Chronique Eco ————————————————————— Pourquoi l’Asie se développe plus vite que l’Afrique ?
Par Anouar el Andaloussi
Cette question a fait l’objet de plusieurs études universitaires et institutionnelles, particulièrement depuis le début des années 70. Les réponses sont très variées. Certaines s’appuient sur les conditions historiques, d’autres sur les modèles économiques adoptés et d’autres encore abordent la question sous l’angle de l’insertion dans le commerce mondial, ce qui va devenir par la suite la mondialisation et le libre-échange par opposition à l’économie planifiée et fermée. La question du rôle des institutions a rarement été évoquée comme une des explications de cette différence. Lorsqu’elle est proposée, elle est réduite à la nature de l’Etat.
Le point de départ est certainement les conditions historiques. En Asie, Japon, Corée du Sud, Taïwan, Singapour sont sortis de la guerre ou du colonialisme avec des États déjà très centralisés, une administration forte, et des taux d’alphabétisation élevés dès les années 50-60. En Afrique, la plupart des pays accèdent à l’indépendance dans les années 60, avec un lourd héritage de la colonisation : structures sociales brisées, des économies dépendantes et totalement extraverties par les matières premières, des administrations fragiles et des élites peu nombreuses.
Le choix de modèles économiques n’a pas tout expliqué, puisque on trouve parfois les mêmes modèles économiques en Asie et en Afrique, même si en Afrique le modèle étatique ou socialiste basé sur le rôle dominant, voire hégémonique de l’Etat a été le plus fréquent. En Asie, nous trouvons aussi des expériences de développement menées par des Etats puissants et centralisés à l’exemple de la Corée du Sud et beaucoup plus tard de la Chine. Les “4 Dragons + Chine » : Corée, Taïwan, Singapour, Hong Kong + Chine ont fait le pari de l’exportation industrielle. État stratège fort, protection des industries naissantes, investissements massifs dans l’éducation technique, réforme agraire pour créer une classe moyenne rurale. En Afrique, beaucoup de pays ont choisi des modèles socialistes avec des nationalisations massives et un secteur privé très faible, d’autres sont restés enchâssés dans l’exploitation de rentes tirées des ressources naturelles(pétrole/minerais/agriculture). L’industrialisation a été faible, malgré des efforts budgétaires conséquents dans certains pays (Algérie, Egypte, Nigéria … Les plans d’ajustement structurel des années 80/90 ont stoppé ces efforts et ont réduit les dépenses publiques en éducation/santé/infrastructures au plus mauvais moment.
La géopolitique a été plus favorable aux pays asiatiques. La proximité avec le Japon puis la Chine a favorisé les échanges avec les pays émergents grâce à la sous-traitance et l’intégration des chaînes de valeur « Made in Asia ». En Afrique, le commerce intra-africain reste <15% du total vs 60% en Asie. La ZLECAf a pour objectif de promouvoir ce commerce à des niveaux plus élevés.
Le retard s’explique donc moins par un « manque » de ressources que par un décalage de 30-40 ans dans les conditions de départ en plus des trajectoires choisies ou imposées.
Quelques exemples pour illustrer ce retard. Deux cas exemplaires : en 1960, la Corée du Sud et le Ghana avaient le même PIB/habitant (~800 $), en 2025, La Corée du Sud 36000 $ et le Ghana 2600 $ soit un rapport de 1à 14. En Corée du Sud, l’État a joué le rôle de développeur sous la conduite d’un général considéré comme un dictateur (Park Chung-hee, 1961-1979) qui a imposé une planification reproductible par quinquennat successifs. Les groupes privés (Chaebols) étaient son bras économique pour conduire une industrialisation forcée dans le textile, l’acier, l’électronique, l’automobile, les chantiers navals grâce aux champions nationaux : Samsung, Hyundai, LG, Kia… Durant la même période la scolarisation a vite atteint 100% et le budget de l’éducation représentait 20% du budget général, avec une orientation Maths/Sciences/ingénierie (STEM d’aujourd’hui).
