Système monde et impérialité
Par DERGUINI Arezki (*)
« Je crois et je doute de l’humanité » affirme Edgar Morin[1]. La puissance industrielle a fait croire l’humanité en elle-même. L’impérialité de divine est devenue humaine, un empire américain a succédé aux empires coloniaux jusqu’à ce que la crise climatique remette l’humanité à douter d’elle-même et de son impérialité. Sous un monde unipolaire grouille un monde multipolaire. Cela ne va pas sans déchirures, le doute ruinant la foi plutôt que ne la renouvelant.
La guerre, le système westphalien et les civilisations
Un empire se défait, et sur leurs ruines, d’anciens empires se reconstituent. C’est qu’ils ont appris de leur défaite et du triomphe de leurs vainqueurs. Les empires sont une affaire de géohistoire, de fleuves et de matières premières[2]. Les États-nations sont une affaire occidentale, une partition du monde occidentale qui a vu le système westphalien, les États-nations, s’imposer au monde dans le sillage des empires coloniaux. En tant qu’États-nations, les anciens empires se sont réapproprié les armes de la puissance et dans leur développement retrouvent les chemins qu’ils avaient parcourus autrefois. La puissance réactive leur mémoire, mobilise leurs ressources éparses. Ils s’attachent à regagner leurs anciennes périphéries.
«… fonder un Empire …, exige qu’on parte du rustique pour arriver au sophistiqué dans et par le processus de construction impériale, indépendamment des gadgets raffinés, donc déjà usés et achevés d’une civilisation vieillie. Et Bozarslan de poursuivre « Ibn Khaldûn aurait continué … en expliquant pourquoi il était sceptique de son vivant quant aux ambitions des Arabes de reconstruire leur Empire défunt : un Empire est une expérience et un apprentissage ; en se construisant, mieux encore en se désintégrant, il apprend aux autres comment devenir empire. »[3] On peut le dire des autres Empires.
Le temps d’Ibn Khaldûn diffère des temps modernes, mais les empires connaissent le même cycle de décomposition et de recomposition. De ce point de vue, Ibn Khaldûn n’est pas mort, il a été étouffé par la pensée devenue stato-centrée. Avec la décomposition de l’empire étatsunien, la dialectique khaldounienne des empires refait surface. En son temps, des empires se décomposaient, mais pas encore en États-nations. Il faudra attendre la décomposition de l’Empire chrétien. De la décomposition de l’Empire chrétien, le système westphalien des États-nations va prendre corps en en Europe. La fin des guerres de religion va porter la guerre hors de l’Europe. Les nations européennes se feront la guerre non plus chez elles, mais dans le monde. De ces guerres émergeront les empires coloniaux capitalistes. L’empire chrétien est mort, naissent les empires coloniaux séculiers.
La guerre est au cœur de la formation des nations européennes et de leurs États. L’État se forme autour de la classe guerrière qui monopolise la violence. Il hérite du monopole. Les guerres des princes européens préforment leurs nations. La guerre est au cœur du progrès technique, du développement de l’industrie. C’est la guerre entre princes européens qui fera émerger le système westphalien, c’est la compétition guerrière qui sera le moteur de l’industrie. Le progrès des armes apportera le progrès des machines, ces armes civiles. La société guerrière qui réussira à développer son industrie imposera son empire. Son industrie militaire se transformera en industrie civile et sera transformée par elle. La guerre deviendra industrielle, économique et militaire. Son armée deviendra industrielle, politique et militaire. Le capital s’empare de la machine de guerre.
Au cœur de l’empire précapitaliste se trouvait l’esprit de corps d’une tribu, au cœur de l’empire capitaliste se trouvera l’esprit de corps d’une classe dirigeante. L’impérialité ne disparaît pas de l’histoire, elle est l’objet de la volonté de puissance. À l’origine, « est impérial le geste qui associe le pouvoir terrestre à Dieu et Dieu à un pouvoir terrestre, qui affirme le statut divin ou quasi divin du pouvoir qui gouverne les hommes. »[4] Avec la sécularisation, la cause du pouvoir n’est plus divine, ou divine, mais souterraine, Dieu s’étant fait homme, elle est la toute-puissance sur terre. Elle est la puissance industrielle qui s’empare de la terre et de ses ressources souterraines.
