25/05/2024
ANALYSE

Prix taxé ou prix de marché ?

Par Rachid MEKSEN

Un fait divers, presque banal, m’a interpelé ces jours ci au point d’avoir livré ma mémoire à un exercice d’introspection sur les tenants et aboutissants des lois et principes de l’économie datant des précurseurs de l’école classique dont David Ricardo demeure l’illustre porte voix. Le fait en question est banal car il s’agit de la simple observation d’interactions entre une décision opposable aux tiers concernés ,émanant des autorités (Ministère du commerce) et ses répercussions en bout de chaine, infléchis par des anticipations, voire des rectifications, qui sont le fait des autres maillons de cette chaine.

Connaissant la sensibilité des questions alimentaires et  leur corollaire, les prix fixés et les mouvements spéculatifs qui gravitent autour, nous avons cherché à comprendre à partir d’un cas précis et concret, comment les lois économiques fonctionnent et se perturbent quand l’esprit d’observation s’éclipse devant l’esprit de système.

Des quantités importantes de viande dite fraiche sont importées du Brésil, pays continent ayant fait ses preuves en la matière grâce à l’originalité et l’immensité de ses espaces où pâturent les races bovines offrant une  qualité de viande supérieure. Les importateurs intéressés se sont vus imposés  des clauses administratives, ce qui est normal pour des produits tenant à la santé humaine et animale, mais avec une mention spéciale concernant le prix tarifé. Ce dernier impliquerait qu’il soit taxé à 1200 dinars au consommateur

Malgré un lancement entouré de sa communication bien rodée, les premiers couacs n’ont pas tardé à se manifester, laissant apparaître ici des attentes non satisfaites devant les étals des bouchers, ou bien là, des distorsions commerciales plus en amont, où certains opérateurs du commerce extérieur semblent se rebiffer car ne pouvant tenir l’engagement dicté relatif à leur marge serrée, incompatible dit on, avec les frais généraux imputables (transport international et national, dédouanement , chaine du froid, livraison, stockage approprié, soumission aux multiples contrôles chez les détaillants, pesée finale montrant des pertes dues au désemballage…), soit une série infinie de contraintes qui auraient eu raison des disponibilités déclinées auparavant quant à la bonne volonté des uns et des autres d’observer les règles convenues entre les parties.

Sauf communication contraire, on s’en tiendra à ce que nous avons observé de visu au 1er degré et à ce qui nous a été rapporté par les primo concernés. Réussir à céder le kilogramme de viande est importée au prix de 1200 dinars quel que soit le lieu et sur la durée, semble un pari hasardeux, dans la mesure où le prix se fixe toujours au voisinage du marché avec des fluctuations à la hausse ou à la baisse, en confrontant les lois intangibles et têtues de l’offre et de la demande en dehors desquelles les raretés ou les surabondances prennent le relais au risque de perturber un pan de l’activité ou mener à une crise systémique si son ampleur est démesurée.

Si à un moment le prix administré ne peut plus être respecté (ça a été le cas pour l’huile de table ou le sachet de lait à prix soutenu), le produit se raréfie et les spéculateurs, à la marge, profitent de l’aubaine qui leur est livrée sur un plateau. Les principaux bénéficiaires de ces dysfonctionnements sont les spéculateurs qui transforment 1% de tension en 99% de pénurie comme le fait 1gramme de savon qui devient 1 kg de mousse.

Lebon sens commanderait, dans ce cas, que le prix flottant renoue avec l’équilibre, ou tout au moins évite la tension sur le marché. Si les frais multiples conduisent à déjuger un prix administratif, lui-même  pouvant être générateur d’inflation en cas de baisse du prix de certains facteurs, le choix « cornélien » serait entre ce qui est imparfait et ce qui serait pire, en référence à l’adage populaire qui nous rappelle que « le meilleur peut être l’ennemi du bien » car il ne se trouverait que dans l’imaginaire, détruisant un possible pour viser ce qui est aléatoire.

En prenant soin d’interroger les consommateurs désabusés devant les valses des produits qui connaissent des tensions dommageables pour leur pouvoir d’achat, ils souhaiteraient bien entendu disposer de ce produit même légèrement majoré par rapport à son prix taxé, plutôt que de se rabattre sur ce produit frappé d’une rente spéculative orchestrée par des groupes malveillants. Si à 1300 dinars/ Kg on peut acquérir le produit, sans rupture d’approvisionnement, sans recourir aux connaissances …etc, la demande et l’offre pourraient ainsi cohabiter pacifiquement, les importateurs couvriraient leurs frais, les bouchers assumeraient leurs marges (un détail à ne pas négliger : la viande fraiche une fois débarrassée de son emballage, perd une quantité de son sang, donc de son poids affiché, et c’est là que le boucher pourrait connaitre des mésaventures). On voit que le diable se cache partout si l’on fait semblant de ne pas le voir.

En optant pour ce moindre mal qu’est un prix ajusté par rapport à un prix  mais administré mais virtuel, on peut réunir les conditions pour que toute la chaine de l’importateur au consommateur, soit satisfaite plus ou moins équitablement.

Les flottements que l’on peut décrier ont toujours la même source, elle procède d’une bonne intention, mais bute sur les énoncés de David Ricardo que l’école  des néo classiques a su formaliser par des équations mathématiques que l’on se garderait de railler malgré leur penchant excessif et brutal.

Au-delà de ce rappel ayant titillé nos premiers contacts avec la pensée économique, ce décryptage des anomalies fonctionnelles des lois du marché, causées par ce qui peut être assimilé à de la générosité populaire, on a noté favorablement, toute chose étant égale par ailleurs, que le prix libre de la viande locale (pourquoi ne serait elle pas taxée celle là ?) a chuté drastiquement sous l’impact bienfaiteur de son alter égo du Brésil. Toute une faune contre-productive vivant à contre- sens de la transparence, orchestrée par des maquignons et des chevillards, assiste à l’assèchement de sa rente indue. Le maintien durable sur le marché d’un produit témoin, ici la viande importée du Brésil, mettrait les pratiques malsaines en dehors des lois du marché, pour le bien des bourses des consommateurs.

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