Les filières agricoles et agroalimentaires en Algérie déconnectées de leurs marchés ?
Par Dr Zoubir SAHLI (*)
A voir et à assister à une incroyable flambée des prix des produits agricoles frais et même des produits transformés, notamment à l’approche et à la fin des fêtes et autres évènements religieux, malgré les efforts faits en matière de contrôle et de régulation, j’ai voulu donner un point de vue sur le fonctionnement des filières et marchés agricoles et agroalimentaires en Algérie.
Il faut savoir qu’en économie agricole et agroalimentaire, les filières sont composées, d’amont en aval (approvisionnement, semences, production végétale et animale, collecte, stockage, transport, stockage sous froid, première et deuxième transformation, recyclage des sous-produits, conditionnement, emballage, commercialisation de gros et de détail…), de segments coordonnés et interconnectés par des acteurs operateurs liés entre eux par des contrats, des règles dictées par la concurrence et un système d’organisation professionnel ou corporatiste bien établi (coopératives, associations et groupements de producteurs, centrales d’achat, firmes de grande distribution ou GMS, fondations, clusters, agropoles….).
Au sommet et autour de ces filières, il y a, en principe, la main du régulateur, du contrôleur, des inspecteurs de la qualité et éventuellement du bailleur de fonds. Chacun opérant selon des codes et des règles pour la production, la distribution, la commercialisation, la logistique, puis par le partage de la valeur le long de la chaîne ; une chaîne de valeur conçue pour être fluide et transparente et dans laquelle l’estimation des coûts et des marges est étroitement discutée et surveillée.
L’Etat intervenant in fine avec ses dispositifs de régulation, ses services statistiques et de contrôle de la qualité sur la base de règles, de codes, de normes, consignées par une série de réglementations et de directives transparentes, acceptées par tous.
Chacun des opérateurs y trouve alors son compte, avec une nuance importante : les acteurs opérateurs des segments aval (grande distribution, commerçants du gros, centrales d’achat, firmes agro industrielles, plate formes agro-logistique….) sont largement avantagés et c’est eux qui prélèvent le plus de marges, mais des marges correctes, induites par des prix au détail corrects.
Qu’en est-il chez nous et que savons nous des filières agricoles et agroalimentaires, notamment celles non contrôlées par l’Etat et évoluant dans un marché libre ??
En fait, il ya deux catégories de filières agricoles et agroalimentaires et qui sou tendent deux marchés où évoluent deux catégories de consommateurs.
Une catégorie de filières agricoles et agroalimentaires dites de « produits de base » ou produits « stratégiques », avec un important dispositif de régulation et de contrôle public du mode de fonctionnement de ces filières :
– La filière Céréales1, en fait la sous filière « blés », dont les segments « semences », « production », « collecte », « stockage », une partie du segment « transport », une grande partie du segment « transformation-distribution-commercialisation » de produits céréaliers (farine, semoule, légumes secs…), représentées par l’office de régulation , l’OAIC et ses coopératives et ses organismes stockeurs (CCLS, UCC) et une partie des moulins et des entreprises de transformation-distribution (groupe AgroDiv et ses moulins et ses unités ERIAD), sont largement contrôlés par l’Etat, à travers un système de régulation, d’amont en aval, efficace et un dispositif de para fiscalité (au niveau des moulins, des aires de stockage, un parc transport et des unités agro-industrielles, jusqu’au boulanger), hérité de l’ancien système et qui permet la circulation de la valeur sans problèmes. Il faut ajouter à cela, à l’amont (production de semences, de céréales et de légumes secs), l’Etat intervient pour subventionner, soutenir, encadrer et orienter les producteurs et les organismes stockeurs.
Enfin, l’essentiel de l’approvisionnement de cette filière (grains de blé dur et de blé tendre, d’orge, d’avoine, de riz et de mais, graines fourragères, légumes secs) est fortement dépendant des importations, avec, là aussi, une intervention massive de l’Etat (financement des importations, subventions indirectes, transport, stockage et logistique, à travers son organisme de régulation, l’OAIC). Cette filière a été toutefois progressivement libéralisée, notamment au niveau des marchés de ses produits de première et deuxième transformation (semoule, farine, pâtes alimentaires, couscous, biscuits, sous produits comme le son…). Si pour la farine boulangère et donc pour la baguette de pain chez le boulanger et la semoule de grande consommation, les prix sont globalement réglementés, les prix des autres produits sont libres mais indirectement contrôlés.