« Par son devenir colonial, l’Empire chrétien d’Occident s’est ainsi métamorphosé au point de provoquer une impérialité libérée du ciel qui la soutenait. … Notre thèse est que l’Empire chrétien médiéval qui unifiait les royaumes d’Occident a été rendu impossible par la Réforme. Si l’Empire est bien mort, comme le dit Michel Foucault dans Sécurité, territoire, populations, la prétention impériale elle-même n’est pas pour autant abolie. La « fin » de l’Empire en Europe conduit à sa fragmentation hors d’Europe. Chaque monarchie a prétendu être un empire en son royaume, comme le signale la célèbre formule anglaise (« This realm is an empire »). C’est à travers l’expansion coloniale et l’esclavage que les monarchies européennes concurrentes ont tenté de réaliser le rêve impérial. En résulte un phénomène de dissémination de l’impérialité.»[5]
Des nations ont émergé de la décomposition des empires précapitalistes, elles ont appris des empires capitalistes occidentaux et les centres de ces anciens empires ont retrouvé leur rêve d’empire. « L’Empire issu de la Révolution, qui cherche à unifier l’Europe, est bien le premier en son genre. La domination universelle qu’il cherche à instaurer n’est plus une restauration de la chrétienté, mais celle d’un État administrant les cultes en divisant la religion en une croyance « privée », une pratique « publique » et une morale « naturelle ». »[6] Pour que des empires occidentaux puissent renaitre des cendres de l’empire chrétien, l’impérialité exige la séparation du politique et du religieux. La guerre des religions a mis fin à l’Empire chrétien. La guerre ne passera plus par la religion, la politique sera la poursuite de la guerre par d’autres moyens.
L’ère d’hybridité
Une nation est plus à l’aise que les autres pour reconstruire son empire, elle a entamé sa sécularisation il y a bien longtemps, bien avant l’Occident, sans avoir été le résultat de guerres de religion, sans s’être engagée dans des conquêtes coloniales. La pensée occidentale n’a remisé ses croyances dans des superstitions religieuses que pour un court moment, elle les a mises à jour. La pensée chinoise a appris à comprendre les autres tout en redécouvrant, puis cultivant sa différence.
« Les exemples de modernisation en Asie de l’Est s’inspirent tous de l’expérience occidentale, y compris la transformation de la Chine après 1978. Mais affirmer que cela constitue la clé du succès de l’Asie de l’Est, ou même l’explication principale, serait une erreur. La transformation de la Chine (comme celle des autres pays d’Asie de l’Est, à commencer par le Japon) s’explique par sa capacité à combiner les enseignements de l’Occident et de ses voisins est-asiatiques avec sa propre histoire et sa propre culture, exploitant ainsi ses propres sources de dynamisme. Nous sommes passés d’une ère binaire à une ère d’hybridité. … Le principal défi du XXI° siècle sera de comprendre la Chine[7]. »
La puissance industrielle a redonné vie au désir d’impérialité, au rêve de dominer le monde. Les guerres de religion ont mis fin au Saint Empire, les empires ne pouvaient plus renaître qu’en séparant politique et religion. La religion ne pouvait plus faire empire. On ne convertira plus à une religion, on civilisera. Pour refaire des empires, les guerres ont cessé d’être religieuses pour devenir industrielles. Le nouvel empire, capitaliste, se trouve devant une nouvelle fin, le rêve de dominer le monde dans un devenir industriel achoppe, la surexploitation industrielle de la nature et sa chosification ne sont plus soutenables. On croyait libérer l’humanité de la nature, on révèle sa servitude. Sans énergies fossiles pas de civilisation thermo-industrielle. Avec la crise climatique et les besoins que l’humanité s’est créés, l’humanité risque d’être submergée.
