08/06/2026
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Contribution// Deux mondes, un destin : L’Afrique à l’ère de l’intelligence artificielle

Par Rachid MEKSEN (*)

(Les principales données statistiques disponibles et les références bibliographiques, académiques ou institutionnelles exploitées, sont tirées des rapports de la Banque mondiale, du FMI, de la CNUCED et accessoirement de Brookings PwC. Quelques autres lectures découvertes sur le tas sont citées également).

La fracture économique du XXIe Siècle

En ce XXIe siècle, le monde se dessine en deux grandes puissances économiques : les États-Unis et la Chine. Ces géants rivalisent pour le contrôle des technologies de pointe, notamment l’intelligence artificielle (IA). Pendant ce temps, l’Afrique, avec sa population de 1,4 milliard d’habitants (dont l’âge médian est d’à peine 19 ans, selon l’ONU), reste souvent ancrée dans un modèle économique traditionnel basé sur l’extraction des ressources.

Cette situation soulève une question cruciale : comment l’Afrique peut-elle éviter d’être reléguée au rang de simple fournisseur de matières premières dans un monde où la valeur réside désormais dans les données et les algorithmes ? Comme le souligne l’économiste Nick Srnicek dans Capitalisme de plateforme (2018), la concentration des infrastructures de données crée un nouveau modèle colonial immatériel où ceux qui ne possèdent pas les algorithmes sont condamnés à la dépendance. En effet ce concept de « capitalisme de plateforme », théorisé par Nick Srnicek, désigne un modèle économique où des entreprises agissent comme des intermédiaires numériques. Plutôt que de vendre directement des produits, elles fournissent l’infrastructure (les plateformes) permettant à d’autres de créer, échanger et travailler.

L’Économie de l’IA, un empire immatériel

i). Les États-Unis, pionniers du capitalisme algorithmique

La Silicon Valley est devenue le symbole d’un modèle économique où l’innovation technologique génère de la valeur. En 2025-2026, les géants de la technologie américaine (les « Magnificent Seven ») affichent une capitalisation boursière combinée qui dépasse les 15.000 milliards de dollars, soit plus du triple du PIB de l’ensemble du continent africain.

L’intelligence artificielle générative promet de transformer tous les secteurs économiques. Selon une étude de référence du célèbre cabinet PwC (Exploiting the AI Revolution, 2017), l’IA pourrait générer jusqu’à 15.700 milliards de dollars supplémentaires à l’économie mondiale d’ici 2030, mais les gains seront captés à plus de 70 % par l’Amérique du Nord et la Chine. C’est un véritable empire immatériel qui se construit, où les idées prennent le pas sur les ressources matérielles.

ii). La Chine, un challenger déterminé

De son côté, la Chine a fait de l’IA une priorité nationale à travers son « Plan de développement de l’IA de nouvelle génération ». Le gouvernement vise à devenir le premier centre d’innovation mondial de l’intelligence artificielle d’ici 2030. Pour y parvenir, elle s’appuie sur une masse de données inégalée grâce à sa population de plus d’un milliard de cyber citoyens connectés.

Toutefois, elle doit surmonter des défis, notamment sa dépendance aux semi-conducteurs avancés, exacerbée par les sanctions américaines de l’unilateral CHIPS and Science Act. Cette rivalité, qualifiée de « guerre froide technologique », ne concerne pas seulement la puissance de calcul, mais aussi le contrôle des normes et standards globaux, façonnant ainsi l’avenir économique du monde.

iii). Les nouvelles frontières technologiques

L’intelligence artificielle n’est qu’une des nombreuses révolutions technologiques en cours. Des avancées dans des domaines tels que l’informatique quantique, la biotechnologie et les énergies renouvelables redéfinissent les facteurs de production. L’Afrique, riche en ressources minérales, pourrait jouer un rôle clé dans ces nouvelles économies. Cependant, comme le rappelle le rapport de la CNUCED sur la technologie et l’innovation, sans un changement profond de paradigme, l’écart technologique entre les pays en développement et les leaders de l’IA va s’accroître de manière exponentielle.

