Les politiques agricoles face au changement climatique: Le cas algérien
Par Dr Zoubir SAHLI*
L’Algérie comme les autres pays du Maghreb présente une grande sensibilité au changement du climat. Le pays est menacé par plusieurs facteurs à savoir : la désertification, les catastrophes naturelles, la sécheresse, l’ensablement, les incendies de forêts, la pollution du littoral et la surexploitation des ressources halieutiques. Le GIEC2 estime, en effet, pour toute la région du Maghreb, un réchauffement de l’ordre de 1 à 4°C et une perturbation des régimes pluviométriques vers la baisse et l’irrégularité extrême. Le changement climatique (CC) va ainsi impacter négativement la sécurité alimentaire et la balance commerciale de ces pays.
Les politiques agricoles ont été au centre des actions à caractère stratégique, menées par les pouvoirs publics, pour assurer la sécurité alimentaire, le développement rural et l’emploi. L’Algérie comme les autres pays du Maghreb avaient déjà engagé diverses politiques et mené divers programmes agricoles et de développement rural, rénovés avec la conjoncture économique et les enjeux climatiques actuels. Les politiques menées au cours des vingt dernières années en Algérie pour faire face à ce phénomène ont certes essayé d’être plus résilientes, mais elles n’ont pas suffisamment pris en compte les effets et les impacts du CC sur les ressources naturelles et l’évolution des systèmes de production agricoles. Il devient dès lors nécessaire de s’interroger sur l’état de l’engagement en matière d’action dans le domaine de l’agriculture et du développement rural pour s’adapter aux effets du CC.
. Parmi ces politiques, on peu citer :
– La protection des ressources naturelles : à travers diverses stratégies et politiques rurales, forestières et hydrauliques ; certaines et parfois l’ensemble de ces stratégies et politiques ont été revus dans le cadre des nouveaux engagements à l’échelle mondiale concernant les questions liées aux CC.
– Le développement rural durable : diverses politiques lui ont été dédiées au cours des trente dernières années : certaines ont des orientations de développement rural « intégré » ou « durable » prenant en charge (partiellement) les questions de préservation et/ou de valorisation des ressources naturelles et la lutte contre l’aridité et la désertification.
– La Politique de l’Eau : l’Algérie est englobée dans un spectre de stress hydrique assez large ; l’importance du facteur eau a amené les autorités à renforcer leurs politiques hydrauliques (notamment celles basées sur la « Gestion intégrée des ressources en eau (GIRE)») et à enclencher de nouvelles démarches, englobant une gestion régionale, économique et écologique.
– Les politiques de développement agricole et de sécurité alimentaire : les politiques agricoles ont toutes été marquées par l’emprisede l’Etat qui a donné lieu à un ensemble de mesures de soutien à la production et aux prix agricoles, et de subventions aux produits alimentaires de consommation; ces politiques ont toutefois montré leurs limites et ont suscité des questionnements, notamment sur leur efficacité face aux risques écologiques et face à l’utilisation des ressources naturelles (dont l’eau et les sols). En fait, ces politiques ont eu des résultats contrastés, leur caractéristique majeure est l’existence des stratégies parfois contradictoires entre d’une part la nécessité d’augmenter la production agricole par l’intensification et la modernisation des structures agricoles et par ,d’autre part, l’indispensable protection et conservation des ressources naturelles face à des risques qui seraient induits – entre autres – par les CC, notamment la lutte contre l’érosion et la désertification et une meilleure utilisation de l’eau. Il ya eu bien sur d’autres politiques vertueuses comme le développement rural et la lutte contre la pauvreté qui sont venus renforcer ces stratégies. Ces programmes font d’ailleurs partie des Objectifs du Millénaire (OMD) et maintenant les Objectifs du développement durable (ODD), auxquels le pays a souscrit.
–L’action Environnement, climat et développement durable : L’Algérie peut se targuer de disposer d’une Stratégie nationale de l’environnement, d’un Plan d’action pour l’environnement et le développement durable (2002-2012), d’un Schéma d’aménagement du territoire (2010-2030) et d’un Plan national climat (2015-2050)3. D’autres politiques sectorielles sont également mises en œuvre dans les domaines de l’éducation environnementale, des ressources énergétiques, du développement des forêts et al protection de la steppe, de l’économie bleue, de l’économie de l’eau et de l’adaptation du secteur des ressources en eau au changement climatique, de la préservation des écosystèmes, du développement rural et de la dépollution industrielle.
Principaux indicateurs internationaux sur les efforts faits par l’Algérie en matière d’environnement

Source : /Nations Unies/CEA – Economie verte en Algérie

Source : /Nations Unies/CEA – Economie verte en Algérie
Nous relevons donc une prise de conscience quant aux risques à affronter et au devenir des ressources naturelles et des systèmes de production mis en œuvre dans le cadre de politiques agricoles, de même que l’engagement de mesures et de programmes intéressants, ainsi que des actions parfois audacieuses face aux risques de dégradation, de désertification, de vulnérabilité économique et sociale et d’insécurité alimentaire. Mais cela reste encore insuffisant
Que faire alors ???
Quelques pistes de solutions :
–Le renforcement de l’intégration du changement climatique dans les politiques agricoles, en mettant l’accent sur les mécanismes structurels et les mesures conjoncturelles d’adaptation des secteurs de l’agriculture et du développement rural aux changements climatiques, en accord avec principaux accords et conventions internationaux (INDC). Sur le plan opérationnel, il est surtout nécessaire d’appliquer les stratégies mises en place, mais à l’échelle territoriale et non pas de manière sectorielle comme c’est actuellement le cas.