–La filière Lait2 : La sous filière « lait de consommation courante (le LPC ou « lait en sachet »), comme la sous filière « blé », est largement régulée et contrôlée par l’Etat ; les autres segments (production du lait et des produits laitiers, distribution, stockage sous froid, transport, commercialisation), fonctionnent librement sur un marché porteur. L’intervention de l’Etat se fait tout d’abord au niveau du segment « importation » de la poudre de lait et de la matière grasse du lait MGLA, grâce à un office public, l’ONIL, et à divers dispositifs de contrôle de la qualité et de bonification. En fait, c’est la seule sous filière qui est assez fortement régulée et contrôlée par l’Etat. Le reste, en amont comme en aval, est aux mains d’un secteur privé varié opérant sur un marché libre, avec des prix libres, mais à marges plafonnés. Ce secteur privé est représenté par de petits et moyens éleveurs, de petites et moyennes laiteries et fabricants de produits laitiers et une poignée de grandes entreprises laitières (Soummam, Danone-Algérie, Bel..). Au niveau de l’amont « Elevage », même si les producteurs sont libres de leurs mouvements, mais aussi au niveau des laiteries, l’Etat intervient grâce à des systèmes de subventions, de régulation et de bonification (concernant la qualité du lait) depuis l’alimentation animale, jusqu’à la production et la collecte.
Les autres catégories de filières fonctionnent toutes, avec leurs marchés, dans le cadre d’une économie libérale, parfois ultra libérale. Ainsi, hormis les filières fortement contrôlées par l’Etat, ainsi que parfois des produits comme les légumes secs et le sucre, le reste des filières fonctionne sur un marché libre, mais de façon erratique comme un bateau pris dans un mauvais temps. On a l’impression qu’on navigue à vue, avec des filières souvent peu structurées, dans le cadre d’un marché largement désordonné.
Les différents segments de catégories de filières agricoles opérant sur des marchés libres (notamment les filières de produits agricoles frais, de viandes rouges et, à un moindre degré, des produits avicoles et des poissons), qui devaient être en principe interconnectés entre eux, de manière verticale et régulés de manière horizontale, sont largement désarticulés.
Il faut reconnaitre que chez nous et qu’à quelques exceptions près (peut être au niveau de la filière dattes), la coordination des filières et le système de contractualisation entre les acteurs opérateurs de l’agriculture et de l’agroalimentaire, sont totalement absents. Souvent, on n’en veut pas tout simplement !
Le segment « production végétale » (production maraîchère et arboricole, production de semences et plants, légumes secs, fourrages.), bien sûr en forte progression, pêche par son inorganisation et l’opacité de ses modes de production et de ses performances (problème crucial des statistiques agricoles). Il est d’ailleurs caractérisé par des relations peu connues avec les autres segments à l’aval et des transactions la plupart du temps opaques et parfois conflictuelles (problème de son inorganisation chronique et sa faible maîtrise en matière de gestion). Dans un marché encore fortement désorganisé !
Au niveau du segment « collecte, transport et première commercialisation » des produits frais (pomme de terre, pommes et autres fruits, poulets et oeufs), le moins que l’on puisse dire est qu’on est en plein brouillard, avec des brèches dont profitent des groupes oligopolistiques prélevant des marges colossales au détriment des producteurs et des consommateurs.
Le segment « production animale » :
- L’aviculture : une sous filière qui était assez bien structurée et qui était largement performante, mais qui est entrée en crise : en fait c’est une sous filière assez artificielle dont les performances dépendent en grande partie de ses intrants importés (aliments concentrés à base de mais + soja + complexes vitaminiques + poussins d’un jour), avec des opérateurs peu coordonnés entre eux, opérant sur des marchés apparemment captifs mais erratiques et incertains. Il fut un temps où cette sous filière était bien suivie et étudiée ; elle avait même bénéficié d’un grand observatoire des prix et des marchés des produits avicoles, une initiative stoppée nette il ya quelques années.
