02/06/2026
ACTUANALYSE

Sécurité alimentaire et agriculture durable en Algérie

Par Dr Zoubir Sahli, Agroéconomiste et Consultant Expert

Le Sommet mondial de l’alimentation de 1996 a défini la sécurité alimentaire comme suit : « La sécurité alimentaire existe lorsque tous les êtres humains ont, à tout moment, un accès physique et économique à une nourriture suffisante, saine et nutritive leur permettant de satisfaire leurs besoins énergétiques et leurs préférences alimentaires pour mener une vie saine et active »1.  Lors de sa réforme en 2009. Les quatre piliers de la sécurité alimentaire sont devenus : la disponibilité, l’accessibilité, l’utilisation, la stabilité (plus récemment, l’environnement adéquat à l’acte alimentaire).

Ainsi, pour la disponibilité et la stabilité, il est nécessaire de produire de la nourriture, grâce à une agriculture de préférence durable. Tout cela à travers des conceptions et des pratiques qui visent à produire sans détruire, consommer sans gaspiller, utiliser des techniques et des moyens en rapport avec les besoins des hommes et l’équilibre des écosystèmes.  Mais on sait tous que ce n’est pas facile, ni à la portée de tout le monde, vu l’impressionnante pression humaine sur les ressources naturelles, induite elle-même par une explosion démographique et des besoins alimentaires de plus en plus importants et variés.

La sécurité alimentaire est surtout un concept galvaudé, destiné à vouloir faire croire qu’avec seulement l‘accessibilité et, parfois, la disponibilité, on peut satisfaire des besoins et une demande sans trop s’occuper de l’offre, surtout de l’offre locale et donc de production agricole et d’agriculture durable.

Sécurité alimentaire et agriculture durable en Algérie :

En terme d’accessibilité, pour les produits de base qui constituent plus de 60% de la ration alimentaire (eau potable, farine de blé tendre et lait en sachet, mais aussi pour la semoule de blé dur, le sucre et l’huile végétale et, parfois des produits comme les légumes secs ou la pomme de terre), il n’y a en principe pas de problèmes, au moins pour les produits agricoles et alimentaires soutenus par l’Etat dans le cadre d’une stratégie globale tendant à faire atteindre l’ensemble des Algériens à des niveaux alimentaires et nutritionnels respectables (en Algérie en moyenne plus de 3.500 kcalories, 50 grammes de protéines, 50 grammes de lipides).

La disponibilité est déterminée en grande partie par d’abord une offre en produits importés vu l’importance des besoins exprimés par une population à forte croissance. La forte dépendance du marché international concerne une gamme variée de produits alimentaires, mais surtout des produits de base entrant dans l’alimentation des Algériens et qui font l’essentiel de leur modèle de consommation et leur actuel régime alimentaire (semoule de blé dur, farine de blé tendre, légumes secs, poudre de lait, huiles de graines, viandes rouges, sucre, café, mais aussi, indirectement, tourteaux de graines oléagineuses, mais, intrants pour aliments de bétail et semences améliorées….).

Elle est déterminée aussi par une offre en production locale (représentant selon les années 30 à 50% des besoins exprimés). Une partie de cette production locale est satisfaite par des productions extensives (blé dur, orge, blé tendre, produits oléicoles, dattes, petit maraichage, viande ovine et cameline), dans le cadre d’une agriculture familiale assimilée à une agriculture plus ou moins durable. L’autre partie est satisfaite par des productions intensives et parfois hyper intensives (produits avicoles souvent hors sol, produits maraichers, arboricoles et viticoles, pomme de terre, lait et produits laitiers et, plus récemment cultures industrielles….), dans le cadre de systèmes de production dits modernes à « rendements élevés », utilisant des hybrides de semences sélectionnées, des embryons animaux, des engrais chimiques, des pesticides et des technologies nouvelles (souvent importés), dans le cadre de systèmes de production agricole non durables.

Or, même si selon le Global Food Security Index (GFSI), l’Algérie figure 68e au classement global des 113 pays en 2022, avec des avancées en matière d’accessibilité et de disponibilité alimentaire, la satisfaction de la demande par une offre interne, issue des deux systèmes de production, reste largement en deçà des prévisions en termes de sécurité alimentaire durable. Et ce malgré les grands efforts faits pour augmenter l’offre, notamment en produits de base.

Par ailleurs et toujours selon le GFSI, l’augmentation de plus de 30 % du coût des aliments ces dernières années va peser sur le budget de l’Etat, puisque l’essentiel des produits alimentaires et intrants agricoles est importé ; on peut le craindre aussi sur pouvoir d’achat des ménages.