–Le renforcement sans tarder des politiques agricoles et rurales en phase avec les impératifs d’adaptation au changement climatique : Comment donc formuler des politiques agricoles résilientes au CC ? Quels sont les aspects à améliorer et comment ? Peut-on augmenter la production agricole et assurer la sécurité alimentaire de manière durable et de façon résiliente ?
–La gestion rationnelle des ressources en eau et de l’énergie, la recherche de solutions pour diversifier nos sources d’énergie et assurer la transition énergétique, la lutte contre la désertification et la déforestation, la réduction des émissions dues à la combustion des énergies fossiles, l’adaptation des secteurs de l’eau et de l’agriculture-foresterie au changement climatique et la réduction des pollutions industrielles et urbaines, constituent les principaux défis environnementaux (Nations Unies/CEA – Economie verte en Algérie).
–Les actions de lutte contre l’érosion, la protection et l’aménagement de forêts et des zones de montagne : un recentrage et un renforcement technique et socio-économique de la politique de reboisement, d’aménagement forestier (renforcement des dispositifs de protection des berges d’oueds, de confection de seuils, poursuite de la généralisation des programmes de plantation fruitière…), mais aussi une réelle politique de la montagne, basée sur une politique de gestion participative qui est devenue indispensable de nos jours : l’ignorer c’est continuer à œuvrer dans un cadre sectoriel, étroit et peu productif.La protection et la restauration des terres dans les zones de montagnes menacées par l’érosion est une nécessité et une option stratégique pour sauvegarder les barrages et les sites de barrages contre l’envasement et pour lutter contre l’exode rural.
–La mise en place d’un dispositif organisationnel tendant à impliquer les agriculteurs riverains des forêts, les organisations professionnelles, les associations et les communautés rurales de base
–La gestion intégrée et concertée des ressources en eau : -le recours aux techniques d’économie d’eau en particulier en agriculture, et le choix de cultures moins consommatrices d’eau; -la mobilisation des eaux conventionnelles non mobilisées à ce jour; -le recours aux eaux non conventionnelles (eaux usées, dessalement, recharge artificielle) ; -intégrer dans tout schéma d’aménagement de bassin versant, les aspects socio-économiques ; -promouvoir des programmes intégrés de mise en valeur des bassins hydrographiques avec la participation effective des populations locales.
Les politiques agricoles et de sécurité alimentaires :
- La réorientation et/ou la reconversion des systèmes de production et des exploitations agricoles ;
- La revue urgente de la doctrine agronomique actuelle et les programmes et outils de formation et de recherche agronomiques;
-La réduction de la vulnérabilité des modèles agronomiques et des systèmes de culture et d’élevage en vigueur, ce qui incite à la revue des politiques d’intensification et de mise en valeur hydro-agricole
- L’investissant dans la petite et moyenne hydraulique et l’amélioration de la gestion agricole des eaux de ruissellement ;
- La réhabilitation de l’agriculture familiale, garante de la pluriactivité et la diversification
- La valorisation des filières de produits de terroir et de produits biologiques
Recommandations en matière de gestion des connaissances :
La mise en place d’une base de connaissances régionales permettrait : -d’avoir un suivi précis et régulier de l’évolution du climat de la région; -de disposer d’une meilleure connaissance du comportement à moyen et à long terme du climat de la région en relation avec les changements climatiques attendus; -de faire une estimation plus complète et autant que possible quantitative de la vulnérabilité face aux changements climatiques ainsi que des actions d’adaptation qui s’imposent en conséquence.
Il s’agira aussi de mettre en place un observatoire permettant le suivi de l’évolution de cette vulnérabilité au niveau des différents secteurs concernés; -de permettre l’intégration de l’adaptation aux changements climatiques dans les choix socio-économiques et politiques, et dans les stratégies de développement durable.
- Recommandations en matière de formation :
Les attentes dans ce domaine sont les suivantes : – renforcement des capacités du personnel scientifique des administrations nationales sur l’adaptation, -formation des gestionnaires des projets sur le concept de suivi-évaluation dans une perspective de durabilité et de « repliquabilité » des résultats ; – mise en place de modules de formation concrets et participatifs des acteurs de la société civile sur les problématiques environnementales, les stratégies de lobbying et les outils de plaidoyer, développement des connaissances sur les changements climatiques et leurs impacts sur les secteurs clés de l’économie, dont l’agriculture.
– Recommandations en matière d’appui à la recherche :
La recherche nécessite une attention soutenue de la part des décideurs, surtout la recherche appliquée, et ce en vue de motiver les jeunes chercheurs travaillant sur des thématiques transversales et interdisciplinaires relatives à l’adaptation. La création d’un fonds régional pour l’appui à la recherche dans ce domaine et favoriser les échanges internationaux entre chercheurs seraient salutaires.
-Le financement de l’adaptation aux CC : Le financement de l’adaptation constitue un défi majeur dans la région. Actuellement, en plus des subventions ordinaires allouées dans le cadre du budget de l’Etat, l’adaptation est financée dans le cadre des rares projets financés par les bailleurs de fonds. Une autre source de financement est constituée des fonds mobilisés par certaines ONG par le biais de la coopération décentralisée ou universitaire avec les institutions du Nord. C’est pourquoi, il y a une forte nécessité d’impliquer les ONG et le secteur privé dans le processus d’adaptation, notamment dans les domaines de l’encadrement et la formation au niveau local, mais aussi pour mobiliser les financements pour des actions locales.
ZOUBIR SAHLI
*Agroéconomiste et Consultant Expert
2 GIEC ; Groupe international de réflexion sur le climat
3 Le plan climat remplace le Plan d’Adaptation aux Changements Climatiques (2003-2013)