Le monde a appris des empires occidentaux, s’il ne partage pas le rêve, il doit s’en protéger. Des nations non occidentales rêvent à nouveau d’impérialité. Certaines ont connu l’empire sous sa forme précapitaliste. Elles se souviennent et peuvent rêver autrement leur rapport au monde, le rêve occidental de domination de la nature comme Dieu domine sa Création n’étant plus possible. Ainsi le retour de l’Empire chinois et du système d’États tributaires[8]. Il ne s’agit plus de dominer le monde comme Dieu dominerait son empire, mais impérialité comme exemplarité, supériorité d’une civilisation dans son rapport au monde. La sinisation du monde s’effectue au travers d’une nouvelle impérialité qui diffuse un système tributaire autour de plusieurs pôles. Le monde se sinise après s’être occidentalisé. Les USA se sinisent sans bruit en empruntant au système tributaire certaines de ses caractéristiques. Nous sommes passés d’une ère binaire à une ère d’hybridité. Le monde s’hybride à l’image des sociétés d’Asie de l’Est. L’hybridité qui les caractérise et gagne d’autres parties du monde non occidental gagnera l’Occident lui-même : face au succès croissant des sociétés d’Asie de l’Est, l’Occident sera contraint de s’inspirer de leurs idées et de leurs caractéristiques et de les intégrer[9].
Compétitivité sociale
Pour toutes les nations, se mesurer au monde est un défi permanent. La mesure du monde est difficile, particulièrement lorsqu’une période de décroissance succède à une période de croissance. Les nations veulent plus qu’elles ne peuvent. Les nations dominées ou déclinantes mesurent moins le monde qu’elles ne sont mesurées par lui. Les sociétés dominantes donnent aux autres la mesure, le temps que dure leur efficacité.
La logique d’accumulation du capital est simple logique d’accumulation de puissance. Pourquoi faire de cette logique un trait distinctif ? Et qu’entendre par capital ? Sous le règne de la production, on tend à confondre accumulation du capital et accumulation de puissance. Mais alors on tend trop à réduire le capital au capital économique. Selon P. Bourdieu et non Karl Marx, le capital est défini comme arme de la compétition. Il est spécifique à chaque compétition. Pour forcer le trait, on peut dire qu’à chaque guerre, ses armes et ses guerriers. Le capital est un et multiple, il est puissances. Il est un parce qu’il résulte dans une puissance globale, dans une compétitivité sociale. Il est multiforme parce qu’il s’exprime dans des champs multiples. On peut donc faire une différence entre accumulation de capital militaire, accumulation de capital économique, de capital humain, etc. tous facteurs concurrents et complémentaires de la compétitivité sociale. Dans les sociétés guerrières de classes européennes, la diffusion du progrès est allée du militaire au civil, de la classe guerrière à la société. C’est les guerres des princes et monarques européens et leur rêve d’empire qui est à l’origine de la révolution industrielle. Le politico-militaire incluant une bourgeoisie conquérante. L’accumulation des différents capitaux se complétant plutôt que se substituant. Le militaire incitant et s’appropriant l’innovation technologique avant que dépassée militairement, elle ne diffuse dans le civil pour produire la croissance des finances publiques et les finances du militaire, établissant ainsi un cercle vertueux entre l’économique et le militaire. Les USA ont bien illustré cette situation. La compétitivité sociale, la production des différentes formes de capitaux, dépend de la capacité du civil à s’approprier l’innovation afin qu’en retour le militaire puisse s’approprier une partie des fruits et relancer l’innovation. Mais il se peut que l’innovation assure le progrès technologique et le progrès militaire, mais pas le progrès social. Elle peut se transformer en puissance militaire, mais pas en puissance sociale en détruisant plus d’emplois qu’elle n’en crée. Mais alors la puissance militaire qui n’est plus soutenue socialement cesse de progresser. L’Union soviétique a illustré cette trajectoire.
La compétitivité sociale peut donc être entamée par le progrès technologique. Elle dépendra alors de la capacité de la société à recomposer l’unité de ses capitaux face aux chocs matériels, économiques et climatiques.
La classe capitaliste de la société de classes a triomphé de la lutte de classes parce qu’elle était armée d’un esprit de corps qu’elle a réussi à partager avec la société. Son esprit de corps a fait faire corps à la société, a fait faire corps avec un territoire, a fait faire corps à la nation. La société guerrière de classes, partagée entre guerre interne et guerre externe, par la guerre extérieure et ses conquêtes a soumis sa guerre intérieure. En exportant sa classe dangereuse et en entraînant la classe non capitaliste dans ses guerres extérieures et en partageant avec elle les profits.