Du côté de l’offre et selon le Food Sustainability Index (FSI), avec un classement de 73e sur 78, l’Algérie présente encore des faiblesses en agriculture durable et en gestion des pertes alimentaires. Certes les programmes lancés récemment, notamment dans le grand sud, semblent aller vers une évolution positive de l’offre globale, mais il est à craindre que les systèmes soutenus et mis en œuvre ne vont pas dans la même direction d’une agriculture et donc d’une offre alimentaire locale durable. 

Le paradigme agronomique et le concept d’agriculture durable : application au cas algérien :

L’agronomie a toujours été une science de système, son raisonnement se fait de manière horizontale et territoriale et non verticale et sectorielle, y compris lorsqu’on raisonne en terme de filières de produits. Les nouvelles donnes nous apprennent chaque jour que les sciences agronomiques sont étroitement liées aux contextes écologique, social, économique et géostratégique. Mais en Algérie, les programmes de formation, de recherche et de développement de l’agriculture ainsi que les pratiques sont tout à fait autres. Aller vers une « agriculture durable », c’est donc réviser notre paradigme agronomique, l’articuler et l’adapter aux conditions réelles des espaces et des écosystèmes ruraux (qui sont méditerranéens, montagneux, semi-arides, arides et désertiques).

Les sciences agronomiques actuelles enseignent des théories, des techniques et des pratiques qui sont beaucoup plus adaptés aux écosystèmes et aux espaces des pays à climat tempéré, qui sont issues pour la plupart des modèles d’agriculture « minière », introduits pendant l’ère coloniale, pour « produire toujours plus », pour plus de surplus et plus d’exploitation. On est passé ainsi des techniques « extractives » à des techniques de « dry farming » dans les systèmes de grandes cultures, puis à des techniques de « ranching » pour les élevages extensifs de bovins et des élevages « hors sol » pour l’aviculture industrielle, puis à la plasticulture et à la pisciculture en eau douce, pour enfin découvrir avec envi « la grande mise en valeur hydro-agricole » dans les régions désertiques. Les techniques utilisées (qui ont été à peine améliorées) sont des techniques « non durables ».

Le paradigme agronomique (qui veut dire formation, recherche, vulgarisation et pratiques agronomiques) a en fait peu changé. Il s’est même fourvoyé puisqu’il incite à consommer plus de terre, énormément d’eau, trop d’énergie fossile et d’intrants chimiques, dans un contexte de tension sur les ressources naturelles et de nécessaire adaptation au changement climatique. Avec ce paradigme agronomique, on a donc inventé l’agriculture dite « moderne » qui va bousculer encore plus les écosystèmes pour fabriquer des agro écosystèmes artificiels, tout cela pour officiellement nourrir plus de bouches, mais surtout fabriquer de nouveaux besoins et gagner plus d’argent.

Pour assurer des rations alimentaires de plus en plus riches et de plus en plus élevées et donc un minimum de « sécurité alimentaire », on a fait appel (et on continue à faire appel)  à une agriculture non paysanne, parfois à une agriculture sans paysans, une agriculture à la fois extensive – sur de très grandes surfaces – et intensive, consommant plus d’intrants mécaniques et chimiques, basée sur l’apport de capital et l’injection de plus d’énergie fossile.

Il faut toutefois reconnaitre que des millions de tonnes de céréales, de viandes, de légumes, de fruits et des milliards de litres de lait et d’huiles de graines produits et distribués, pour être consommés par des milliards d’êtres humains et d’animaux, l’ont été effectivement grâce à ces « systèmes non durables ». Des systèmes qui ont tout de même permis à l’humanité de sortir de la disette et de l’insécurité alimentaire. 

Mais à quels prix ?

-le prix de la dégradation, de l’érosion, de la salinisation, de l’inondation, de la stérilisation, de la pollution de millions d’hectares de terres ;

-le prix de la déforestation des espaces boisés, de la disparition de millions d’espèces végétales, animales et halieutiques… ;

-le prix de la réduction drastique des ressources hydriques, le gaspillage d’eau d’irrigation, et l’aggravation des phénomènes de sécheresse et de désertification ;

– le prix d’une flambée des prix des produits agricoles et alimentaires, l’allongement des distances entre les segments de pratiquement toutes les filières agricoles et agroalimentaires et la perturbation des marchés ;

– la réduction du nombre des paysans dans le monde et la quasi-disparition de l’agriculture familiale, garante d’une agriculture réellement durable.

Mais avec l’avènement des changements climatiques, les nouveaux systèmes de production à haute technologie et les modèles de grandes filières agricoles mécanisées, hyper « chimisées », grandes consommatrices d’eau et d’énergie fossile et peu utilisatrices de la force de travail rurale, ont atteint leurs limites. De nouveaux risques sont apparus : risques écologiques, effets néfastes des changements climatiques tels que la sécheresse, la désertification, les inondations… ; risques sanitaires et zoonoses ; risques de perturbations des équilibres des écosystèmes ; instabilité chroniques des marchés agricoles et alimentaires ; risques liés à la sous-alimentation, à la malnutrition, aux famines et à la pauvreté…

Les enjeux et les défis.