La disponibilité de ressources naturelles ne garantit pas le développement si les autres conditions ne sont pas réunies, comme l’éducation massive, les infrastructures, la valorisation locales des ressources naturelles et surtout la continuité (par opposition à instabilité, ruptures) dans une vision de long terme dans le cadre d’une planification prospective. Toutes ces conditions ont été réunies par les pays asiatiques et dont la Corée du Sud en est la parfaite illustration. On peut donner un autre exemple encore plus contrasté. En 1980 le PIB/hab en Chine était de 195$ et en Éthiopie 150 $; en 2025, la Chine affiche 13 400 $ et l’Éthiopie 1200 $. Un rapport de 1 à 11. La Chine est dirigée par un Parti unique, de surcroit communiste. Mais un État stratège et pragmatique (l’idéologie est réservée pour le contrôle social interne), conscient des enjeux économiques a fait le pari de l’ouverture à l’économie mondiale par le bon côté, par les IDEs et les marchés internationaux pour l’exportation (accession à l’OMC) ; avec toutefois, l’usage d’une terminologie appropriée, comme le “socialisme de marché”(Réformes de Den Xiaoping). L’Éthiopie suit à présent le modèle Chinois et reçoit l’aide de cette dernière, particulièrement dans les infrastructures et les industries manufacturières (textiles). L’Éthiopie a quand même multiplié son PIB x6 en 20 ans. Hawassa est la plus grande ZES textile d’Afrique.
La culture du long terme est la caractéristique comme aux pays de l’Asie de l’Est. Ce qui favorise l’épargne et l’investissement aussi bien chez les particuliers que dans les politiques publiques. Dans ces pays on planifie le développement à 30 ans, alors que dans les pays à culture court terme, on gère les urgences et les horizons sont limités à l’année budgétaire. C’est la différence entre un État qui « oriente » l’économie et un État qui « subit » les aspects négatifs des autres économies. Ceci n’est pas une règle. Il y a des pays asiatiques à culture court termiste (Philippines) et des pays africains à culture long termiste (Rwanda, Ethiopie…) Les pays de l’Afrique du Nord et ceux de l’Afrique de l’Ouest sont classés dans la catégorie “Culture court terme” (Travaux de Hofstede).
Finalement, la véritable différence et l’explication du retard de l’Afrique par rapport à l’Asie est dans la qualité des institutions. Ce cadre institutionnel est incarné par la planification du développement économique. En Asie la planification est sélective et contraignante. Sélective, elle peut porter sur un ensemble de secteurs sélectionnés sans toucher aux autres, et contraignante, lorsqu’elle met en œuvre des avantages et impose en contrepartie des exportations. En Afrique, la planification est souvent globale et rarement contraignante pour les opérateurs. C’est pourquoi, elle perd de sa raison d’être et même de sa pertinence. Quelques réussites en Afrique pour les pays qui ont copié des modèles asiatiques : Rwanda, institutions fortes, une vision à long terme (2050), croissance de 7%. L’Éthiopie, inspirée par le modèle chinois, met en place des plans quinquennaux et obtient 10% de croissance. D’autres exemples anciens : le fameux MITI japonais (1955-1990). Le MITI (Ministry of International Trade and Industry) a joué un rôle majeur dans la transformation de l’économie japonaise pour devenir ce qu’elle est depuis plus de 50 ans ; il décompose l’économie en grandes filières ou branches et élabore un plan : plan acier, plan électronique, plan automobile, plan chimie… Le Rwanda copie le MITI, le Vietnam aussi (Ministry of Planning and Investment).
Les expériences institutionnelles et de planification sont aujourd’hui très documentées par les travaux universitaires et par les rapports des institutions internationales. L’important est de savoir qu’est ce qu’on veut et il n’y a pas de mal à copier les bonnes pratiques.
ANOUAR EL ANDALOUSSI