Avec la fin des conquêtes extérieures, la fin du colonialisme, la guerre extérieure a du mal à faire taire la guerre intérieure. La performance de la classe dominante s’érode. Il lui faut refaire corps pour faire faire corps à la société, pour conserver le primat de la guerre extérieure sur la guerre intérieure. Il faut refaire corps pour se disputer les ressources du monde, s’accorder sur le partage des ressources et ne pas se rabattre sur la seule dispute autour de la propriété des ressources internes. Il faut démêler guerre intérieure et guerre extérieure qui se sont mêlées à nouveau pour soumettre la première à la seconde. Pour la classe dominante de la société guerrière de classes qui a cessé d’être conquérante, il faut pouvoir retourner une guerre intérieure qui menace en une guerre extérieure. Cercle vicieux, un tel retournement dépend de la capacité de la classe dominante à se mettre à la hauteur du monde et à faire faire corps à la société autour d’elle pour relancer la compétitivité sociale[10], ce qu’elle ne peut plus. Elle a cessé de triompher dans ses guerres extérieures. Guerre intérieure et guerre extérieure se mêlant alors, la compétitivité sociale s’affaiblit au lieu de s’améliorer. En l’absence d’un tel retournement, une guerre intérieure l’emportera sur la guerre extérieure pour se débarrasser de la classe dangereuse et faire émerger une nouvelle classe dominante dont on ne peut prédire le succès. Car quand les expectations d’une société sont au-delà de ses capacités, quand une société n’a plus la mesure du monde, elle portera à sa direction une classe qui ne peut que trahir ses attentes.
Dans les sociétés postcoloniales sans classe capitaliste dominante, aux structures sociales fragilisées, la compétition sociale est moins ordonnée, la compétitivité sociale est fragmentée. La classe des propriétaires en gestation, la société dominante n’a pas d’esprit de corps, son nationalisme est réactif. Ces sociétés sont vulnérables aux chocs matériels, elles ne peuvent pas faire preuve de résilience. Les chocs accroitront leur fragmentation.
Intégration économique et intégration militaire
La « guerre dans la compétition » (la compétition qui transforme les règles) et la « compétition dans la guerre » (la guerre qui impose les règles de la compétition) se proposent comme deux stratégies différentes, l’une de la puissance chinoise montante et l’autre de la puissance américaine déclinante. Pour la première la compétition économique a le pas sur la compétition militaire (« il faut gagner la guerre, si elle a lieu, avant de l’engager »), pour la seconde, la puissance militaire a le pas sur la puissance économique. C’est que pour la première, puissance économique et puissance militaire procèdent d’une même compétitivité sociale, la puissance militaire allant avec les autres puissances plutôt qu’elle ne les précède. Les armes ne sont pas avant tout militaires. Les biens et les technologies ne sont pas à usage unique. La classe guerrière ne peut se réserver l’usage des armes. Sa propension à les monopoliser finit par la desservir. La puissance militaire est de moins en moins soutenue par une compétitivité sociale, la puissance économique décline alors.
Dans la conjoncture actuelle, dans la stratégie de « la guerre dans la compétition », la puissance militaire suit la montée de la puissance économique, mais n’est pas encore à la hauteur de la puissance militaire de la puissance économique déclinante. Pour que la « guerre dans la compétition » l’emporte sur la « compétition dans la guerre », autrement dit que la compétition l’emporte sur la guerre et transforme les champs et les règles de la compétition sans violence, il faudrait que la « compétition dans la guerre » (compétition militaire) ne puisse plus définir les champs et les règles de la compétition productive marchande et non marchande. Dans la tradition des sociétés guerrières de classes, c’est la compétition militaire qui décide de la compétition économique. Elle tient cela d’un temps où la compétitivité sociale était essentiellement guerrière. Une telle tradition est désormais contestée par la réussite d’une autre tradition. À l’ère de la production, la compétitivité sociale s’objective en compétitivité productive. Il faut fermer la boucle de la compétition économique et de la compétition militaire. Car c’est la compétition économique qui donne et retire à la force armée la source de sa puissance. Il ne faut cependant pas réduire la compétitivité productive à la compétitivité économique. La guerre au Moyen-Orient intervient au moment où la compétition économique retire sa force à une puissance et accorde à une autre une certaine puissance productive, mais pas suffisamment pour retourner le rapport de forces entre les deux puissances. La force armée pense encore pouvoir définir les champs et les règles de la compétition, elle sous-estime le ressort fondamental qui est celui de la compétitivité sociale.