L’Économie Africaine, un héritage des ressources

i). Un continent doté mais sous-exploité et sous managé

L’Afrique possède d’énormes réserves de minéraux critiques et de terres arables, mais reste l’un des continents les plus pauvres. Le paradoxe est cruel : le continent détient 30 % des réserves mondiales de minéraux critiques (dont 70 % du cobalt mondial en RD Congo et plus de 80 % du platine et du manganèse en Afrique du Sud), mais selon la Banque mondiale, il ne capte que moins de 3 % de la valeur ajoutée mondiale de la chaîne d’approvisionnement technologique. L’économie extractive, qui exporte des matières premières non transformées, limite le développement économique, crée des déséquilibres et soulève de graves interrogations sur la gouvernance des ressources.

ii). Des piliers fragiles : mines, pétrole et agriculture

L’économie africaine repose sur l’extraction, l’agriculture de subsistance et une manufacture peu développée. Selon la Commission Economique pour l’Afrique (CEA), moins de 15 % des exportations africaines sont des produits manufacturés, contre près de 70 % en Asie de l’Est. Ce manque de diversification structurelle expose le continent aux chocs exogènes, aux fluctuations brutales du cours des matières premières et à la volatilité des marchés financiers internationaux.

iii). La transformation locale : un enjeu crucial

Pour sortir de ce cycle extractif, l’Afrique doit imposer une transformation locale de ses ressources. Des initiatives audacieuses existent, à l’instar de l’interdiction par le Zimbabwe et la Namibie d’exporter du lithium brut sans transformation locale préalable. Cependant, ces réformes se heurtent à de fortes résistances de la part des multinationales et de certaines élites locales. Dans son ouvrage L’Afrique sans dette (2023), l’économiste Carlos Lopes (Economiste de la Guinée Bissau qui a plaidé pour un système de financement propre à l’Afrique) démontre que la « remontée des filières industrielles » est la seule voie pour que le continent cesse de financer le développement des autres au détriment de ses propres communautés.

Collision des deux économies, risques et opportunités

i). Dépendance aux minéraux critiques

L’Afrique est au cœur de la révolution technologique car les infrastructures physiques de l’IA (serveurs, supercalculateurs, centres de données) dépendent de métaux matériels dont le continent regorge. L’ironie est totale : le cloud « immatériel » repose sur le sous-sol africain. Néanmoins, cette ruée vers les minéraux verts et critiques risque de renforcer le vieux modèle extractif colonial (le pacte colonial) si elle n’est pas intégrée dans une stratégie de développement durable et d’industrialisation régionale.

ii). Automatisation, une menace pour l’Industrialisation

L’automatisation menace les emplois manufacturiers de faible qualification, remettant en question le modèle classique de développement par lequel l’Asie est passée (le passage de l’agriculture à l’industrie manufacturière de main-d’œuvre). Une étude de la Oxford Martin School, fréquemment citée sur ces questions, estimait que jusqu’à 85 % des emplois dans certains pays en développement, notamment en Afrique, présentaient un risque élevé d’automatisation. Si les robots industriels deviennent moins chers que la main-d’œuvre humaine, l’Afrique perdra son avantage comparatif démographique. Il devient donc urgent de repenser les modèles de formation pour préparer la jeunesse aux métiers de l’économie numérique.

iii). La fracture numérique, un amplificateur d’Inégalités

L’IA actuelle est entraînée à plus de 90 % sur des données occidentales et asiatiques, véhiculant des travers culturels et linguistiques majeurs qui ignorent les réalités africaines. De plus, selon l’Union internationale des télécommunications (UIT sise à Genève), bien que la connectivité progresse, environ 60 % de la population d’Afrique subsaharienne n’a toujours pas d’accès régulier à Internet. Cette fracture numérique risque d’agir comme un amplificateur d’inégalités, creusant le fossé non seulement entre l’Afrique et le reste du monde, mais aussi au sein même des sociétés africaines.

Trois scénarios prospectifs 2030–2050

[Matières premières brutes] ──> SCÉNARIO 1 ──> Marginalisation / Dépendance totale

[Digitalisation sectorielle] ──> SCÉNARIO 2 ──> Émergence de hubs isolés (Kenya, Nigéria)

[Souveraineté & STIM]        ──> SCÉNARIO 3 ──> Renaissance industrielle globale

(Les STIM, abréviation de sciences, technologie, ingénierie et mathématiques)

Scénario 1 : Marginalisation accélérée

Dans ce scénario pessimiste, l’Afrique demeure un réservoir de matières premières bon marché. Elle subit de plein fouet l’automatisation de ses rares industries et une fracture numérique croissante. La jeunesse, privée de compétences numériques, fait face à un chômage de masse. Le continent devient le terrain d’une « guerre des données » et de prédation de ressources entre puissances étrangères, sans autonomie décisionnelle.

