Chronique Eco ———————————————- Les Souverainetés de demain se construisent aujourd’hui.
Par Anouar el Andaloussi
Jamais la question de souveraineté (sauf celle politique) n’a été aussi présente dans les débats, les rapports officiels, les déclarations, les relations internationales…que comme maintenant. Elle a même ravi la vedette à une autre notion “la mondialisation” qui a occupé tous les espaces et surtout structuré la pensée, les échanges économiques et toute la géopolitique mondiale.
En effet, avec la mondialisation, tout le monde a pensé que la “souveraineté” nationale n’a plus de sens et surtout ne peut être effective tant les marchés globalisés sont devenus plus puissants que les Etats. Les choses ont changé depuis la crise de la Covid19 (2019) et à un certain degré depuis l’arrivée de Trump à la tête des USA.
Les Etats sont devenus prudents dans leurs engagements internationaux, le patriotisme et son corollaire le protectionnisme sont de retour, à l’instar des mesures douanières de D. Trump au cours de l’été dernier. Tous les Etats élaborent des stratégies “de souverainetés” allant de l’alimentaire et pharmaceutique au numérique en passant par l’énergie et les industries de défenses. Il va sans dire que ces Etats établissent les priorités dans ces souverainetés en fonction de leurs situation et surtout des moyens en général mais surtout en fonction de leurs atouts pour chaque domaine ; les souverainetés se construisent sur le long terme et toute précipitation (démarche réactive) peut entrainer davantage de dépendance ; ex. Si on dispose de ressources financières, on va acheter des Data-Centers, pensant que le fait de disposer de ces outils nous assure une souveraineté numérique. Les souverainetés se construisent sur des écosystèmes intégrés, donc avec plusieurs segments, plusieurs interactions, plusieurs acteurs, ….
On peut imaginer les 3 grandes souverainetés dont l’Algérie doit préparer sans délais.
En premier, la souveraineté numérique. Ce n’est certainement pas la plus urgente en termes de besoin, mais elle est critique, car tout retard peut aggraver la dépendance et rend difficile une autonomie dans ce domaine de haute technologie. L’écosystème doit se construire autour des Écoles nouvellement créées et les universités, le nouveau Datacenter qui vient d’être inauguré ce 5 juillet 2026. Attention, il ne s’agit pas de livrer des bâtiments, des machines et un contingent de sortants des écoles pour dire nous construisons la souveraineté numérique. Par ailleurs, c’est cette souveraineté qui va irriguer toutes les autres en IA comme facteur de performance et de transformation (Agritech, énergie, industrie 4.0…) Il faut faire vite avant que les étudiants sortants des disciplines : Informatique, IA, Cybersécurité, Télécom, Data Science… ne se projettent dans d’autres univers et sous d’autres cieux. J’avais écrit dans une précédente chronique que l’Etat doit mettre 10 Mds de $ dans la construction de cet écosystème. Cet argent est à prendre dans “l’écosystème” concurrent, celui de l’importation. Les lobbies de ce dernier sont très puissants pour empêcher toute sortie du statuquo.
En second lieu, l’énergie. Ici la souveraineté fonctionne en sens inverse. L’Algérie dispose des ressources énergétiques considérables pour sa consommation dans une souveraineté totale. Sa dépendance est celle de ses revenus à l’exportation de l’Énergie (Dépendance gaz/pétrole). Imaginer notre souveraineté si demain on ne peut plus exporter notre énergie ou son prix chute brutalement. Mais aussi dépendance à l’importation des panneaux solaires et autres équipements de l’énergie. Devenir exportateur d’H2 vert + électricité solaire vers EU, grâce à un potentiel immense de 3600h/an, suppose une stratégie industrielle pour ce secteur resté depuis très longtemps extraverti et sans impacts réels sur l’industrie locale. Faire de l’atout énergétique un instrument, non pas de recettes en devises, mais de politique industrielle et surtout numérique. Quoi de mieux pour attirer les investissements en IA que de fournir de l’énergie électrique décarbonée à prix compétitifs. Vendre de l’énergie brute est totalement dépasser et plus grave encore ça aiderait à créer des concurrents sur tous les autres secteurs : acier, engrais, IA…
En troisième lieu la Souveraineté alimentaire. Quatre produits de base, blé tendre, lait, huiles alimentaires et sucre, génèrent plus de 9 Mds de $ d’importation. Depuis peu, la filière élevage (bovins et ovins) entre en crise et les importations prennent la tangente. Il est inadmissible que cette dernière devienne déficitaire même pour le marché local. C’est une filière qui devrait exporter. La dépendance aux protéines (animales et végétales) importées est dangereuse ; la souveraineté ici prend tout son sens premier, car nourrir sa population souverainement, sans risque, sans chantage et sans contrainte de toute nature, est une nécessité absolue. Si le blé tendre continue à être problématique, sauf à changer le modèle de consommation, le lait et les viandes rouges sont à la portée de l’Algérie à moyen terme.
La souveraineté ne se décrète pas, elle se construit.
Pendant 60 ans, les sécurités économiques algériennes (pas la souveraineté) se sont résumées à un indicateur : le baril.
Aujourd’hui, le baril ne suffit plus. La guerre économique de 2030 se joue sur 5 autres marchés : le cloud, les puces, l’énergie bas-carbone, les données et les matières critiques. Un marché total de 5000 milliards de dollars.
Pour l’Algérie, l’enjeu n’est pas idéologique. Il est comptable. Comment transformer la rente et les matières premières en industrie et les importations en exportations.
Conclusion
Pour l’Algérie, la souveraineté du futur ne signifie pas l’autarcie. Elle signifie la maîtrise des chaînes de valeur des principaux produits entrant dans la vie des algériens et dans le fonctionnement de l’économie pour ne pas subir les “chantages”, les conditionnalités, les refus de vente, les interférences dans la souveraineté politique et dans la défense. Il s’agira donc de :
Maîtriser l’énergie pour ne plus subir les fluctuations des prix des hydrocarbures.
Maîtriser le numérique pour ne plus payer des taxes et des royalties aux GAFAM et surtout risquer une atteinte aux données stratégiques ou subir une rupture du service.
Maîtriser la transformation pour ne plus exporter des matières premières et importer des produits finis.
ANOUAR EL ANDALOUSSI