Pour la « guerre dans la compétition », il s’agit au travers des « grands projets d’infrastructure comme le Corridor économique Inde–Moyen-Orient-Europe (IMEC), l’initiative chinoise des Nouvelles Routes de la Soie et les lignes ferroviaires transrégionales reliant le Golfe, l’Irak, la Jordanie et la Turquie d’établir bien plus que de simples projets logistiques. Ce sont les plans d’un nouvel ordre régional. »[11] Et ne pas voir que la guerre a précisément pour but d’entraver la mise en œuvre d’un tel plan stratégique pour lui substituer un autre plan basé sur une intégration militaire plutôt que sur une intégration économique, c’est faire preuve de courte vue. Écoutons Mary Kaldor, l’auteur de new&old wars :
« Dans les travaux sur la mondialisation, une question centrale concerne les implications de l’interconnexion mondiale pour l’avenir de la souveraineté territoriale, c’est-à-dire pour l’avenir de l’État moderne. Les nouveaux conflits surviennent dans un contexte d’érosion de l’autonomie de l’État et, dans certains cas extrêmes, de désintégration de celui-ci. Ils se produisent notamment dans un contexte d’érosion du monopole de la violence organisée et légitime. Ce monopole est érodé à la fois par le haut et par le bas. Par le haut, il a été érodé par la transnationalisation des forces armées, amorcée lors des deux guerres mondiales et institutionnalisée par le système des blocs pendant la guerre froide, ainsi que par les innombrables connexions transnationales entre forces armées qui se sont développées après la Seconde Guerre mondiale. La capacité des États à recourir unilatéralement à la force contre d’autres États s’en est trouvée considérablement affaiblie. Ceci s’explique en partie par des raisons pratiques : la destructivité croissante des technologies militaires et l’interconnexion grandissante des États, notamment dans le domaine militaire. Il est difficile d’imaginer aujourd’hui un État ou un groupe d’États s’exposer à une guerre de grande ampleur, potentiellement plus destructrice encore que celles des deux guerres mondiales. De plus, les alliances militaires, la production et le commerce internationaux d’armements, les diverses formes de coopération et d’échanges militaires, les accords de contrôle des armements, etc., ont engendré une forme d’intégration militaire mondiale. »[12]
Dichotomie versus continuité de l’échange et de la guerre
La différenciation sociale est poussée par la compétition et par la guerre. Une anthropologie de la violence doit être faite hors des dichotomies occidentales. Au départ de la différenciation sociale, il y a la peur de la mort. Comment ce que l’on s’est approprié de la nature peut-il être défendu si on a peur de la mort ? Plus on pourra défendre ce que l’on s’est acquis plus on pourra s’approprier. De la force qui s’accumule de ce que l’on s’est approprié dépend la capacité d’appropriation. Certaines sociétés guerrières se sont différenciées en classes guerrières propriétaires et classes désarmées et expropriées. Les classes guerrières s’appropriant le monde, les choses et les humains. Les sociétés de classes guerrières se sont approprié le monde en séparant les autres sociétés guerrières de leur propriété. Les classes sont devenues les centres d’accumulation de la société, les richesses se sont concentrées, leurs guerriers se sont enrichis, ils se sont mieux armés, ils ont employé et défendu leurs marchands et travailleurs qui les armaient. La différenciation de classes a défait la tribu. En la classe guerrière s’est formé un esprit de corps qui a fait faire corps à une société. La classe a construit la nation, la lutte des classes entre sociétés guerrières a construit les nations européennes. Ces nations se sont emparées du monde, puis avec la décolonisation, le monde s’est emparé de l’Etat. Mais au cœur de la classe, comme au cœur de la tribu, subsistait le désir d’empire, le désir de dominer le monde. Et les empires continuent à se faire et se défaire selon la prévision d’Ibn Khaldoun avec l’esprit de corps de la tribu ou de la classe dominante.
En anthropologie occidentale, on retrouve le débat continuité ou discontinuité de la compétition et de la guerre, dans celui de l’échange et de la guerre. Pierre Clastres dans son ouvrage Archéologie de la violence[13] s’oppose à Leroi-Gourhan et Lévi-Strauss quant à la continuité de l’échange et de la guerre. Il s’oppose sur la base de l’évidence naturaliste de la discontinuité de la nature (biologie) et de la culture.