Scénario 2 : Saut technologique partiel

L’Afrique réalise des percées technologiques ciblées, à l’image du succès de la finance mobile. Des solutions d’IA appliquées à l’agriculture de précision ou à la télémédecine se développent. Toutefois, cette dynamique reste concentrée dans quelques « technopoles » ou « hubs » (Nairobi, Lagos, Le Cap, Kigali). Le reste du continent demeure structurellement exclu, maintenant de profondes fractures internes.

Scénario 3 : Renaissance industrielle et technologique

Dans ce scénario optimiste, soutenu par l’opérationnalisation de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF), l’Afrique impose la transformation locale de ses minéraux et investit massivement dans le capital humain. Grâce à une gouvernance stable, elle développe ses propres modèles d’IA souverains, adaptés à ses langues et à ses besoins (gestion de l’eau, transition énergétique, logistique), devenant un pôle majeur d’innovation inclusif.

DimensionUSA-CHINE (Economies fondées du l’IA)AFRIQUE (Economie de ressources)
Moteur de croissanceIA, données, semi-conducteurs, cloudMinéraux, pétrole, agriculture
Valeur ajoutéeTrès haute (immatériel)Faible (extraction brute)
Emplois créésPeu mais très qualifiés et bien rémunérésNombreux mais peu qualifiés et précaires
Vulnérabilité principaleGuerre technologique, régulation, éthique IAVolatilité des cours, automatisation, substitution
Horizon 2030Domination du marché mondial de l’IADépendance aux exportations de matières premières
Horizon 2050 (optimiste)IA générale, économie post-travailIndustrialisation et hub technologique africain
Horizon 2050 (pessimiste)Concentration des richesses, fracture socialeMarginalisation économique, instabilité
Levier cléPuces, données, talents, brevetsContenu local, éducation, gouvernance, unité régionale

(Sources 2026 :   Banque Mondiale, FMI, Forum Economique Mondial)

Leviers d’action pour la révolution IA

i). Souveraineté des données

L’Afrique doit valoriser ses données pour en tirer des bénéfices. Bien que l’Union africaine ait adopté la Convention sur la cybersécurité et la protection des données, son application reste fragmentée. Le continent devrait impérativement développer ses propres infrastructures physiques, notamment des Data Centers souverains sur le sol africain (qui représentent aujourd’hui  moins de 2 % de la capacité mondiale), afin d’éviter la fuite de la valeur brute des données vers l’extérieur.

ii). Éducation et capital humain

Transformer le potentiel démographique en dividende économique exige une refonte des systèmes éducatifs. Moins de 25 % des étudiants africains s’orientent vers les filières STIM (Sciences, Technologies, Ingénierie et Mathématiques). Il est vital de massifier les investissements dans ces disciplines et de soutenir des initiatives d’excellence comme l’AIMS (African Institute for MathematicalSciences) pour former sur place les futurs ingénieurs et chercheurs en IA.

iii). Partenariats technologiques de nouvelle génération

Les accords avec les géants du numérique (GAFAM américains ou BATX chinois) doivent dépasser la simple logique de consommation ou de sous-traitance de modération de données à bas coût. Les gouvernements africains doivent exiger des transferts de technologies effectifs, l’implantation de centres de recherche et développement locaux et le co-développement d’algorithmes, conformément aux orientations de la Stratégie Révisée pour l’IA de l’Union Africaine.

L’Afrique au milieu du gué

L’Afrique doit choisir son avenir face à une économie mondiale dominée par l’IA. Les ressources naturelles ne doivent plus être une malédiction, mais le levier financier permettant d’investir dans le capital humain et les infrastructures. La fenêtre d’opportunité s’avère étroite. Comme l’écrivait le célèbre savant sénégalais Cheikh Anta Diop dans Alerte sous les tropiques, (recueil d’articles et d’essais fondamentaux anciens mais d’actualité (1946-1960) dans lequel  l’auteur  analyse les défis majeurs de l’Afrique noire. Il y lance un appel urgent pour l’indépendance, l’unité fédérale et la maîtrise des sciences et de l’industrie comme conditions vitales de survie l’Afrique) : ’L’Afrique doit s’armer de science et de technologie pour assurer sa propre survie culturelle et politique’.

La véritable question n’est plus de savoir si l’IA va transformer l’Afrique, mais si le continent aura la volonté politique et l’audace stratégique de façonner cette transformation selon ses propres termes, pour passer du statut de spectateur à celui d’acteur incontournable de la scène mondiale.

*Economiste, Haut fonctionnaire à la retraite

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