeur d’économie à la Stern School of Business de l’université de New York. Ce texte est publié en partenariat avec Project Syndicate.

source : Les Echos

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