« Qu’en est-il donc de la violence selon Leroi-Gourhan ? » demande P. Clastres. Il poursuit : « sa réponse est claire », il cite : « Le comportement d’agression appartient à la réalité humaine depuis les australanthropes au moins et l’évolution accélérée du dispositif social n’a rien changé au lent déroulement de la maturation phylétique »[14].
Cette violence spécifique, réalisée dans le comportement agressif, n’est pas sans cause ni fin, elle est toujours orientée et dirigée vers un but, continue P. Clastres, il cite : « Dans tout le cours du temps, l’agression apparaît comme une technique fondamentalement liée à l’acquisition et chez le primitif son rôle de départ est dans la chasse où l’agression et l’acquisition alimentaire se confondent »[15].
Mais où se situe cette agression très particulière manifestée dans la violence guerrière ? demande P. Clastres. Leroi-Gourhan nous l’explique dit-il, il cite : « Entre la chasse et son doublet, la guerre, une subtile assimilation s’établit progressivement, à mesure que l’une et l’autre se concentrent dans une classe qui est née de la nouvelle économie, celle des hommes d’armes »[16].
Où l’on retrouve Adam Smith, le père de l’économie politique, qui prend soin de distinguer entre ce que l’on peut obtenir sans acheter ni produire et ce que l’on peut acheter. On prend ce que l’on peut prendre sans payer, on achète ce que l’on doit payer. C’est sa théorie de la valeur comme travail commandé qui diffère substantiellement de la théorie de la valeur comme travail incorporé. Adam Smith n’obéit pas aux dichotomies production/échange, travail marchand/travail non marchand. Prendre, obtenir, c’est travailler mais sans produire et sans acheter.
Claude Lévi-Strauss adopte comme Leroi-Gourhan un rapport de continuité entre la compétition et la guerre, une guerre qu’il situe très clairement dans le champ des relations sociales, affirme P. Clastres. Il cite : « Les conflits guerriers et les échanges économiques ne constituent pas seulement, en Amérique du Sud, deux types de relations coexistantes, mais plutôt les deux aspects, opposés et indissolubles, d’un seul et même processus social »[17]. En Amérique du Sud seulement ? Je pense que c’est là le propre de la « compétition dans la guerre » qui n’oppose pas de manière dichotomique échange/compétition et guerre au contraire de la « guerre dans la compétition ».
« Les échanges commerciaux représentent des guerres potentielles pacifiquement résolues, et les guerres sont l’issue de transactions malheureuses » (p. 136).[18] On prend et on donne (réciprocité) ou on prend sans donner ou selon sa loi (domination). On prend violemment ce que l’on peut prendre et l’on échange ensuite. Le colonialisme est l’essence de la société guerrière de classes et de celle capitaliste qui en est issue.
Lévi-Strauss confirme ce point de vue dans son ouvrage fondamental Les Structures élémentaires de la parenté, en conclusion d’un des chapitres les plus importants, le principe de réciprocité : « Il y a un lien, une continuité, entre les relations hostiles et la fourniture de prestations réciproques, les échanges sont des guerres pacifiquement résolues, les guerres sont l’issue de transactions malheureuses »[19].
Pierre Clastres refuse de situer sur le même plan guerre et compétition, guerre et commerce, guerre et échange. « D’où provient l’erreur de Lévi-Strauss ? D’une confusion des plans sociologiques où fonctionnent respectivement l’activité guerrière et l’échange. À vouloir les situer sur le même plan, on est fatalement conduit à éliminer l’un ou l’autre, à déformer ainsi en la mutilant la réalité sociale primitive. L’échange et la guerre sont évidemment à penser, non pas selon une continuité qui permettrait de passer par degrés de l’un à l’autre, mais selon une discontinuité radicale qui seule manifeste la vérité de la société primitive. »[20]
L’approche anthropologique de P. Clastres est aveuglée par la dichotomie échange et guerre. Il réserve son approche aux « sociétés archaïques » pourtant dites guerrières elles aussi. Elle ne prend donc pas en compte les sociétés guerrières de classes, l’ « accumulation primitive » du capital qui est conquête guerrière et expropriation des non guerriers et qui fait que la classe guerrière s’approprie violemment le monde (colonialisme). Elle ne prend pas en compte non plus les « sociétés segmentaires », dans lesquels la violence guerrière ne peut pas être monopolisée et être la source d’une séparation du guerrier et du producteur, mais où la guerre et l’échange peuvent se substituer l’une à l’autre.