- Les viandes rouges : Quoi qu’on dise, l’Algérie est « le pays du mouton ». La géographie, les espaces ruraux, l’histoire et la culture berbère et méditerranéenne ont façonné les hommes pour être des éleveurs de moutons, de brebis et de chèvres et des consommateurs de viande ovine et caprine. Le potentiel, malgré les saignées de ces dernières années, est très important. Mais on est en présence d’un système de production encore assez archaïque et un marché des ovins parmi les plus opaques et les plus incertains dans le monde. Aucun système de régulation, ni de dispositif de contrôle n’ont plus lui être imposé à ce jour. Les acteurs opérant sur ce marché, à part quelques éleveurs et maquignons connus, sont souvent invisibles, réalisant pourtant des transactions importantes. Selon les spécialistes, une grande partie d’entre eux se sont positionnées durablement comme de véritables oligopoles, fixant les prix et les modes de fonctionnement de la sous filière sans coordination entre eux. Conséquence : la viande rouge ovine en Algérie reste parmi les viandes les plus chères au monde !! L’Etat a d’ailleurs bien fait de mettre en place des systèmes de régulation, notamment par l’importation aussi bien de la viande rouge ovine que bovine.
- Le poisson : Certes de grands efforts ont été faits ces dernières années pour relancer la sous filière « Poissons ». La production halieutique, mais aussi et surtout la production des poissons issus de l’aquaculture marine (daurade, loup) et d’eau douce, ont fait des bonds impressionnants au cours des dix dernières années, mais le poisson comme les autres produits animaux reste encore un produit de luxe pour les consommateurs (avec une ration très faible de moins de 3 kg/personne/an en moyenne). Par ailleurs et malgré quelques efforts pour relancer la sous filière, celle-ci reste peu structurée et ses acteurs peu organisés. On a affaire à un marché des poissons caractérisé d’abord par une offre faible et incertaine et par des prix très élevés, en rapport avec le pouvoir d’achat de l’Algérien moyen. Les acteurs de la sous filière ont par ailleurs de grandes difficultés à s’organiser dans des organisations professionnelles. Comme d’ailleurs les autres acteurs des filières agricoles et agroalimentaires.
Le segment « agro industrie », assez dynamique certes, est souvent peu articulé à l’amont agricole, le courant ne passe pas. Si bien qu’une bonne partie des unités agro industrielles fonctionne avec des intrants et de la matière première agricole importée (cas des complexes avicoles et aliments du bétail, des complexes sucriers, huile raffinée, conserves…). Un point fort cependant : on a observé ces dernières années la constitution de grands groupes (CEVITAL, SIM, MADAR, SONATRACH, SOUMMAM, AMMOUR , COSIDER…) qui commencent à intégrer les segments amont et à investir dans la production agricole (tomate industrielle, aliments du bétail, céréales, betterave sucrière, agrumes..). Mais leurs relations avec l’amont agricole restent encore incertaines et problématiques. Cependant leurs marges, comme celui des différents intermédiaires, restent assez élevées, ce qui se répercute sur les prix au détail des produits agroalimentaires, et donc sur le pouvoir d’achat des consommateurs.
Le système agricole et agroalimentaire algérien, qui est en voie de constitution, pêne à sortir de sa crise d’adolescence et rend difficile l’organisation de véritables filières et de marchés agricoles et agroalimentaires de rang international.
Une meilleure prise en charge de ce système passerait par :
– une refonte totale des modes d’organisation et de fonctionnement des filières et des unités de production et de distribution actuelles ;
-l’institutionnalisation des systèmes de coordination et de contractualisation entre les différents acteurs des différents segments des filières ;
-inciter à une meilleure structuration des organisations professionnelles ;
– s’organiser encore mieux pour observer, étudier et suivre les marchés mondiaux des produits de base et des intrants agricoles parce qu’on importe beaucoup et on va importer encore davantage, sinon plus ;
– l’organisation et le renforcement des capacités financières et en matière d’étude, de recherche, d’observation des marchés et de veille stratégique.
(*) Agroéconomiste
Consultant expert – Formateur
1 Voir et lire avec attention l’étude SEFCA, sur la Stratégie de la filière céréales en Algérie, et l’excellent ouvrage (sous la Direction de H. Bencharif – Préface de .B. Benbouzid) : Z. Sahli et alii : « La filière blé en Algérie » – Le blé, la semoule et le pain, Edition Karthala-CIHEAM, Paris, 1996
2 Lire l’excellente étude SAFLA sur la Stratégie de la filière lait en Algérie, INES Agro-CIHEM-IAM Montpellier, 2000