Aujourd’hui, l’Algérie a un double défi : « Comment produire pour nourrir une population qui ne cesse d’augmenter et assurer sa sécurité alimentaire sur la base d’une agriculture durable et de politiques intelligentes vis-à-vis des changements climatiques ? ».

1°/ Tout d’abord, un des problèmes à la fois technique et stratégique auquel il faut vite s’attaquer est la révision et la refonte totale du paradigme agronomique. Si l’agriculture doit permettre une production agricole suffisante pour équilibrer la demande et l’offre alimentaires, elle ne peut plus se faire selon les règles et les méthodes actuelles de production, à la fois extensives (plus de terres, plus d’eau et plus d’énergie) et intensives (plus d’intrants agricoles et plus de techniques préjudiciables à l’équilibre écologique). Cette agriculture doit se faire selon d’autres paradigmes et d’autres méthodes plus innovants et plus respectueux des équilibres écologiques; elle doit changer avec le changement climatique ; elle doit s’adapter aux effets actuels et futurs des changements climatiques. Elle doit surtout être enseignée et vulgarisée autrement !!

2°/ Plus d’efforts sont nécessaires pour contenir les défis des changements climatiques (CC) et assurer la durabilité du secteur agricole. Le pays est interpelé à non seulement faire un diagnostic sérieux des politiques existantes et à mesurer les impacts des CC sur ces politiques, mais à s’engager aussi à leur apporter les modifications nécessaires. C’est le grand enjeu dans lequel s’inscrit toute la problématique de développement agricole et de sécurité alimentaire aujourd’hui.

3°/ Prise de conscience de la situation de crise du monde rural : Il est nécessaire tout d’abord de prendre conscience que le monde rural algérien est un vaste espace géographique et humain en crise. Il y a donc une démarche de communication de grande envergure à mener pour « vulgariser » cette crise auprès du grand public, et ce en vue d’enclencher éventuellement un vaste processus de solidarité, notamment autour d’actions de lutte contre la dégradation des espaces ruraux et de réduction de la pauvreté, notamment dans les zones rurales défavorisées (de montagne, de steppe et d’oasis).

4°/  La question de la conservation et de la valorisation des ressources naturelles et la réduction de la pression et de la dégradation: Un autre enjeu important, c’est celui d’arrêter tout d’abord  la dérive de dégradation de ces dernières années et de s’engager sérieusement dans des processus de préservation, d’aménagement et de valorisation  locale des ressources naturelles (en particulier les ressources en sol et en eau), ainsi que des actions de réhabilitation des ressources locales en valorisant les plantes et les produits agricoles de terroir.

5°/ La question des potentialités agricoles : En zone rurale, les potentialités agricoles existent mais demandent à être explorées et mises en valeur. Elles passent par :  l’innovation dans la diversification et la valorisation des productions, la levée des contraintes qui pèsent sur les structures foncières,  la recherche d’un équilibre écologique, géographique et social dans une démarche volontariste de décentralisation, l’aide à l’émergence d’institutions et d’organisations locales, le renforcement réel et non fictif des organisations professionnelles et la relance des coopératives agricoles et de services, le développement et la valorisation des productions et des filières locales, la promotion de l’agriculture familiale.

6°/ Une nouvelle approche de développement rural : Cette approche sera celle d’un « triangle vertueux », celui développement rural durable, local et basé sur une gestion participative.

7°/ Un ensemble de priorités :

– le développement durable à travers la conservation et la valorisation des ressources naturelles, l’aménagement des territoires ruraux et des bassins versants de barrages,

– l’engagement d’un processus de développement local permettant la décentralisation,

– la « territorialisation » des activités, la pluriactivité et la multisectorialité.

8°/ Des outils et des conditions de mise en œuvre :

– la mise en place d’institutions nouvelles  et la promotion de la gouvernance locale ;

–  une démarche et un dispositif d’appui à des projets d’envergure locale ;

–  un dispositif souple de financement et de crédit adapté au développement agricole local ;

–  un dispositif de renforcement des capacités au niveau local (formation, encadrement, recyclage, information, sensibilisation, communication…) ;

– un dispositif de suivi – évaluation, d’études prospectives et de planification locale…

– plus de confiance, plus d’implication et plus de moyens pour la recherche et l’expertise nationales.



  • 1 Moussaoui, Abdelhakim (2025). « L’agriculture durable, levier de la sécurité alimentaire en Algérie », in Etudes Caribéennes, Avril-Aout
  • 2 Malassis, louis (2006). « Ils vous nourriront tous, les paysans du monde si…. », Edit. CIRAD-INRA
  • 3  FAO : Sommet mondial de l’alimentation, 1996

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