En guise de conclusion
La fin d’un système du monde unipolaire, l’émergence d’un monde multipolaire, met le système westphalien dans un certain chaos. Le système tributaire chinois ne remet pas en cause les Etats, ni l’Etat chinois ne s’ingère dans leur formation, il vise à soustraire leurs rapports à l’hégémonie occidentale unipolaire. Les sociétés aux structures sociales fragilisées, incapables de faire « la guerre dans la compétition », sont les victimes de la « compétition dans la guerre », les guerres internes menaçant de l’emporter sur les guerres externes. Victimes de l’inconscience de leur fragilité, elles n’auront pas su transformer leurs faiblesses en forces. De la plasticité de leurs structures sociales, elles auront fait une faiblesse et non une force. De leur stabilité actuelle, elles préparent leur instabilité future, faute de ne pas avoir effectué la bonne mesure d’elle-même et du monde.
(*)Enseignant chercheur en retraite, Faculté des Sciences économiques,Université Ferhat Abbas Sétif
ancien député du Front des Forces Socialistes (2012-2017), Béjaia.
[2] Voir Kenneth Pomerantz. Une grande divergence. La Chine, l’Europe et la construction de l’économie mondiale. Albin Michel. 2021.
[3] Hamit Bozarslan. Les leçons d’Ibn Khaldûn in Ukraine, le double aveuglement. CNRS Éditions, Paris, 2023
[4] Mohamad Amer Meziane. Des empires sous la terre. Histoire écologique et raciale de la sécularisation. La Découverte. 2022.
[5] Ibid.
[6] Ibid.
[7] Martin Jacques. When China rules the world. The end of the western order and the birth of a new global order. The Penguin Press. 2009.
[8] Ouvrage de référence John King Fairbank (dir.), The Chinese World Order : traditional China’s foreign relations. Harvard University, 1968. Pour les ouvrages académiques récents voir par exemple : Ji-Young Lee, China’s Hegemony: Four Hundred Years of East Asian Domination (2017). David C. Kang. East Asia Before the West: Five Centuries of Trade and Tribute. Columbia University Press, 2010.
[9] Martin Jacques. When China rules the world … . Op. cit.
[10] Gérard Chaliand déplore dans son livre Géopolitique des empires la mentalité post-héroïque des Européens : « Tout sens du caractère tragique de l’histoire semble évacué en Occident par des populations toujours plus angoissées et psychologiquement fragiles. » Il oublie que l’une des caractéristiques des Européens est la séparation de la société en gens d’armes et en gens pacifiés. Ce n’est pas la conscription qui formera l’état d’esprit des pacifiés, à laquelle on renoncera par ailleurs, c’est la soumission aux gens d’armes.
[11] Dr. Nawar AL-SAADI. The New Middle East: Borders Redrawn by Markets Not Weapons by. https://mepei.com/the-new-middle-east-borders-redrawn-by-markets-not-weapons/
[12] Mary Kaldor. New&Old wars. Organized violence in à global era. Polity Press. 2012
[13] Pierre Clastres. Archéologie de la violence. La guerre dans les sociétés primitives. De L’Aube. Mikros essai. 1999
[14] Le Geste et la Parole Albin Michel 1965 et notamment dans l’avant-dernier chapitre du tome II p. 237. Cité par Pierre Clastres. Archéologie de la violence.
[15] Ibid. p. 236
[16] Ibid. p. 237
[17] C. Lévi-Strauss, « Guerre et commerce chez les Indiens de l’Amérique du Sud », Renaissance, vol. 1, New York, 1943.p. 138 cité par Pierre Clastres. Archéologie de la violence.
[18] Ibid.
[19] Structures élémentaires de la parenté, p. 86 de la 1re éd. (P. U. F., 1949) ou p. 78 de la 2e éd. (Mouton, 1967).
[20] Pierre Clastres. Op. cit.
